Bernard Girard
Chronique du 09/10/07 (pour l’écouter)
EADS : délit d’initié + affaire d’Etat
Bonjour, vous souhaitez nous parler ce matin de l’affaire EADS…
Sur la ou les affaires, parce qu’il me semble qu’il y en a deux, imbriquées l’une dans l’autre. Il y a, d’abord, délit d’initié. Des cadres dirigeants qui étaient informés des difficultés du programme Airbus, de ses retards ont vendu leurs actions quand leur cours était au plus haut. Ils ont profité d’informations privées, confidentielles, qu’ils connaissaient parce qu’ils étaient au comité de direction pour s’enrichir sur le dos des autres actionnaires qui ignorant ces difficultés ont acheté leurs actions ou n’ont pas vendu les leurs. Et avant d’aller plus loin, il faut donner un chiffre. En quelques jours, l’action est passée de 35 à 20€ et les actionnaires qui avaient conservé leurs actions ont perdu collectivement plus de 5 milliards d’€. Et ne les ont pas regagné depuis puisque l’action tourne, depuis quelques mois, autour de 22/25 €.
5 milliards. C’est une somme considérable. Comment se fait-il que la Bourse réagisse aussi violemment à une annonce de ce type.
Les enjeux sont importants. Qui dit retard dit pénalités à payer aux clients, et on a parlé de 3 milliards d’€ de pénalités, et perte de clientèle. Ces retards étaient donc un coup dur pour l’entreprise qui menaçait sa rentabilité sur une longue période. D’où cet affolement des dirigeants. S’il n’avait été question d’une chute du cours immédiatement rattrapée, ils ne se seraient probablement pas précipités. Ce ne sont pas des spéculateurs.
Vous parlez des dirigeants, mais on parle de 1200 initiés…
Certains parlent effectivement de 1200 initiés, ce qui est considérable, d’autres de 1200 transactions, ce qui est différent puisque le même initié peut effectuer plusieurs transactions, vendre en plusieurs fois ses actions. L’AMF, l’Autorité des Marchés Financiers, à l’origine de cette affaire s’intéresse surtout aux 21 dirigeants qui étaient eux, certainement, informés de ces difficultés. Mais beaucoup d’autres devaient l’être, à commencer par tous ceux qui étaient sur le terrain. On dit qu’EADS a mis deux mois avant de prendre la décision d’annoncer ses retards. Deux mois, cela laisse le temps à une information confidentielle de circuler dans l’entreprise. D’autres que les dirigeants ont probablement commis des délits d’initié, mais ce sont ceux qui avaient le plus d’actions et donc le plus à gagner à cette opération.
Quel peut être l’impact sur Airbus? Sur ses ventes?
Il faut, je crois, distinguer deux choses : l’impact en interne et l’impact sur les ventes. En interne, cela devrait avoir des conséquences graves, puisque c’est, au fond, la confiance des salariés dans le management qui est en cause. Voilà des gens qui expliquent en permanence qu’il faut se défoncer pour l’entreprise et qui se remplissent les poches sans souci de l’intérêt général. Les protestations risquent d’être d’autant plus vives qu’Airbus est en pleine restructuration…
Les syndicats on, d’ailleurs, demandé l’abandon du programme Power 8
Bien sûr. Maintenant, est-ce que cela aura des conséquences sur les ventes? C’est peu probable. Et pour plusieurs motifs :
- d’abord, plusieurs des dirigeants incriminés ne sont plus dans l’entreprise,
- ensuite, les milieux financiers et industriels ont l’habitude de ces affaires. Ce n’est ni la première ni la dernière…
C’est fréquent?
Il y a eu ces dernières années de nombreuses affaires qui mettent en cause l’honnêteté ou la morale des dirigeants d’entreprise. Depuis quelques temps, l’Allemagne va de scandale en scandale, et ce sont ses plus grands groupes qui sont en cause : Volkswagen, Siemens, Mercedes, Mannesman… On se souvient, aux Etats-Unis, de l’affaire Enron…
À quoi est-ce que cela tient? Aux stock-options?
