A propos de l'affaire Elf

Vous avez choisi de nous parler ce matin de l'affaire Elf. Jour après jour, on voit s'effondrer à peu près toutes les défenses des accusés et on découvre un univers dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est surprenant…

D'autant plus surprenant que le principal accusé n'est ni un aventurier à la Tapie, ni un escroc. Le Floch-Prigent était un grand patron, un manager de qualité qui a dirigé avec talent et succès les entreprises qu'on lui a confiées, qui a eu la confiance de deux Présidents de la République et qui a laissé là où il est passé plutôt un bon souvenir. Ce qui le rend d'autant plus intéressant pour qui s'intéresse au management.

On ne peut tout de même pas croire que les dirigeants de toutes nos entreprises sont aussi corrompus…

Le cas d'Elf est naturellement très particulier. C'est une entreprise très riche, qui manipule des sommes considérables, qui entretient des relations particulières avec l'Etat, est en permanence en négociation avec des gouvernements et a longtemps pratiqué la corruption. Il est plus facile de se servir dans une entreprise de ce type que dans une société qui fabrique des chaussettes ou des yaourts. Mais au delà des comportements malhonnêtes de tel ou tel, ce procès est passionnant par ce qu'il révèle de la manière dont les dirigeants se comportent et dont fonctionnent les systèmes hiérarchiques. A la lecture des comptes-rendus que donnent les journaux on voit tous ces hommes, et notamment Le Floch-Prigent, vivre, donner des ordres, en recevoir. Et l'image qui se dessine au fil des débats est passionnante parce qu'à la fois très différente de ce que décrivent les livres de management et très proche de ce que chacun d'entre nous peut observer au quotidien. Au delà du scandale, de la corruption, de ces millions de dollars qui circulent de comptes en comptes en Suisse, ces débats donnent lieu à une analyse très fine des relations de travail et, surtout, des relations hiérarchiques, de la manière dont les ordres se donnent, se comprennent, s'interprètent, s'exécutent dans une grande organisation. Quand on lit dans le détail, on voit au fond deux choses :

Un peu comme Roland Dumas lorsqu'il disait ne pas connaître l'origine des fonds utilisés par sa maîtresse pour lui faire des cadeaux…

Oui, à la différence près qu'il n'y avait pas de relation hiérarchique entre Roland Dumas et Deviers-Joncour alors qu'il y en avait une entre les différents protagonistes de l'affaire Elf. Tous les dirigeants d'Elf que l'on voit à la barre semblent avoir pendant des années privilégié ce que l'on pourrait appeler une stratégie de l'ignorance.

C'était sans doute une manière de se protéger…

Sans doute, mais je crois qu'il y a plus que cela. Je me demande si l'ignorance n'est pas directement liée à la relation hiérarchique, si on peut imaginer une relation hiérarchique qui ne repose sur l'ignorance volontaire.

Mais est-ce qu'on peut généraliser? Après tout, ils étaient malhonnêtes…

Il y a dans un des comptes-rendus du procès que donne Le Monde, un passage tout à fait révélateur. Il s'agit d'un extrait de la déposition de Le Floch-Prigent à propos de son divorce. Je cite : "En juillet, j'ai un entretien avec le président de la République (il s'agit de François Mitterrand) sur ce sujet. Je lui annonce que j'allais probablement divorcer de Fatima et que cela n'allait pas être sans heurts compte tenu de son caractère. Je lui ai dit : "j'ai un problème, nous avons fait beaucoup de voyages en Afrique ensemble, les problèmes collatéraux pourraient être importants pour Elf, pour l'Afrique, pour la France et pour la cellule élyséenne dont votre fils est le responsable. En conséquence je vous présente ma démission. Ce n'est pas que ma femme connaît des secrets mais vous savez que les médias sont friands de faux secrets?" Le président a refusé ma démission. Il m'a dit : Débrouillez-vous, réglez le problème (…). Ce que j'ai alors compris, c'est que j'avais l'autorisation de régler le divorce avec les fonds secrets. C'était le prix d'une non-nuisance pour la société Elf." La citation est un peu longue, mais elle montre bien ce qu'est en réalité l'exercice du pouvoir. Que fait Mitterrand?

Ce qui permet à Le Floch de conclure à l'autorisation d'utiliser les fonds secrets…

Autorisation que François Mitterrand n'a, bien évidemment, jamais donnée.

Il l'a donnée au moins implicitement…

C'est ce que dit Le Floch pour se défendre, mais a-t-il bien compris les intentions du président? Nous n'en saurons jamais rien. On peut simplement observer que Mitterrand pouvait difficilement dire autre chose que ce qu'il a dit. On l'imagine mal jouant les médiateurs entre Le Floch et sa femme. On ne le voit pas non plus dire au patron d'Elf : "réglez cette affaire sans toucher aux fonds secrets", ce qui aurait été une manière de reconnaître que ces fonds existent.

