Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
 Le don dans toutes ses formes
 
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Bonjour,  vous avez choisi de nous parler ce matin du don… C’est, j’imagine lié à Noël…
Hier, vous avez reçu des cadeaux et vous en avez fait. Et j’ai eu envie ce matin de parler un peu de ce phénomène qui est loin de disparaître s’impose comme une donnée fondamentale de nos économies modernes au point de prendre les formes les plus variées, de la philanthropie à la corruption en passant, naturellement, par ces 13 milliards d’€ que les Français auront cette année dépensé en cadeaux de Noël
C’est considérable!
Et pourtant les Français sont en la matière plutôt radins comparés aux anglais qui ont dépensé plus de 19 milliards d’euros…
Cela tient peut-être à la situation économique?
Cela joue effectivement. Les dépenses augmentent lorsque l’on est optimiste. Elles auraient d’ailleurs augmenté de 22% en Grande-Bretagne cette année. Elles ont aussi augmenté en France. Mais il y a des phénomènes culturels; il y a des pays dans lesquels on dépense plus pendant les fêtes que d’autres. Les Français dépensent à peu près 2% de leurs revenus à l’occasion des fêtes de fin d’année. Moins que les britanniques et, surtout, que les Irlandais qui sont les champions européens, avec une dépense de plus de 1300€.
Mieux vaut donc être un petit irlandais qu’un petit français…
Sans doute, mais vous savez que ces cadeaux ne concernent pas que les enfants. On se fait de plus en plus de cadeaux entre adultes. Et lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que ces cadeaux obéissent à des motivations très différentes.
Il s’agit en général de nouer un lien, de montrer de la reconnaissance, de l’amitié…
C’est bien tout cela. Vous avez raison d’insister sur la reconnaissance. Faire un cadeau, c’est introduire l’histoire dans la relation. Je te fais un cadeau parce que tu m’en as fait un ou : je te fais un cadeau dans l’espoir que tu m’en rendras un demain ou après-demain. On est dans le temps long de la relation sociale et non plus dans celui, forcément court, de la relation marchande. Ce n’est pas un hasard si l’on fait surtout des cadeaux aux gens que l’on connaît depuis le plus longtemps, aux membres de notre famille ou à ceux avec lesquels on pense nourrir des relations longues.
On fait parfois des cadeaux à des gens qu’on n’a pas vus depuis longtemps…
C’est une manière de leur rappeler que l’on ne les a pas oubliés, que le lien qui nous unit existe toujours même si l’on ne se voit pas.
Et ce n’est pas toujours facile. On ne sait pas quoi leur offrir.
C’est l’une des difficultés. D’où le succès des cadeaux passe-partout, qu’il s’agisse d’alcool ou de produits culturels, disques, livres…qui présentent le double avantage d’être bon marché et de signaler que l’on s’intéresse aux gens : on connaît leurs goûts, leurs intérêts, et on peut les commenter un peu : “Je sais que tu es un grand amateur de voyages, j’ai pensé que ce livre t’intéresserait.” D’où, encore, le succès des chèques cadeau qui permettent de faire un cadeau à des gens dont on ne connaît pas les préférences, parce qu’on ne connaît pas le monde dans lequel ils vivent.
Vous remarquerez également que ces dons ont changé de nature. Longtemps on n’a fait des cadeaux à sa famille que dans des moments liés à des rites familiaux, à des cérémonies religieuses : les fiançailles, le mariage, la naissance d’un enfant, son entrée dans l’adolescence, la première communion chez les catholiques, la bar-mitsva chez les juifs… or, aujourd’hui, on en fait plutôt à l’occasion de rencontres, de fêtes que nos amis et relations organisent pour leur anniversaire, leur quarante ans ou leur cinquante ans, leurs noces d’or ou d’argent ou à l’occasion de fêtes organisées par le secteur marchand : la fête des pères, des grands-parents, la Saint-Valentin… La religion a perdu de son influence mais la société a réinventé des occasions de renouer le lien social en dehors des rites traditionnels.
Le rôle de la religion a été repris par le commerce…
Pour partie, certainement, ce qui suscite, d’ailleurs, un certain malaise chez beaucoup de gens qui veulent bien faire des cadeaux mais qui trouvent détestable de devoir les faire dans un contexte commercial. Mais ce n’est probablement qu’un début. Les commerçants pourraient imaginer des fêtes des jeunes couples, au cours desquelles nous offririons aux jeunes couples de notre entourage des cadeaux, des fêtes de la famille, de la fratrie… Tout cela est, bien sûr, agaçant, mais il faut voir que ces fêtes n’ont de succès que parce qu’elles répondent à notre désir de renouer des liens sociaux qui se distendent.