Les délits d’initié sont effectivement liés à la généralisation des mécanismes d’attribution d’actions aux cadres dirigeants. J’ai eu la curiosité de regarder le nombre d’articles qui traitent de ces questions dans le New-York Times depuis 1950. Dans la décennie 50/60, ce journal n’a parlé de l’insider trading, du délit d’initié que 21 fois. Il lui a consacré 1500 articles depuis le début de la décennie. Quand on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que ces délits se multiplient dans les périodes de restructuration de l’industrie, lorsqu’il y a des fusions, des acquisitions, des mouvements de capitaux importants qui peuvent donner aux mieux informés la possibilité de s’enrichir à bon compte. Plusieurs travaux américains montrent que les comportements de vente de d’achat d’actions des managers changent de manière significative dans les semaines ou jours qui précèdent des événements importants pour l’entreprise. C’est bien, d’ailleurs, ce qui s’est produit dans le cas d’EADS puisque des dirigeants qui n’avaient jamais vendu leurs actions l’ont fait juste avant l’annonce des retards.
Le délit d’initié est donc assez courant…
Il est effectivement courant. Et on ne peut lutter contre qu’en réglementant les ventes de leurs actions par les managers des entreprises. Ce qu’ont fait les Américains qui ont relevé les sanctions. Les auteurs de délits d’initié risquent, en France, si le délit est prouvé, ce qui n’est pas évident, 2 ans de prison et une amende représentant 10 fois les gains réalisés. Aux Etats-Unis, depuis l’affaire Enron, les sanctions sont infiniment plus sévères. Le patron d’Enron a été condamné à 24 ans de prison.
Mais il ne suffit pas d’augmenter les sanctions, il faut mettre en place des contrôles plus rigoureux et imposer une publicité des ventes qui informe effectivement les actionnaires qui ne sont pas dans le secret. Si les petits porteurs avaient su que les dirigeants vendaient en masse leurs actions, ils se seraient inquiétés, ils auraient posé des questions, ils auraient vendu leurs actions et cette inégalité dans le traitement aurait disparu. Cela n’aurait rien changé aux retards du programme Airbus, mais cela aurait évité que certains se ruinent quand d’autres se sont enrichis. Naturellement, cela suppose que cette publicité se fasse rapidement, que l’on soit informé tout de suite, si l’information trois ou quatre semaines après, c’est trop tard. Mais c’est aujourd’hui possible. Il y a, aux Etats-Unis, des sites internet dédiés à cela qui indiquent qui vend dans les entreprises.
On pourrait également imaginer que l’on demande aux dirigeants qui ont l’intention de diversifier leurs avoirs de faire un plan de vente, d’annoncer plusieurs mois à l’avance qu’ils vendront à tel ou tel moment un paquet d’actions. Cela se fait aux Etats-Unis.
Et c’est efficace?
Cela n’empêche pas les petits arrangements. Imaginez que vous ayez à annoncer une mauvaise nouvelle. Vous avez il y a quelques mois programmé de vendre début novembre un gros paquet d’action. Il est tentant de retarder quelques semaines l’annonce pour profiter d’un cours élevé. Mais cela les limite.
Vous nous décrivez un portrait pas très reluisant des dirigeants… On a à vous entendre le sentiment qu’ils sont tous malhonnêtes…
On aurait tort d’en conclure cela et, surtout, de s’en tenir à cela. Je suis très frappé dans cette affaire de trois choses. D’abord, de l’inconséquence des dirigeants, de leur naïveté, tout le monde sait bien qu’une entreprise cotée de la taille d’EADS est susceptible d’être contrôlée par l’AMF. On retrouve d’ailleurs cette même inconséquence dans l’affaire Gautier-Salagnac. Tout le monde sait bien que les banques ont l’obligation de déclarer tous les retraits en liquide importants. Et ils le font quand même, ce qui amène à s’interroger sur ce qu’ils font dans leur travail.
C’est peut-être qu’ils se sentent à l’abri. Cela fait des années qu’ils s’en sortent sans difficulté…
Ils devraient savoir que le monde a changé, que l’impunité ne leur est plus garantie. A preuve… Au delà de cette inconséquence, il y a :
- la faillite des contrôles internes chez EADS. Les salariés ne peuvent pas vendre comme cela leurs options, il faut en informer la direction financière de l’entreprise qui a laissé faire. Pourquoi? Parce qu’elle n’était pas informée des difficultés d’Airbus? Parce qu’elle était occupée dans la bagarre entre dirigeants du groupe? Parce qu’elle était complice? Tout cela mériterait d’être éclairé,
- et la méconnaissance des règles des marchés financiers dans les couches supérieures d’une entreprise cotée. Si la direction financière a laissé faire, c’est bien que ses présidents ne lui ont pas demandé de contrôler tout cela plus vigoureusement…
Vous parliez au tout début de deux affaires…
Il y a ce délit d’initié massif dont on vient de parler et puis il y a ce qui s’est passé du coté de l’Etat et de la Caisse des Dépots et Consignation qui est sans doute beaucoup plus grave.