Mitterrand aurait pu dire : "c'est une affaire personnelle, cela ne me regarde pas!"

C'est ce qu'il aurait sans doute du dire. Mais vous remarquerez qu'il y a dans la déposition de Le Floch l'aveu d'une sorte de chantage subliminal. Il dit au président : attention! certains des secrets que ma femme peut révéler concernent votre fils… il ne va pas plus loin, mais c'est une manière d'engager Mitterrand, de le forcer à intervenir, à prendre une décision. On représente souvent le commandement comme l'art de prendre des décisions, mais ce peut être aussi celui de ne pas en prendre.

Dès lors que Mitterrand entrait dans le jeu, il ne pouvait que se comporter comme tout patron qui donne des instructions à un collaborateur. Il a confié une tâche sans entrer dans le détail de sa réalisation. Ce n'était pas son rôle. Et c'est en ce sens que je vous disais il y a un instant que commander c'est faire le choix de l'ignorance. Sauf à faire le travail de tous ses collaborateurs, un patron doit déléguer, c'est-à-dire accepter de ne pas savoir tout ce que font ses collaborateurs.

Ce qui les met à leur merci…

Et oui. Le choix de l'ignorance conduit à l'ambiguïté. Mitterrand n'a probablement jamais imaginé que Le Floch utiliserait les fonds secrets pour dédommager sa femme, ne serait-ce qu'on n'avait jamais entendu parler d'un divorce qui coûte aussi cher, mais il ne l'a pas exclu formellement dans sa décision. On a souvent reproché à Mitterrand son ambiguïté, mais dans l'exemple qui nous occupe, elle est tout à fait banale. Beaucoup d'ordres laissent place à une interprétation. On entend souvent des collaborateurs qui reviennent d'une réunion avec leur supérieur hiérarchique se demander : "mais qu'a-t-il voulu dire?" ou, ce qui est voisin, "comment veut-il que je fasse ce qu'il me demande?"

Le plus souvent les choses se passent bien mais, dès lors qu'un patron dit à un de ses collaborateurs "débrouillez-vous", il prend le risque que celui-ci se débrouille de façon contestable.

La seule manière qu'a, au fond, le patron de se protéger dans ce genre de situation est de nommer des gens moralement irréprochables.

Encore faut-il savoir qu'ils sont irréprochables…

Ce qui n'est certainement pas facile et ne relève pas seulement de la psychologie individuelle. Les gens les plus irréprochables peuvent commettre des erreurs, faire preuve de faiblesse de la volonté, comme on le disait tout à l'heure.

Mais on peut, également, imaginer que Le Floch avait demandé à Sirven de le rejoindre chez Elf, ils avaient travaillé ensemble chez Rhône-Poulenc, parce qu'il savait qu'il n'était pas moralement irréprochable. Au fond, quelle meilleure garantie pour un patron qu'un collaborateur qui n'hésite pas à détourner des fonds à son propre usage et que l'on peut à tout moment prendre la main dans le sac? Ce n'est plus seulement Le Floch qui était à la merci de Sirven, mais également Sirven qui était à la merci de Le Floch. Vous remarquerez d'ailleurs que leur alliance a tenu malgré l'exil et la prison. Il a fallu une instruction bien ficelée, un président de tribunal tenace, des mois de prison et la maladie pour obtenir à des aveux.

Le Floch n'aurait donc pas choisi Sirven par hasard…

On ne confie pas les problèmes qui peuvent demander des solutions tordues à des gens moralement irréprochables. Tout l'art du patron est de choisir le bon exécutant, celui qui saura utiliser des solutions limites sans qu'on le lui dise explicitement, ce qui permet de rester les mains propres, mais aussi celui qui gardera le secret parce qu'il a intérêt à le faire.

Ce qui s'est passé chez Elf est assez exceptionnel et, cependant, si je vous entends bien, cette entreprise fonctionnait au fond de manière assez banale…

J'ai effectivement l'impression que ce procès met en évidence des mécanismes que l'on retrouve chaque fois qu'il y a relations hiérarchiques et obligations de résultats. Les détournements de fonds, les acteurs, les enjeux étaient certainement exceptionnels, mais les mécanismes psychologiques et sociologiques, les liens tissés entre les acteurs, les relations, le choix de l'ignorance volontaire, cette manière de se tenir sont courants. Ce qui expliquerait que les choses soient restées aussi longtemps inaperçues, que des cadres supérieurs parfaitement honnêtes aient pu couvrir des opérations qui ne l'étaient pas.

 


  • Retour la page d'accueil