Bernard Girard
Chronique du  17/07/07
 Les Echos : entre LVMH et Fimalac
 
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Bonjour,  nous allons parler ce matin de la vente des Echos que son propriétaire, le groupe britannique Pearson, éditeur du Financial Times, veut vendre et que se disputent deux poids lourds de l’économie française : Fimalac et LVMH…
Oui, j’ai choisi de centrer cette chronique sur ce que vivent les Echos, mais j’aurais pu également parler de ce qui se passe au Monde ou à Libération. La presse vit actuellement des remises en cause assez profondes que l’affaire des Echos permet d’éclairer. Si l’on regarde effectivement toute la séquence, on y retrouve plusieurs thèmes qui reviennent régulièrement lorsque l’on parle de cette industrie :
- les relations avec le pouvoir politique,
- celles avec les autres secteurs de l’économie,
- les difficultés de la presse écrite et la concurrence d’internet.
Revenons au commencement. Le groupe Pearson veut se séparer des Echos. Bernard Arnault, patron de LVMH se propose de le racheter…
Oui, et dans des conditions un peu particulières, puisque LVMH, qui est entré en négociations avec Pearson en juin dernier, le 21 juin, dispose d’une exclusivité sur la négociation jusqu’à début novembre. Cette annonce d’une éventuelle reprise par le groupe de Bernard Arnault suscite aussitôt l’opposition des journalistes des Echos et l’inquiétude de ceux de la Tribune, autre journal économique, propriété du même Arnault.
Inquiétude qui a amené les journalistes des Echos à susciter l’intervention d’un chevalier blanc en la personne de Marc Ladret de Lacharrière, le patron de Fimalac, qui a fait une contre-proposition plus intéressante pour le vendeur puisqu’il propose 245 millions d’€ là où LVMH n’en propose que 240 et plus intéressante pour les journalistes puisqu’il leur garantit le maintien de l’emploi et l’indépendance éditoriale.
Revenons à l’opposition des journalistes à LVMH. Qu’est-ce qui les gênait le plus?
Plusieurs choses. Vous savez que LVMH contrôle l’autre quotidien économique, la Tribune, et cette concentration de la presse économique quotidienne nationale entre les mêmes mains aurait posé problème.   Mais cette crainte a été levée lorsque Bernard Arnault a indiqué, dans une interview au Figaro, qu’il envisageait de céder la Tribune. Ce qui lui permettrait, d’ailleurs, de remplacer un quotidien qui perd 12 millions d’€ par an, par un autre qui en gagne 10.
On a aussi beaucoup dit que Arnault et Sarkozy étaient proches…
C’est effectivement une autre crainte qui a été rapidement soulevée, mais qui me parait moins grave. Nicolas Sarkozy est également l’ami d’Arnaud Largardère, de Martin Bouygues, d’Alain Minc et de Serge Dassault…
Ces liens d’amitié entre les patrons des grands groupes de presse et le Président ont de quoi inquiéter.
Certainement, mais ils sont inévitables dés lors que Nicolas Sarkozy utilise l’amitié, ou ce qu’il appelle amitié, qui relève probablement plus d’un mélange de mondanités et de clientélisme, comme arme politique. Le patron des Echos, quel qu’il soit, deviendra rapidement un de ses amis. Il y a, je crois, beaucoup plus troublant. Arnault est à la tête d’un puissant groupe dont la presse économique est appelée à parler régulièrement. Est-ce que ce sera encore possible lorsqu’il possédera le journal? On peut en douter.
Mais c’est la même chose avec Bouygues et TF1, Lagardère et Paris-Match, Dassault et Le Figaro…
Exactement! Et c’est l’un des problèmes majeurs de la presse française. Elle est dominée par des industriels qui ont des activités dans d’autres secteurs et qui ont donc tout intérêt à ce que leur secteur échappe aux investigations des journalistes des titres qu’ils possèdent. Quand il s’agit de presse féminine ou sportive ce n’est pas très grave, ce l’est lorsqu’il s’agit de presse économique et financière. Les risques de confusion des genres sont trop importants…
C’est pour cela que les journalistes veulent contrôler la nomination du directeur de la rédaction!
Oui, l’idée est d’établir une sorte de coupe-feu, de faire en sorte que le directeur de la rédaction puisse résister aux consignes de celui qui possède le journal parce que nommé par les journalistes. Mais est-ce que cela suffit? J’en doute un peu. Ce n’est pas dans le Monde que l’on trouve les informations les plus saignantes sur Alain Minc, ni dans le Figaro que l’on publie les papiers qui pourraient faire du tort aux entreprises de Serge Dassault. Et il peut difficilement en être autrement. Peut-on une seconde imaginer qu’un journal donne à un de ses collaborateurs les moyens d’enquêter de manière approfondie sur le groupe qui le finance et qui paie les factures à la fin du mois quand les choses vont mal. Il faut être réaliste. La nomination du directeur de la rédaction par les journalistes ne change rien à l’affaire.