Que s’est-il passé?
En deux mots. En décembre 2005, l’organisme qui gère les participations de l’Etat dans des entreprises industrielles, l’APE qui dépend de la direction du trésor, donc du ministère des Finances, envoie une note au ministre de l’époque Thierry Breton lui indiquant que le cours de l’action d’EADS est au plus haut, qu’il risque de reculer et qu’il serait souhaitable que l’Etat se désengage d’EADS.
Ce que ne fait pas l’Etat…
Si l’Etat avait vendu ses actions, il aurait lui aussi pu être soupçonné de délit d’initié, mais il les conserve parce qu’il juge cette participation au capital d’EADS stratégique. Mais l’affaire ne s’arrête pas là.
Au même moment, Arnaud Lagardère souhaite vendre une partie des actions qu’il possède dans EADS. Il ne peut le faire qu’avec l’accord de l’Etat. Cet accord lui est donné. Et à qui vend-il ses parts? À la Caisse des Dépôts et Consignation qui est, elle-même, une institution contrôlée par l’Etat, c’est l’Etat.
Et la Caisse des Dépôts n’a pas été informée des risques…
Certainement pas. Elle a, d’ailleurs, perdu de l’argent dans l’affaire. On parle de centaines de millions d’€. Si elle avait été informée, elle n’aurait pas acheté où elle aurait attendu l’annonce des retards dans la livraison des Airbus. Or, elle ne l’a pas été par une administration, un ministre que l’on soupçonne d’avoir su. Si affaire d’Etat, elle est là.
Reste, naturellement, à vérifier que le ministre et son administration étaient informés des retards, ce qu’ils démentent, et qu’ils avaient les moyens de s’opposer à ce qui ressemble à une opération de privatisation des bénéfices et de nationalisation des pertes. Lagardère, je le répète, ne pouvait vendre ses actions sans les informer. Ont-ils incité la Caisse des Dépôts à acheter? Se sont-ils contentés de l’autoriser? Auraient-il pu s’y opposer? Ou mettre en garde la Caisse des Dépôts? Si le ministre de l’économie et son administration ne sont pas intervenus, d’autres l’ont-ils fait? Cette affaire pose de nombreuses questions qui vont bien au delà du délit d’initié. Questions qui doivent être tirées au clair, parce que la complicité de l’Etat voudrait dire que l’on a laissé des industriels privés s’enrichir sur le dos des contribuables. Mais on est encore loin d’avoir les réponses à toutes ces questions.
Que peut-il se passer maintenant?
On verra bien ce que donne l’enquête qui risque, comme souvent dans ce genre d’affaires, de s’enliser, de se perdre dans des subtilités. Mais il faut espérer que les pouvoirs publics agiront pour éviter que cela se reproduise. Et ils peuvent le faire sur au moins trois plans :
- en modifiant la réglementation sur les ventes des stock-options par les salariés et par leurs proches. Et pour cela, ils peuvent prendre exemple sur ce qu’ont fait les Américains et mettre en place des dispositifs qui rendent plus difficiles les tricheries et qui, surtout, informent mieux les actionnaires extérieurs des opérations réalisées par les managers ;
- en revoyant l’organisation des relations de l’Etat et de la Caisse des Dépôts. Il n’est pas normal que la Caisse n’ait pas été avertie de la note de l’APE, l’agence qui gère les participations de l’Etat ;
- en revoyant également les relations de l’Etat actionnaire et des entreprises qu’il contrôle. Il est assez scandaleux que l’agence des participations de l’Etat n’ait eu aucun contact avec le directeur financier d’EADS comme cela a été nous dit-on le cas. Alors que l’analyste financier de la moindre banque le rencontrait au moins une fois par an.
Au delà de la malhonnêteté des uns et des éventuels mensonges des autres, cette affaire met en évidence des dysfonctionnements graves qui doivent être corrigés.
Notes de lecture
Comme chaque mardi matin, vous souhaitez nous présenter quelques articles que vous avez lus cette semaine…
Oui, et je voudrais cette semaine, vous présenter trois articles très différents. Le premier (Why the left should learn to love liberalism) a été rédigé par deux économistes italiens réputés, Alberto Alesina et Francesco Giavazzi qui souhaitent profiter des débats au sein de la gauche française pour faire connaître leur point de vue sur la situation de la gauche en Europe, point de vue qu’ils ont développé dans petit livre qu’ils ont publié il y a quelques mois sur le même sujet, mais vu du coté italien.
