La dollarisation

Bonjour, vous souhaitez aujourd'hui nous parler de la dollarisation. Vous ferai-je un aveu? C'est la première fois que j'entends ce mot, de quoi s'agit-il?

Que vous n'ayez jamais entendu ce mot n'est pas très surprenant, très peu de gens l'ont entendu, au moins de ce coté-ci de l'Atlantique. C'est, cependant, un concept qui est en train de prendre de la consistance aux Etats-Unis et en Amérique latine.

De quoi s'agit-il?

Dans son sens le plus extrême, il s'agit pour un pays quelconque, de prendre comme monnaie celle d'un autre pays mais il s'agit surtout, comme le mot l'indique, du dollar américain.

Vous voulez dire abandonner la monnaie nationale pour le dollar américain?

C'est cela…

Il y a des pays qui déjà pratiquent cela?

Oui, longtemps cela a été réservé à de tous petits pays, en général à des îles avec des populations très faibles. Le seul pays d'un peu d'importance qui soit dollarisé depuis longtemps est le Panama. Mais ce n'est pas ce que l'on appelle un grand pays.

Vous voulez dire que l'on utilise le dollar à Panama comme monnaie d'échange?

Exactement, un peu comme à Andorre ou à Monaco on utilise des francs. Il y a bien une monnaie locale, mais elle vaut la même chose que le dollar.

Mais c'est comme cela depuis longtemps?

A Panama, oui.

Si j'en parle aujourd'hui que ce phénomène longtemps resté marginal intéresse beaucoup les économistes depuis le début des années 90 et qu'un grand pays, l'Argentine, a été tenté de se lancer dans l'opération. Son président Menem a même annoncé qu'il allait la mettre en place en 1999. Ce ne s'est pas fait, mais on en parle toujours.

Pourquoi ce souci, maintenant?

Trois phénomènes ont joué au début des années 90 :

De manière plus générale, la dollarisation s'adresse à des pays, notamment des pays en voie de développement, dont les économies souffrent d'un manque de crédibilité. Personne n'a confiance dans la monnaie, ni les citoyens, qui pour échapper à l'inflation mettent tous leurs avoirs à l'abri en les convertissant en dollars, ni les investisseurs internationaux qui multiplient les précautions pour échapper aux dévaluations.

Face à ce manque de crédibilité, les gouvernements n'ont pas beaucoup de choix. Ils peuvent augmenter les taux d'intérêt, retenir les fonds nationaux et attirer des fonds étrangers dont l'économie a besoin pour se développer, mais des taux trop élevés asphyxient l'économie : quand l'argent est trop cher, on n'investit plus.

Ils peuvent également chercher à indexer leur monnaie sur une monnaie étrangère plus stable. C'est ce qu'ont fait de nombreux pays en créant ce que l'on appelle des currency boards. C'est le cas de Hong-Kong, mais aussi celui de beaucoup de pays qui étaient hier derrière le rideau de fer : la Bulgarie, la Bosnie, l'Estonie, la Lituanie… beaucoup de ces pays ont d'ailleurs choisi d'indexer leur monnaie sur le Deutsch mark.

La dollarisation n'est que la poursuite de l'indexation poussée à son extrême. Elle ne s'en distingue que par son coté définitif : on ne peut pas revenir en arrière alors que l'on peut toujours laisser s'effriter une indexation.

Les conséquences politiques de ce genre d'opération sont sans doute très lourdes, mais avant d'aborder ce sujet, quelles en sont les conséquences économiques?

La dollarisation et, dans une moindre mesure l'indexation, favorisent les échanges entre pays qui utilisent la même monnaie, elles suppriment ce que l'on appelle le risque de change et limitent les coûts de transaction. Elles favorisent la mise en concurrence des agents économiques, des travailleurs, et peut aider à discipliner ceux qui voudraient des augmentations de salaires trop importantes. Elles réduisent les taux d'intérêt, ce qui favorise l'investissement.

Mais l'essentiel est que la dollarisation rend pratiquement impossible les dévaluations, ce qui rassure les investisseurs et limite la spéculation.

C'est pour cela qu'elle trouve tant d'avocats chez les économistes.

Il y en a donc tant que cela?

De grands noms de l'économie contemporaine, comme Robert Barro se sont prononcés en faveur de la dollarisation de l'Amérique latine, il le faisait encore tout récemment dans un éditorial de Business Week. Le Fmi a consacré des colloques à cette question, colloque auxquels ont participé plusieurs grands argentiers d'Amérique latine…

Il s'appuient souvent, d'ailleurs sur les travaux d'un économiste très réputé, Robert Mundell qui a développé toute une théorie de la concentration des monnaies qui lui a d'ailleurs valu le Prix Nobel en 1999.

Cette théorie est connue parce qu'on la souvent citée à propos de l'Euro…

Ce que vous dites de la dollarisation ressemble d'ailleurs à ce que l'on disait il y a quelques années de l'euro…

La dollarisation s'inscrit dans cette logique de concentration des monnaies dont l'euro est le premier exemple. La comparaison s'arrête cependant là :

La dollarisation relève de ce que l'on pourrait appeler un néo-colonialisme à base économique. Cela n'a rien à voir avec l'euro.

Vous parlez de néo-colonialisme. Quel intérêt pour les Etats-Unis?

Cela leur ouvrirait des marchés nouveaux et faciliterait l'externalisation de productions qui demandent une main d'œuvre bon marché…

Cela leur permettrait également de répondre à la concurrence de l'euro et à celle de l'Europe. Parce qu'après tout l'euro menace la suprématie du dollar et, partant, celle de l'économie américaine. En se construisant, en réunissant quelques unes des plus grandes économies mondiales, l'euro réduit le rôle du dollar. Les transactions qui se font en euro en Europe ne se font plus en dollars. Les américains ont donc intérêt à élargir la zone dollar pour renforcer le poids de leur monnaie dans les échanges économiques.

Est-ce que cette dollarisation est politiquement réalisable?

C'est la grande question. Les financiers argentins que l'on interroge disent que la perspective de la dollarisation n'a pas suscité de réaction de rejet. Il est vrai que depuis des années, l'Argentine a indexé le peso sur le dollar, 1 peso vaut 1 dollar, et que l'on utilise le dollar comme monnaie de transaction dans les affaires mais aussi au quotidien. Il paraît que 74% de l'épargne argentine est en dollars.

Mais c'est probablement une exception. En 1983, le ministre des finances israélien avait proposé une mesure de ce type. Il l'a aussitôt abandonnée devant les protestations unanimes de la population. Il est vrai que la dollarisation pose de vrais problèmes :

J'ajouterai enfin que c'est symboliquement se mettre sous la coupe d'un gouvernement étranger, ce qui n'est pas du goût de tout le monde.

A vous entendre, ce n'est donc pas chose faite?

Loin s'en faut, mais je serai bien surpris qu'on n'en parle pas dans les mois qui viennent.


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