On fait aussi des cadeaux pour remercier quelqu’un avec lequel on a longuement travaillé. Nous allons bientôt en faire à plusieurs de nos techniciens qui vont nous quitter dans les jours qui viennent.
C’est un cas un peu différent. Le lien va se dénouer. On ne les verra plus, mais on veut leur dire que les relations qu’on a eues avec eux n’étaient pas exclusivement marchandes, que nous les avons appréciés pour leurs qualités personnelles. On sait bien, d’ailleurs, que l’on donne plus volontiers dans  les quêtes organises à ces occasions à ceux avec lesquels on s’est bien entendu qu’aux autres. Mais puisque vous parlez des relations de travail, on a souvent associé salaire et don.
Quand mon patron me paie, il ne me fait pas un don, il rémunère un travail…
Sans doute, mais que fait-il lorsqu’il vous donne plus que vous ne valez sur le marché du travail?
Cela arrive?
Mais c’est très fréquent comme le savent tous les chômeurs qui découvrent que les emplois qu’on leur propose sont souvent moins bien rémunérés que ceux qu’ils ont perdu. Les entreprises paient souvent leurs salariés plus qu’ils ne valent sur le marché du travail. Ce qui a intrigué les économistes qui ont apporté à ce phénomène deux réponses :
- certains y ont vu un mécanisme basé sur la menace : si tu me quittes tu perdras ce sursalaire que je te donne, tu n’as donc pas intérêt à me quitter,
- d’autres, une application dans notre société marchandes du potlatch, des relations de don contre don que Marcel Mauss avait identifié en Mélanésie.
Vous venez de parler de relations marchandes. Il parait difficile d’évoquer le don sans en dire un mot puisque, au fond, le don les remplace dans un certain nombre de cas…
Les relations entre don et échanges marchands sont très complexes. On vient d’en voir deux exemples, mais il y en a d’autres. Dans un certain nombre de cas, on fait appel au don parce qu’on juge le rapport marchand amoral ou indécent. C’est ce qui se produit pour les dons d’organe. On éprouve quelques difficultés à imaginer que l’on puisse vendre son corps. Il semble d’ailleurs que les pays dans lesquels on pratique le don du sang en collectent plus que ceux dans lesquels il est acheté. Le sociologue britannique Richard Titmuss a montré, il y a une trentaine d’années, que le nombre de donneurs diminue lorsqu’on introduit une relation marchande tout simplement parce que les donneurs qui ne le font pas par nécessité ne voient pas de raison d’aider des entreprises à gagner de l’argent sur leur dos1.
J’ajouterai que c’est un don très particulier puisque totalement anonyme. On ne donne pas à quelqu’un en particulier mais à une banque qui redistribuera le sang à ceux qui en ont besoin.
C’est le même dispositif avec le don d’organes qui marche, je crois, moins bien…
Nous avons effectivement retenu en France le principe du consentement, de l’anonymat, de la gratuité. Ce qui n’est pas le cas partout puisqu’un marché des organes s’est développé dans plusieurs pays, en Egypte, en Iran, en Chine, en Inde…
Vous dites que cela marche moins bien que le don du sang. C’est vrai, même si des enquêtes que vient tout juste de publier l’Agence de biomédecine, l’institution qui s’occupe de ces questions en France, montre que l’opinion est bien informée de ces questions et plutôt ouverte. 70% des Français auraient déjà pensé au don d’organes et 85% y seraient favorables. Mais 39% seulement des sondés a pris position sur le don d’organes et 48% seulement en ont discuté avec des amis.
Ce qui veut dire qu’il y a encore du chemin à faire…
Oui, et du coup on manque cruellement d’organes, notamment de reins, d’où les mesures prises dans certains pays qui permettent de prélever un rein sur un cadavre sans autorisation de la famille, comme en Espagne, Autriche, Belgique ou Singapour. Il suffit que la famille ne s’y oppose pas formellement. Là où la vente d’organes est organisée, on voit se développer un marché…
Pour les riches occidentaux qui ne trouvent pas de rein chez eux?