Ils participent pleinement de cette offensive que l’on voit actuellement se développer un peu partout dans les médias et qui revient à expliquer que la gauche n’a d’avenir que si elle modifie assez profondément son logiciel et accepte des politiques qu’elle a jusqu’à présent combattues. On a lu cela ce week-end dans l’interview d’Anthony Giddens dans le Monde 2, dans des papiers dans un petit livre de Cahuc et Algan sur la confiance repris dans plusieurs papiers dans la presse (dans le Monde, notamment : Une société de défiance)… Alesina et Giavazzi recommandent à la gauche d’abandonner sa défense de la protection de l’emploi, des régimes spéciaux de retraites et de favoriser la concurrence entre universités…
Toutes propositions qui relèvent plutôt des programmes politiques de droite…
On retrouve effectivement ces propositions dans les programmes de droite. Mais nous disent-ils, les partis de gauche devraient les faire leurs parce que ces propositions permettent de lutter contre les inégalités, contre la création de catégories de “privilégiés”, de rentiers, le meilleur exemple de ces “privilégiés” étant, bien sûr, ces agents de la RATP ou de la SNCF qui disposent de régimes de retraite avantageux. Il s’agirait, disent-ils, de rendre aux citoyens, aux consommateurs le pouvoir que ces systèmes leur retirent. Toutes les mesures prises ces cinquante dernières années pour encadrer le marché en Europe n’ont eu pour effet que de favoriser le développement d’inégalités entre ceux qui en profitent, les insiders, et ceux qui n’en profitent pas. En rendant le marché du travail plus flexible, on retirerait des avantages aux salariés en place, salariés que défendent les syndicats, mais on réduirait, expliquent-ils, le chômage des plus jeunes et des moins qualifiés…
Mais c’est un discours assez classique, que l’on entend surtout à droite.
Et oui. Ils ont pour une part raison, il est vrai que la manière dont fonctionnent nos institutions méritent d’être révisés, qu’elle a dans un certain nombre de cas favorisé le développement des inégalités. Nous avons parlé il y a quelques semaines des effets pervers de l’absence de sélection à l’entrée de l’université. Mais il y a dans ces discours plusieurs problèmes :
- les privilégiés, ce sont toujours les salariés, les fonctionnaires, ceux qui sont en place. Ils ne parlent jamais des cadres dirigeants qui s’approprient l’essentiel des richesses produites par la collectivité. Or, on peut difficilement être de gauche et se contenter de taper sur les salariés sans rien dire des inégalités les plus criantes,
- ces auteurs ne proposent à la gauche qu’une seule issue : faire sien le programme de la droite. On aimerait qu’ils proposent à la gauche des objectifs propres, originaux, nouveaux, sur l’immigration, sur la question sociale, sur la gestion des nouveaux risques que sont, par exemple, le grand âge ou la précarité.
- j’ajouterai, enfin, que rien ne dit que les solutions qu’ils proposent soient les meilleures. Aller vers plus de flexibilité dans le marché du travail, c’est réduire un peu plus la capacité des salariés à se défendre, ce qui veut in fine dire baisse des salaires au profit des bénéfices.
Autant dire que cet article ne vous a pas convaincu…
Non, mais il est intéressant parce qu’il s’inscrit dans un mouvement de droitisation d’une partie de la gauche, mouvement qui explique tout à la fois le succès de l’ouverture de Nicolas Sarkozy et les copier-coller de son programme que proposent des gens comme Manuel Valls lorsqu’il explique que les mesures sur le droit de succession ou certaines de celles sur l’immigration vont dans le bon sens.
Le second papier dont je voudrais vous parler est tout différent. Il a été publié il y a quelques jours dans le Washington Post. Son auteur, Steven Hill, travaille pour une fondation, la New America Foundation qui vise à inventer de nouvelles manières de faire de la politique. Le titre de son papier en dit le contenu : 5 mythes à propos de la vieille Europe malade.
Il trouve l’Europe en bonne santé?
