Décentralisation

Le parlement s'est hier réuni à Versailles pour modifier la Constitution et y introduire la décentralisation. Vous avez décidé de nous en parler ce matin…

La situation en Irak fait qu'on n'en a quasiment pas parlé. Ce pourrait, cependant, bien être une modification profonde de notre environnement…

On a beaucoup dit que ce serait la grande œuvre de Jean-Pierre Raffarin…

C'est effectivement un projet important qui mérite beaucoup mieux que le silence qui l'a entouré. On aurait pu, certains disent qu'on aurait dû, organiser un référendum. Une fois la Constitution modifiée, il va falloir publier toute une série de textes, de lois pour organiser le transfert de compétences aux départements et aux régions. Il va surtout falloir résoudre toute une série de problèmes pratiques relativement complexes, comme le transfert de fonctionnaires aux collectivités locales. Leurs syndicats ont déjà montré les dents et on peut parier que ce ne sera pas toujours facile. Le transfert des moyens financiers risque également de poser de véritables surtout en période de difficultés économiques. L'Etat va être tenté de garder pour lui ses ressources et de n'en donner que le minimum aux collectivités locales qui, de leur coté, préfèreraient ne pas avoir à augmenter les impôts locaux. Mais ce n'est pas tant de cela que je voudrais vous parler que des travaux d'un sociologue célèbre aux Etats-Unis, Robert Putnam, qui peuvent nous aider à analyser ce qui peut se produire demain en France.

Robert Putnam s'est intéressé à la décentralisation?

Oui, il a analysé de très près ce qui s'est passé en Italie au début des années 70 après la réforme constitutionnelle de 1967 qui a, justement, organisé la décentralisation de l'Etat italien. Un peu par hasard puisque d'après ce qu'il raconte, il se trouvait à Rome pour faire une thèse sur la science politique qui devait l'amener à interviewer des élus, des parlementaires. Mais à Rome comme à Paris les élus rentrent dans leurs terres l'été. Il s'est donc trouvé désoeuvré et comme il voulait pas perdre son temps, il s'est mis à compulser des statistiques.

Il a travaillé sur un très grand nombre de données qui venaient d'être publiées et qui, pour faire simple, mettaient en évidence le décalage très important entre le Nord et le Sud sur tout un ensemble de phénomènes : le développement économique, l'éducation, la délinquance, la fraude fiscale, l'efficacité administrative…

Cette distinction entre le Nord et le Sud n'est pas nouvelle…

Non, bien sûr que non. Mais ses travaux lui ont permis d'avancer une explication originale. Il a eu la curiosité de mettre en rapport ces différentes statistiques et celles concernant l'engagement des citoyens dans des activités associatives de toutes sortes : chorales, clubs sportifs, associations de parents d'élèves… et il a mis en évidence des corrélations très nettes. C'est dans les régions dans lesquelles les citoyens sont le plus engagés dans la vie sociale, dans des associations que l'éducation fonctionne le mieux, que l'on paie le mieux ses impôts, que la délinquance est la plus faible, que le développement économique est le plus rapide, que la fonction publique travaille le mieux…

Et il établit une relation de cause à effet?

Dans une interview, il disait en matière de plaisanterie : "dites-moi combien il y a de membres dans les chorales de cette région et je vous dirai combien de temps il faut pour s'y faire rembourser de ses frais de maladie." C'est naturellement une plaisanterie mais qui met bien en évidence ce qu'il veut dire : là où la vie sociale, associative est riche et abondante, la société, les services publics fonctionnent bien…

Et pourquoi?

Parce que, dit-il, dans les régions il y a une vie sociale active, la démocratie fonctionne mieux. Et comme elle fonctionne mieux, les institutions, les services publics sont mieux contrôlés, ce qui les incite à mieux travailler, à plus se soucier des usagers… Cette thèse n'est pas sans rappeler l'argument d'Armatya Sen en faveur de la démocratie dont je vous parlais il y a une quinzaine de jours. Souvenez-vous, Armatya Sen disait : il n'y a jamais de famine là où il y a un système démocratique parce que les élus se soucient de l'opinion des citoyens et cherchent donc à éviter les famines lorsqu'elles menacent.

Oui, mais quel rapport entre la démocratie et la vie associative?

