Chronique du 23/12/08

Crise des Žlites, crise morale

Ce nÕest pas de la crise financire que vous souhaitez nous parler ce matin, mais de la crise des ŽlitesÉ

Oui, parce quՈ mesure quÕelle sÕapprofondit, cette crise prend une tournure globale. Ce nÕest plus seulement une crise financire, cÕest aussi une crise industrielle, avec les difficultŽs majeures des fleurons de lՎconomie amŽricaine que sont Ford, General Motors et Chrysler, une crise dÕEtats qui se sont rŽvŽlŽs incapable dÕassurer ses missions de protection des citoyens et de contr™le des marchŽs mais aussi, une crise des Žlites, de ces financiers, de ces dirigeants dÕentreprise, de ces hauts fonctionnaires, de ces chercheurs qui nous ont mis, nous tous, riches ou pauvres, travailleurs ou retraitŽs, Chinois, EuropŽens ou AmŽricains, dans les difficultŽs que lÕon conna”t aujourdÕhuiÉ Elites  qui nous ont bernŽs mais qui se sont aussi rŽvŽlŽes, comme dans lÕaffaire Madoff, dÕune incroyable lŽgretŽ pour ne pas dire dÕune immense na•vetŽ.

Dirigeants, hauts fonctionnaires, chercheursÉ Cela fait beaucoup de mondeÉ

 Oui, cela fait tant de monde que cÕen est inquiŽtant. CÕest la porte ouverte au populisme qui se nourrit du scepticisme des citoyens ˆ lՎgard des Žlites, des dirigeants et de la perte de confiance dans les institutions. Il ne faut pas oublier que les fascismes se sont dŽveloppŽs, au lendemain de la crise de 1929 sur le mme terreau.

On ne voit rien de pareil aujourdÕhuiÉ

Non, lÕhistoire ne se rŽpte jamais deux fois de la mme manire, et cÕest tant mieux, mais on pourrait, je crois, reprendre le titre du livre que Julien Benda avait publiŽ, ˆ la veille de la grande dŽpression, La trahison des clercs, pour dŽcrire ce qui sÕest passŽ qui appara”t, chaque jour, un peu plus comme une crise morale autant quÕune crise Žconomique.

Entendre un Žconomiste parler de morale fait toujours un peu dr™leÉ

Je sais bien, mais cela arrive. CÕest Alan Greenspan, lÕancien dirigeant de la Fed, la banque centrale amŽricaine, lÕun des responsables directs de la crise avec ses politiques de taux dÕintŽrt trs faibles, qui affirmait que lÕaviditŽ des banquiers Žtait ˆ lÕorigine de cette crise. LÕexplication est, bien sžr, un peu courte, mais elle met bien lÕaccent sur cette dimension morale quÕon aurait tort de nŽgliger.

Mais est-ce que ce nÕest pas toujours comme cela? Est-ce que les banquiers ne sont pas toujours avides?

Ils le sont certainement plus que la moyenne, mais ce nÕest pas en cherchant de ce cotŽ lˆ que lÕon comprendra les raisons de cette dŽb‰cle. Il faut, je crois, aller regarder du cotŽ de lÕidŽologie et de deux idŽes qui sont devenues dans les annŽes 80 et 90 paroles dՎvangile pour tous ces dirigeants :

La premire est que chacun est responsable de ce qui lui arrive : si les pauvres sont pauvres, cÕest de leur faute, si les riches sont riches, cÕest Žgalement parce quÕils ont fait ce quÕil fallait pour,

La seconde est quÕil y a toujours trop dÕEtat.

Et ils ont rŽussi ˆ faire partager ces idŽes aux opinions et ˆ mettre au pouvoir des gens qui les ont appliquŽes. 

Vous pensez ˆ Reagan et Thatcher?

Bien sžr. Prenez la premire de ces deux idŽes : chacun est responsable de sa vie. Si les riches sont riches, ce nÕest pas quÕils ont eu de la chance, quÕils ont hŽritŽ, quÕils se sont trouvŽs au bon endroit au bon moment, non, cÕest quÕils lÕont mŽritŽ parce quÕils travaillent plus que dÕautres, parce quÕils sont plus intelligents, plus astucieux.

La premire consŽquence de ce raisonnement est quÕil faut leur laisser les fruits de leur travail. Il est naturel que leurs efforts soient rŽcompensŽs. Et toutes les mesures prises pour les forcer ˆ partager avec les pauvres leurs richesses sont injustes et, pire encore, contre-productives.