C’est en gros cela. Et il en donne cinq exemples :
- d’abord, dit-il l’Europe pèse dans l’économie mondiale plus lourd que les Etats-Unis ou le Japon, elle représente à près le tiers de l’économie mondiale, les Etats-Unis n’en représentent que 27% et le Japon 9%. Quant à la Chine, elle est loin derrière, malgré ses progrès fantastiques, puisqu’elle ne représente encore que 6% de l’économie mondiale,
- ensuite, les entreprises européennes sont très attirantes. De 2000 à 2005, la moitié des investissements dans des entreprises étrangères sont allés vers des entreprises européennes, soit bien plus que vers des entreprises américaines,
- l’Europe, ajoute-t-il, n’est plus une terre de chômage. À peu près la moitié des 15 ont connu le plein emploi. Même ceux qui ont les moins bons résultats, comme la France, ont vu leur chômage reculer,
- l’Etat providence n’handicape pas la croissance économique, bien au contraire, il la favorise dans la mesure où il évite les trop grandes inégalités qui se traduisent par une partie de la population en mauvaise santé et mal éduquée comme on le voit aux Etats-Unis,
- enfin, dit-il, l’Europe n’est pas menacée à moyen terme par sa dépendant énergétique à l’égard du Moyen-Orient et de la Russie, tout simplement parce qu’elle est la première puissance à s’attaquer aux problèmes des économies d’énergie qu’elle pratique déjà massivement.
On est évidemment loin de l’image de la vieille Europe un peu dépassée par les événements que l’on a tendance à avoir…
C’est effectivement l’image que l’on en a aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, ce qui est plus dommage et tient peut-être à ce que nous ne nous vivons pas encore vraiment comme européens. Même s’ils souffrent et n’en voient pas la couleur, les habitants de Detroit sont fiers des résultats économiques des Etats-Unis, nous ne sommes pas fiers de ceux de nos voisins, de l’Allemagne, de l’Espagne, nous ne les prenons pas à notre compte, alors que nous pourrions. La déprime européenne dont on parle parfois vient sans doute pour de là. Notre modèle est beaucoup plus efficace et humain qu’on ne le dit. Mais on ne le sait pas assez. C’est du moins la leçon que l’on peut tirer de ce papier.
Vous vouliez, pour conclure, nous parler d’un troisième article…
Oui, qui traite d’un sujet qui n’a rien à voir avec les deux précédents. Il s’agit d’un article qui essaie d’évaluer l’impact du boycott des produits français en 2003, au moment de la guerre d’Irak, quand la France s’opposait aux Etats-Unis, sur les ventes de vin.
On a vu à l’époque des marchands de vin vider dans le caniveau des bouteilles de vin français…
C’était devant les caméras de télévision, mais on peut se demander si toute cette campagne ne s’est pas traduite par des pertes de vente, ce qui est intéressant à deux titres :
- pour ceux qui organisent ces boycotts : si cela marche, c’est un moyen de pression qu’ils peuvent réutiliser en cas similaire,
- pour ceux qui en sont victimes : si cela marche, cela leur donne des moyens de pression sur les autorités politiques. “Ne nous prenez pas en otage, faites attention à ce que vous dites”, un argument que l’on entend régulièrement. Il y a actuellement des gens qui aimeraient qui craignent qu’à trop parler de l’affaire EADS on ne fasse du tort à Airbus.
Il devrait assez facile d’évaluer cet impact, de voir si les ventes ont diminué…
- le vin français est depuis un certain temps en difficulté aux Etats-Unis où il perd des parts de marché,
- le boycott a eu lieu pendant une période pendant laquelle on vend relativement peu de vin français, celui-ci étant plutôt, du fait de son prix, vendu dans les périodes de fête. C’est, notamment, vri du champagne.
Ils mènent sur un très grand nombre de crus, et publient des chiffres qui suggèrent que l’impact du boycott a été le contraire de ce que l’on attendait : les ventes de vin français ont moins diminué qu’elles l’auraient fait sans le boycott.
Les Américains ont acheté plus de vin français?
Et ceci, probablement, pour protester contre le boycott et afficher, sans que cela coûte très cher, juste le prix d’une bouteille de vin, son opposition à la guerre en Irak.. On imagine bien des gens au restaurant commandant volontairement une bouteille de bordeaux pour afficher ses opinions…
Pourtant, les producteurs français se sont plaints…
Ils se sont plaints dans les semaines qui ont suivi, mais de quoi parlaient-ils? Des ventes au public ou des hésitations des grossistes américains qui se trouvant devant une situation nouvelle, plus incertaine ont voulu attendre avant de leur passer commande. Il serait intéressant ce que les négociants français en pensent aujourd’hui. En tout état de cause, ce papier montre que le boycott est une arme beaucoup plus complexe qu’on imagine. Elle ne peut être vraiment efficace que si la campagne s’adresse à une opinion massivement convaincue. Quand ce n’est pas le cas, et l’on sait que les Américains étaient très divisés, l’achat du produit boycotté peut devenir un acte politique au même titre que le refus d’acheter.