Ce n’est pas complètement inutile.
Cela peut éviter quelques interventions, cela peut donner au patron la possibilité de dire à des interlocuteurs qui se plaignent d’un article trop critique : “je suis de votre avis, cet article ne m’a pas plus, mais j’ai les mains liées par ce système…” Ce n’est pas négligeable, mais cela ne garantit pas la liberté d’expression. Imaginez un instant le journaliste du Figaro qui voudrait enquêter sur le groupe Dassault. Quelle chance a-t-il d’aboutir?
Pas beaucoup!
Mais bien sûr. Non seulement, il se mettrait en danger, mais il créerait des difficultés pour son rédacteur en chef, les collègues qui lui donneraient un coup de main… Autant dire que l’intervention de Serge Dassault n’est même pas nécessaire. D’eux-mêmes les journalistes et leur encadrement évitent les sujets qui posent problème. Et ce qui est vrai du Figaro l’est de TF1, de Paris-Match et, de manière générale, de tous les titres qui appartiennent à des groupes industriels.
Oui, mais alors que faire?
La meilleure solution est d’avoir des journaux qui dépendent de groupes dont la presse, disons de manière plus générale l’information, est l’activité principale et qui n’ont donc de comptes à rendre qu’à leurs lecteurs, auditeurs, téléspectateurs. C’est le cas des grands journaux américains, des grands journaux britanniques. Ce devrait être celui des grands journaux français.  
Ce ne sera pas celui des Echos s’ils sont rachetés par Fimalac, un groupe qui fait peu parler de lui mais n’a pas d’activité dans la presse.
Fimalac n’est pas un groupe de presse même si son patron, Marc Ladret de Lacharrière a dirigé des journaux dans le passé. Il a été à la tête du groupe Valmonde qui édite notamment Valeurs Actuelles et possède aujourd’hui la Revue des deux Mondes, mais c’est probablement plus un jouet qu’autre chose.
Mais plus que la personnalité de son dirigeant, c’est l’évolution de ce groupe qui est intéressante. Il a longtemps eu une activité industrielle dont il s’est complètement dégagé l’année dernière en vendant Facom, une société d’outillage et qui est aujourd’hui spécialisé dans les services financiers aux entreprises, avec une société de notation, Fitch ratings et une société de gestion de risques.
Mais que font ces agences de notation?
Les agences de notation sont des sociétés qui notent les entreprises selon un certain nombre de critères, en général financiers, mais qui peuvent aussi porter sur l’environnement, la responsabilité sociale. Ces notes sont utilisées par tous ceux qui sont en relation avec ces entreprises. Pour ne donner qu’un exemple, ces notes qui permettent de mesurer la solidité financière d’une entreprise sont utilisées par les banquiers qui leur prêtent de l’argent. On  prête plus facilement et à des taux plus faibles à des entreprises dont on sait qu’elles n’auront pas de difficulté à rembourser leur emprunt.
Mais est-ce que posséder un organe de presse a un sens pour un groupe de ce type?
Certainement. Il faut, d’abord, dire que Fimalac a aujourd’hui des capacités financières importantes grâce à la vente de Facom qui lui permettent d’envisager des opérations de croissance externe d’une certaine taille. Et c’est dans ce cadre que se situe sa proposition de racheter les Echos.
Il faut ajouter que Fimalac s’est associé au groupe Hearst, très puissant aux Etats-Unis avec des intérêts dans la presse écrite, dans la presse magazine, dans des radios, des télévisions et dans l’information des entreprises.
Le rachat des Echos, s’il se fait, relève donc d’une stratégie et non pas seulement d’une opportunité. Fimalac veut créer une offre de services d’information à destination des entreprises avec, d’un coté, des informations purement financières et, de l’autre, des informations plus économiques, sur l’actualité des entreprises, sur l’évolution des marchés, des économies mondiales… Il s’agit en d’autres mots de créer une entreprise spécialisée dans l’information pour les entreprises. On parle aujourd’hui de la presse écrite, mais cette information pourrait aussi bien emprunter d’autres médias, la radio, la télévision, internet…
Le rachat des Echos s’inscrit dans une logique que d’autres grands groupes poursuivent également : Bouygues, Lagardère, Bolloré, LVMH…  
Vous voulez dire que d’autres titres pourraient changer de main dans les mois qui viennent?
Sans doute. Nous sommes en plein coeur d’une restructuration de l’économie, non pas des médias, mais de l’industrie de l’information, dont la presse est, bien sûr, l’une des pièces maîtresses. D’autres groupes sont aujourd’hui pris dans des opérations du même type. C’est le cas, par exemple, du groupe de presse informatique Test, que vient de racheter NextradioTV, le propriétaire de BFM et de RMC.