Cela arrive, bien sûr, il y a des trafics entre le Brésil et l’Afrique du Sud. Il y a actuellement un procès qui met en cause un trafiquant qui vendait à des Israéliens des reins et des opérations en Afrique du Sud, mais il semble que ce trafic reste limité et marginal. Au moins en France. L’agence de biomédecine à laquelle je faisais allusion il y a quelques instants a réalisé il y a deux ans une étude sur le sujet. Elle a montré qu’en 5 ans, 10 patients avaient été se faire greffer à l’étranger à partir de donneurs vivants rémunérés. C’est donc relativement peu. Il faut se méfier des rumeurs qui gonflent un phénomène qui reste marginal. Reste que les trafics existent et qu’ils peuvent se développer. D’autant qu’il y a actuellement tout un mouvement qui explique que le marché est, en ces matières, plus efficace que le don. Deux livres sont parus aux Etats-Unis qui militent pour, avec des arguments que The Economist a repris tout récemment un article intéressant qui donne toute une série d’informations sur le sujet. On y apprend, par exemple, qu’un rein vaut en Iran officiellement 1200$ et, en réalité, souvent plus. Je parle de l’Iran parce que c’est un pays qui a légalisé la vente d’organes et celui dans lequel on trouve le plus de donneurs vivants.
Et il y en a beaucoup?
On compte en donneur par millions d’habitants. Il y en a près de 25 par million d’habitants en Iran, pour les seuls dons de reins, près de 20 aux Etats-Unis et en Suède et 16 aux Pays-Bas.
Ce qui n’est pas négligeable…
D’autant que donner un rein est une  décision irréversible…  
Vous nous parlez là de dons faits par des vivants, mais il y a aussi les dons post-mortem…
Ces dons post-mortem posent d’autres problèmes. Les organes prélevés sur des cadavres auraient une durée de vie plus courte que ceux prélevés sur des vivants. Il semble, ensuite, que l’idée même d’être dépecé dès sa mort gêne un certain nombre de gens. Mais mieux vaut cela qu’un marché où l’on verrait les plus pauvres vendre des parties de leur corps pour survivre.
On est bien loin des cadeaux de Noël dont nous étions partis…
C’est vrai et je voudrais terminer rapidement sur une note plus gaie avec une autre forme de dont on en a beaucoup parlé ces derniers mois à l’occasion des dons de Bill Gates à sa fondation et de ceux de Warren Buffet, une autre grande fortune américaine à la même fondation.
Quand on voit cela, on est toujours très étonné. À quoi est-ce que cela correspond? Pourquoi? Et pourquoi aux Etats-Unis, plus qu’ailleurs?
Il s’agit de comportements très fréquents dans la société américaine qui concernent des sommes considérables et qu’expliquent probablement la faiblesse de l’Etat qui intervient peu dans la vie des citoyens et les fortunes immenses qui se font. Il y a sans doute de multiples motivations. J’ai été toujours surpris de voir combien les gens qui avaient réussi dans le monde des affaires étaient jaloux des politiques, et pas seulement parce qu’ils passent souvent à la télévision, mais parce qu’ils ont des opinions, qu’ils les affichent, qu’ils les défendent et qu’ils tentent de convaincre les autres de leur bien-fondé.
Les gens qui gagnent des fortunes considérables sont comme nous tous, ils ont des idées sur ce que devrait être une bonne société. Ils pensent, par exemple, que lire des livres est mieux que de regarder la télé. Mais ils savent également que le marché ne permet pas de construire cette bonne société qu’ils recherchent, ils le savent d’autant mieux qu’ils ont fait fortune en satisfaisant nos désirs. Si nous préférons regarder la télé, les bibliothèques n’ont aucune de chance de se développer. Ils vont donc se substituer à nous et donner de l’argent aux bibliothèques pour les aider à se déveloper.
C’est au fond une critique implicite du marché…
La philanthropie se substitue au marché là où celui-ci est incapable de construire cette bonne société que l’on recherche. Et elle se développe là où l’Etat ne joue pas ce rôle de correcteur. Et son principal défaut est de créer une véritable inégalité entre ceux qui peuvent espérer, parce qu’ils en ont les moyens, modifier la société et ceux qui ne peuvent pas le faire.
Un dernier mot : au tout début de cette chronique, vous avez parlé de la corruption, pourquoi?
Oh! Pour un motif tout simple : lorsque l’on corrompt quelqu’un, on ne lui dit jamais : “voilà de l’argent pour fermer les yeux”, on lui dit : “c’est un cadeau pour vous, votre famille, un don pour votre parti,  l’amicale des policiers, douaniers…” On donne la forme du don à ce qui n’est pas vraiment un. On est encore une fois bien loin de Noël, mais cela confirme ce que je vous disais tout à l’heure : le don existe sous de multiples formes dans nos sociétés et il entretient des relations aussi nombreuses que complexes avec les relations marchandes…
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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1 Richard Titmuss, The gift relationship. From human blood to social policy, Londres, 1970.