Injustes parce quÕelles les privent dÕune rŽmunŽration mŽritŽe et contre-productives puisque sÕils ne sont pas rŽmunŽrŽs ˆ leur juste valeur ils vont rŽduire leurs efforts, en faire moins, ce qui nous pŽnalisera tous.

CՎtait la justification de toutes les baisses dÕimp™tsÉ

Exactement! Et cՎtait le discours dominant il y a encore quelques semaines. Souvenez-vous des arguments avancŽs en France par le gouvernement et la majoritŽ pour justifier le bouclier fiscal. CՎtait il y a, ˆ peine, quelques mois. On nous expliquait quÕil fallait baisser les imp™ts des plus riches pour les inciter ˆ travailler plus. Sans voir que baisser les imp™ts, ce nՎtait pas, comme on nous lÕa rŽpŽtŽ pendant des annŽes, les inciter ˆ travailler plus, vous vous souvenez de ces thŽories selon lesquelles les gens cesseraient de faire des efforts pour ne pas payer trop dÕimp™ts, mais les conforter dans leur aviditŽ.

Les rendre plus avides?

Exactement. Si vous payez beaucoup dÕimp™ts, vous nÕavez pas tellement intŽrt ˆ augmenter votre salaire puisque de toutes manires vous nÕen profiterez pas, vous acceptez donc  assez facilement que les Žcarts de rŽmunŽrations entre les plus riches et les plus pauvres soient raisonnables puisque cela ne vous retire rien. Mais si vous ne payez que peu dÕimp™ts, vous avez tout intŽrt ˆ augmenter votre salaire puisquÕune part plus importante de celui-ci vous restera.

Plus on a baissŽ les imp™ts plus on a incitŽ tous ceux qui en avaient la possibilitŽ ˆ sÕoctroyer des salaires ŽlevŽs, des bonus importants. Chaque nouvelle baisse dÕimp™ts a ŽtŽ, en fait, une incitation ˆ accaparer une part plus importante de la richesse collective.

Mais les riches ne payaient pas tellement plus dÕimp™ts que cela avant les annŽes Reagan et ThatcherÉ

Mais bien sžr que si. Surtout aux Etats-Unis. JusquÕen 1964, le taux dÕimposition sur la tranche supŽrieure y Žtait de 91%. Elle est tombŽe, depuis le milieu des annŽes 80, ˆ 25%.

Cela fait effectivement une grosse diffŽrenceÉ

Avec pareils taux dÕimposition, on nÕa pas intŽrt ˆ recevoir des rŽmunŽrations mirobolantes. En Europe, et notamment en France, on nÕavait pas pareils taux, mais tous les pays ont baissŽ les imp™ts.

DÕo la concurrence fiscaleÉ

Et cette idŽe quÕil pouvait tre lŽgitime pour les entreprises, mais aussi pour les particuliers, de mettre les diffŽrents pays en concurrence, que lÕon pouvait avoir de bonnes raisons, lorsque lÕon Žtait riche dÕaller sÕinstaller en Belgique parce quÕon y paye moins dÕimp™ts. Souvenez-vous de la complaisance avec laquelle la presse, lÕopinion a acceptŽ que Johnny Hallyday puisse demander la nationalitŽ belge pour payer moins dÕimp™ts. CՎtait il nÕy a pas si longtemps. Et ce qui Žtait vrai de Johnny lՎtait de mille autres, de nos vedettes sportives, de nos artistes mais aussi, et cÕest infiniment plus grave, plus condamnable, de nos dirigeants dÕentreprises.

Ce qui mÕamne ˆ la deuxime idŽe qui a contribuŽ ˆ cette dŽb‰cle morale : celle selon laquelle, il y aurait toujours trop dÕEtat. IdŽe que lÕon a Žgalement beaucoup entendu pendant les rŽcentes campagnes Žlectorales. Or, la rŽcente affaire de Bernard Madoff a mis en Žvidence un autre danger du moins dÕEtat : cÕest la perte de confiance dans les acteurs Žconomiques.

Vous voulez dire que cÕest lÕabsence dÕEtat qui a amenŽ des riches ˆ se laisser gruger par un escroc?

Aussi Žtrange que cela puisse para”tre, cÕest bien ce qui sÕest produit.