Ces opérations devraient surtout concerner la presse économique et professionnelle… Cette presse est en effet à la tête de formidables gisements d’informations dont elle n’a gratté que la surface.  
Qu’entendez-vous par là?
On pourrait prendre de multiples exemples. Je prendrai celui d’un titre que l’on connaît tous, qui est aujourd’hui indépendant et qui, à ma connaissance, a l’intention de le rester : l’Argus de l’Automobile. Je ne sais pas s’il vous est arrivé de feuilleter ce journal, mais on ne fait pas plus professionnel avec, à coté de quelques articles sur l’actualité automobile, des pages de petites annonces et d’informations sur les prix des véhicules d’occasion.
Cela n’intéresse que ceux qui veulent s’acheter une voiture…
Détrompez-vous. Ces informations intéressent absolument tous les professionnels de l’automobile. Elles sont aujourd’hui offertes dans un hebdomadaire, mais elles pourraient être exploitées de manière plus systématique, personnalisées, utilisées dans les politiques marketing des constructeurs, des concessionnaires automobiles bien plus qu’elles ne le sont aujourd’hui.
Dan un registre complètement différent, regardez la presse informatique ou les journaux de consommateurs qui font des benchmarks et des comparatifs. Ces informations intéressent les lecteurs ordinaires qui sont à la recherche d’informations sur les produits qu’ils veulent acheter, mais aussi les industriels qui les fabriquent et qui trouvent là des informations précieuses su la concurrence.
On nous dit beaucoup que la presse écrite est malade. Sans doute l’est-elle dans son modèle économique actuel, basé sur la vente au numéro et sur la publicité, mais elle cache des pépites que l’on peut exploiter d’autres manières. L’Argus de l’automobile, la presse informatique, les journaux de consommateurs que je citais à l’instant en sont un exemple, mais il y en a bien d’autres. On parle beaucoup d’internet. La fréquentation des sites des journaux donne des indications sur les préférences des lecteurs qui peuvent être très utiles pour les publicitaires et les sociétés de marketing.
Avec tout cela on est un peu loin du journalisme…
Oui, mais pas de la presse. Regardez un journal, n’importe lequel : ce sont des enquêtes, des reportages, des articles mais aussi des petites annonces, des programmes de télévision, des publicités, des comparatifs… et tout cela a une valeur économique. L’avenir de la presse est dans l’invention de méthodes pour mieux exploiter toutes ces informations qu’elle collecte et traite.
Mais est-ce qu’on ne risque pas de perdre ce qui fait l’essentiel du métier de journaliste?
Mais ce sont des journalistes qui font les comparatifs dans la presse informatique, ce sont des journalistes qui construisent les programmes de télévision dans les journaux spécialisés…  
Plus que les techniques de collecte et de traitement de l’information, l’important est, je crois, ailleurs.  Vous savez que les journalistes des Echos ont affiché leur préférence pour Fimalac. Ils l’ont fait dans une lettre à Pearson publiée dans le journal. Lettre dans laquelle ils expliquent qu’ils préfèrent Fimalac parce qu’il les met à l’abri de tout conflit d’intérêt. C’est là, sans doute, l’essentiel.
Il y a des métiers qui ne peuvent être faits correctement que si l’on est indépendant, si l’on échappe aux pressions. Les agences de notation se doivent d’être indépendantes si elles veulent être prises au sérieux. Même chose pour les journalistes, qu’ils écrivent des articles, qu’ils fassent des reportages ou qu’ils réalisent des comparatifs de chaînes audio. Or, cette indépendance n’est, comme on le disait tout à l’heure, envisageable que si elle est construite dans la structure même de l’entreprise. C’est ce que seuls des  groupes dont l’information ou la presse sont le seul métier peuvent offrir. Et  c’est en ce sens que la proposition de Fimalac parait plus intéressante pour tout le monde, pour les journalistes mais aussi pour les lecteurs et, disons, pour la démocratie que celle de LVMH.
Ce n’est pas que les dirigeants de Fimalac soient plus vertueux que ceux de LVMH, mais leur ambition de construire un groupe dédié à l’information et à elle seule devrait les amener à choisir un mode de gouvernance qui protège les personnels chargés de la production de l’information, analystes, journalistes… des pressions extérieures, que ce soient celles des pouvoirs publics ou celles des actionnaires, ce que ne peuvent pas faire les groupes qui ont des activités dans d’autres domaines ou ceux qui vivent de commandes d’Etat.
Si l’indépendance est nécessaires à une presse de qualité, elle ne peut être assurée de manière durable que là où il n’y a pas, du fait, de la structure du groupe, de conflit d’intérêt.  
 
 
 
 
 
 
 
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