La vie associative, nous dit Putnam, nous apprend toutes les vertus démocratiques : elle nous apprend à écouter les autres, à entendre leurs arguments, à développer nos propres arguments, à partager nos soucis, nos préoccupations, à négocier, à éventuellement composer avec d'autres… la vie associative nous apprend, au fond, à exprimer nos opinions dans un environnement contradictoire, elle nous apprend à défendre nos intérêts collectivement, à nous appuyer sur les autres pour nous atteindre nos objectifs… elle nous apprend à avoir confiance dans les autres mais aussi dans les règles de la vie en société.

Là où, à l'inverse, ce tissu associatif n'existe pas, nous n'avons plus confiance en personne, les autres sont des ennemis, des adversaires dont je dois me méfier et plutôt que de chercher une solution collective à mes problèmes je vais me tourner vers une solution individuelle. Plutôt que de respecter la loi et militer dans une association, je vais essayer de me débrouiller tout seul, d'où la fraude fiscale, la délinquance, je vais essayer d'obtenir la protection d'un élu, d'où le clientélisme et la corruption qui ne favorisent pas le contrôle des citoyens et des élus sur les services publics.

Cette méfiance à l'égard des autres, ou plutôt, ce manque d'apprentissage de la confiance a un impact sur :

Il y aurait une relation avec le votre d'extrême-droite?

Putnam ne le dit pas aussi clairement, mais on peut effectivement établir une relation. Le vote populiste est fort là où le tissu associatif est faible, où l'on connaît si mal les autres qu'on a peur d'eux et que l'on veut s'en protéger de toutes les manières. Le comportement de l'extrême droite à l'égard du mouvement associatif montre que ses dirigeants en ont pleinement conscience. L'une des premières mesures qu'ils prennent lorsqu'ils arrivent au pouvoir quelque part est de supprimer les subventions aux associations et de refuser de les recevoir. Ce n'est certainement pas un hasard.

Mais en quoi est-ce que ces travaux nous intéressent dans le cadre de la réflexion sur la décentralisation?

Ces travaux nous montrent deux choses que je crois intéressantes :

Un peu à l'image de ce qui s'est passé en Italie

Exactement!

Mais vous croyez cela possible en France?

Nous n'en savons rien. La vie associative est-elle plus importante dans le Nord que dans le Sud? Nous l'ignorons. On peut penser que la centralisation extrême de notre système a masqué des différences qui existent probablement, mais ce n'est qu'une hypothèse.

Les adversaires de la décentralisation ont beaucoup insisté sur les risques d'inégalité entre régions qu'elle pouvait susciter…

Vous avez raison. Les syndicats enseignants ne veulent pas que les diplômes soient régionalisés… Mais est-ce que la décentralisation créera les inégalités ou est-ce qu'au contraire elle les révèlera? Ce n'est pas tout à fait la même chose. Nous vivons aujourd'hui dans la croyance, j'allais dire l'illusion, que nous avons tous, où que nous fassions nos études, où que nous vivions les mêmes chances…

Ce n'est pas tout à fait exact, nous savons bien qu'on est mieux soigné dans les grandes villes que dans les petites villes…

Nous le savons, mais sans le savoir vraiment, il n'y a pas d'enquête, pas de comparaisons précises, or la décentralisation peut amener cela. Elle risque de mettre en évidence des écarts considérables entre Paris et la province, entre les régions très urbanisées et celles qui le sont moins. Et la révélation de ces différences peur inciter à travailler pour les réduire ou les diminuer. Mais ce n'est qu'une hypothèse…

Vous parlez beaucoup d'hypothèses…

Oui, parce que cette décentralisation est lourde de changements que nous ne maîtrisons pas, mais c'est le cas de toutes les réformes importantes. Et celle-ci l'est certainement. Il faut seulement souhaiter que ses promoteurs ou leurs successeurs fassent un peu plus d'efforts pour nous expliquer ce qu'ils ont en tête parce que pour dire vrai ils n'ont jusqu'à présent rien fait pour nous intéresser. On a vraiment l'impression que c'est une réforme faite par les élus pour les élus et pour eux seuls, si j'étais méchant je dirais que c'est une réforme faite pour le sénat et les sénateurs, ce qui n'est pas ce qu'il y a de plus moderne dans notre démocratie. La situation internationale est sans doute pour beaucoup dans la discrétion avec laquelle cette réforme constitutionnelle a été faite, mais j'ai un peu l'impression qu'on nous a dit : "circulez, il n'y a rien à voir", alors qu'il y a manifestement matière à discussion…

 

 


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