On a beaucoup dit quÕon lui faisait confiance parce quÕil avait ŽtŽ patron du NasdaqÉ

DÕavoir ŽtŽ patron du Nasdaq lui a permis dÕentrer en contact et de sŽduire un trs grand nombre dÕinvestisseurs. Mais ceux-ci ne se sont laissŽs sŽduire que parce quÕils pensaient que les institutions publiques, la SEC, le gendarme de la bourse amŽricaine faisaient correctement leur travail. Or, ce nՎtait pas le cas pour des tas de motifs, parce que Madoff entretenait des liens privilŽgiŽs, familiaux avec certains des responsables de cette institution, mais aussi et surtout parce que celle-ci Žtait mal gŽrŽe, parce que ses dirigeants avaient perdu foi dans leur mission.

Il suffirait de relire certaines de leurs interventions publiques pour sÕen convaincre, mais peu importent les dŽtails. Cet exemple nous montre bien quÕil ne peut pas y avoir de confiance qui dure sur les marchŽs sans une tierce partie qui joue le r™le de gendarme, qui nous garantit que nos interlocuteurs sont honntes, non pas parce quÕils seraient moralement tenus de lՐtre mais parce que soumis au contr™le dÕune institution indŽpendante. IndŽpendante parce quՎtatique et donc gardienne de lÕintŽrt commun.

Et cÕest ce contr™le de lÕEtat qui a fait dŽfaut.

Qui a fait dŽfaut parce que des hommes ont commis des erreurs mais aussi et surtout parce que des gouvernements successifs, convaincus que les marchŽs pouvaient se rŽgler seuls, sans intervention extŽrieure, ont laissŽ la SEC et dÕautres institutions de contr™le aller ˆ la dŽrive. Ce quÕils ont fait avec la bŽnŽdiction des Žconomistes les plus savants, ceux qui peuvent prŽtendre au prix Nobel.

Cette Žlite intellectuelle a donc aussi une responsabilitŽ?

Bien sžr. Il faudra, dans quelques annŽes, analyser le r™le des Žconomistes dans la dŽb‰cle actuelle. Un r™le liŽ aux thŽories dominantes dans ce milieu mais Žgalement, et jÕai presque envie de dire surtout, au r™le qui leur a ŽtŽ confiŽ ces vingt dernires annŽes. On les a vus remplacer les intellectuels classiques. De la position dÕexpert qui Žtait la leur, ils sont devenus des conseillers des princes, des faiseurs dÕopinion, alors mme quÕils sont, par construction, par profession, jÕai envie de dire, des thŽoriciens du marchŽ et de lui seul.

Je nÕai fait jamais fait le calcul, et je ne crois pas que quiconque lÕait jamais entrepris, mais jÕai lÕimpression que lÕon voit aujourdÕhui plus dՎconomistes ˆ la tŽlŽvision que de philosophes ou dՎcrivains. Ils sont devenus les ma”tres ˆ penser de notre sociŽtŽ. Ce qui nÕest un problme que parce que beaucoup dÕentre eux sont ˆ ce point convaincus des vertus des marchŽs quÕils en oublient que ceux-ci sont dÕautant plus efficaces quÕils sont mieux contr™lŽs.

Dirigeants dÕentreprises, Žconomistes, acteurs, sportifsÉ il nÕy a pas, ˆ vous entendre, grand monde qui sorte indemne de cette crise moraleÉ

Je ferai une exception pour les politiques, mme si lÕactualitŽ, avec les mŽsaventures de Julien Dray, nÕincitent pas ˆ aller dans ce sens. Aprs tout dans la dŽb‰cle que nous vivons, ce sont ceux qui ont fait le preuve de plus de souplesse intellectuelle, de rŽactivitŽ, de capacitŽ ˆ bougerÉ

Vous pensez ˆ Nicolas Sarkozy?

Il a effectivement fait preuve, pendant toute cette pŽriode tout ˆ la fois de beaucoup dՎnergie et dÕune capacitŽ assez rare ˆ revenir sur ses convictions les plus ancrŽes. Nous avons Žlu un homme de droite, trs libŽral, et lÕon se retrouve avec un prŽsident keynŽsien. Mais ce qui est vrai de Nicolas Sarkozy lÕest plus encore de Gordon Brown etÉ jÕose ˆ peine le dire, de George BushÉ

George Bush?

Oui. Quand vous pensez quÕil a pu dire quÕil avait abandonnŽ les principes du marchŽ pour sauver lՎconomie de marchŽ, vous mesurez le chemin intellectuel quÕil a du parcourir. Il lÕa fait, alors mme quÕil est au terme de son mandat, quÕil pouvait rester immobile. Et que ses politiques ont largement contribuŽ ˆ crŽer la situation dans laquelle nous sommes aujourdÕhui.

Vous pensez quÕil est converti ˆ des politiques plus sensibles au r™le de lÕEtat?

Bien sžr que non. Je veux seulement souligner que les politiques ont su montrer dans cette pŽriode un sens des responsabilitŽs que lÕon nÕa pas trouvŽ chez les autres dirigeants. Ce qui ne veut pas dire que les solutions quÕils proposent soient les meilleures. JÕai eu lÕoccasion de le dire ici ˆ plusieurs reprises, je crois quÕils se trompent. Du moins  bougent-ils. Ce qui nÕest pas le cas des dirigeants de ces grandes entreprises qui sÕinterrogent moins sur leurs erreurs que sur les moyens dÕobtenir de lÕargent de lÕEtat. Les mmes qui protestaient en permanence contre lÕEtat viennent tendre la sŽbile. CÕest tout simplement scandaleux.

Sauf que lÕEtat peut difficilement le leur refuser tant les emplois en cause sont nombreuxÉ

Du moins pourrait-il exiger de ces dirigeants quÕils abandonnent leurs stock-options, quÕils rŽduisent de manire drastique leurs salaires, quÕils suppriment tous ces dispositifs qui leur permettaient de travailler en France et dՐtre rŽmunŽrŽs en Suisse. QuÕils se comportent enfin comme des gens plus sensibles ˆ lÕintŽrt gŽnŽral quՈ leur intŽrt personnel. Nos gouvernements ont une occasion inespŽrŽe de revenir sur les mŽcanismes qui ont gŽnŽrŽ ces trs fortes inŽgalitŽs qui sont ˆ lÕorigine de cette crise, il faudrait quÕils la saisissent.

 

 

 

 

 

Note de lecture

Comme chaque semaine, vous voulez nous faire par de vos lectures

Oui, et je voudrais aujourdÕhui vous faire part dÕun texte trs court que jÕai trouvŽ sur internet. Il sÕagit dÕun texte de Marriner Eccles, qui a ŽtŽ le PrŽsident de la banque centrale des Etats-Unis, de la Fed, de 1934 ˆ 1948, cÕest-ˆ-dire pendant la prŽsidence Roosevelt. CÕest un texte extrait de ses mŽmoires dans lequel il revient sur la crise de 1929 et sur ses causes. Et dans ce texte, il explique, trs clairement, quՈ une production de masse doit correspondre une consommation de masse et que  celle-ci nÕest possible que sÕil y a une redistribution des richesses.

Mais je vais vous en lire un extrait qui est, je crois, trs Žclairant. ŅLa production de masse doit tre accompagnŽe dÕune consommation de masse, et cette consommation de masse implique une distribution des richesses Š pas des richesses existantes, mais des richesses couramment produites Š telle quÕelle assure aux hommes un pouvoir dÕachat Žquivalent au montant des biens et services quÕoffre lÕappareil productif dÕune nation. Au lieu dÕassurer une telle distribution, une gigantesque pompe aspirante avait confisquŽ une part croissante de la richesse produite au profit de quelques uns en 1929-1930. Ceux-ci avaient bien accumulŽ du capital. Mais en privant la masse des consommateurs dÕun pouvoir dÕachat suffisant, les Žpargnants sՎtaient eux-mmes privŽs de la demande qui aurait justifiŽ le rŽinvestissement de leur capital dans de nouvelles usines. Par consŽquent, comme dans une partie de poker o les jetons Žtaient concentrŽs entre des joueurs de moins en moins nombreux, les autres ne pouvaient continuer la partie quÕen empruntant. Lorsque leur crŽdit sՎpuisa, le jeu cessa. CÕest ce qui nous est arrivŽ dans les annŽes 1920.Ó

Cela ressemble beaucoup ˆ ce que nous avons vŽcu ces derniers moisÉ

Exactement. Et cÕest ce qui mÕa donnŽ envie de vous faire conna”tre ce texte. Naturellement, il ne faut pas pousser la comparaison trop loin. Les mŽcanismes financiers ˆ lÕoeuvre dans les annŽes 20 sont trs diffŽrents de ceux que nous avons connus ces dernires annŽes, mais sur le fond, on est bien dans la mme logique : des inŽgalitŽs trop fortes sont ˆ lÕorigine de la crise. Sauf que cette fois-ci, ces inŽgalitŽs ne se sont pas traduites par une faiblesse de la consommation, mais par une explosion des crŽdits accordŽs sans discernement ˆ des gens qui nÕavaient pas, du fait, de la stagnation de leurs revenus les moyens de sÕoffrir les logements et les voitures quÕils possŽdaient.

 

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