L'erreur comptable ou comment vider le débat démocratique de tout contenu

 

Nous sommes à l'aube de ce que la presse appelle un mardi noir. On attend beaucoup de grévistes et de manifestants. On a l'impression que le succès de cette action peut venir de la conjonction de plusieurs revendications, contre la réforme des retraites du public, contre la décentralisation, contre la réduction des effectifs de la fonction publique…

Il devrait en effet y avoir conjonction de mécontentements qui sont réels comme l'ont montré les sondages publiés hier dans la presse. D'après celui de Libération 60% des Français pensent que les fonctionnaires ont raison de se mobiliser, 54% sont hostiles à un allongement à 42 ans de la durée de cotisation pour les retraites. Mais, 78% pensent qu'il est normal de faire cotiser les fonctionnaires aussi longtemps que les salariés du privé.

C'est un peu contradictoire…

Vous avez raison : les mêmes qui trouvent normal d'égaliser les durées de cotisation des fonctionnaires et des salariés du privé soutiennent la grève des fonctionnaires. Mais c'est peut-être tout simplement que la manière est critiquée tout autant que le fond. Tous ces mécontentements reposent, je crois, sur une même critique de l'approche des problèmes que prend ce gouvernement. Une approche exclusivement comptable.

C'est un reproche que les médecins ont beaucoup fait aux projets de réforme de l'assurance maladie…

C'est un reproche que l'on peut, je crois, généraliser. Les politiques ont pris la mauvaise habitude de se cacher derrière les spécialistes, les experts, ceux qu'on appelle les technocrates et dont le métier est justement de produire des chiffres. Regardez les projets sur les effectifs de la fonction publique. On nous dit qu'il y a trop de fonctionnaires. Mettons que ce soit vrai. Que faut-il faire? Dire, comme le fait le gouvernement, qu'on ne va remplacer qu'un fonctionnaire qui part à la retraite sur deux? Mais pourquoi un sur deux plutôt qu'un sur trois ou sur quatre. Nul ne le sait. Et pourquoi faire? C'est cela la question principale : que veut-on faire? Qu'attend-on de la fonction publique? Faut-il abandonner certaines de ses missions? En revoir d'autres? Il y aurait là vraiment matière à discussion, mais personne n'en parle, personne ne pose la question. Résultat : on va supprimer des effectifs ici ou là de manière aléatoire, dégrader des services qui ont besoin des effectifs existants et ne toucher que marginalement aux sureffectifs ailleurs. Au risque de mécontenter tout le monde.

Mais qu'aurait-il fallu faire?

Le rôle du politique est de définir les missions de la fonction publique. Au lieu de cela, le gouvernement propose une solution comptable et se défausse sur les hauts fonctionnaires qui vont devoir gérer les réductions d'effectifs au coup par coup, dans les pires conditions, sans projet à moyen ou long terme. Cette démarche est d'autant plus regrettable qu'elle ne va pas inciter les hauts fonctionnaires à améliorer le fonctionnement de leurs services, à agir sur leur productivité, sur leur organisation. Or, il y a là, chacun le sait bien, beaucoup de grain à moudre, mais l'approche comptable retenue n'est pas de nature à favoriser ce genre d'effort. Tous ceux qui se sont penchés sur la question savent bien que le problème de la fonction publique est moins celui de ses effectifs que de leur répartition. Il y a trop de fonctionnaires aux finances, et pas assez à la justice. Nous ne manquons pas de policiers, mais ils ne sont pas affectés là où il faudrait… C'est là dessus qu'il aurait fallu jouer, et c'est cependant ce qu'on ne fera pas.

Les manifestations ne vont pas porter que sur les effectifs. Il y a aussi les retraites…

Mais on retrouve cette même approche comptable à propos de la retraite.

Mais par force, car là il s'agit bien de comptabilité…

Il y a bien évidemment une dimension comptable dans la question des retraites, mais regardez ce qu'on nous dit : les systèmes de retraites seront en difficulté en 2010, en 2020… dans le futur. On s'appuie sur une comptabilité dans le futur, et c'est là que le bât blesse. Tous ces comptes qu'on nous présente sont basés sur des hypothèses. Et on construit des solutions, des remèdes basés sur d'autres hypothèses. Prenez l'allongement de la durée de cotisation. On nous dit que c'est la solution. Peut-être. Mais ce n'est une solution que si l'on fait un certain nombre d'hypothèses sur les comportements des entreprises et des salariés. Ce n'est, en fait, une solution que :

Et ce sont ces hypothèses qui vous gênent?

Ce ne sont pas ces hypothèses qui me gênent, elles sont tout à fait acceptables, c'est qu'on les prenne pour argent comptant, qu'on ne les discute pas. On imagine des constructions extrêmement sophistiquées, on produit des chiffres, on fait des calculs très précis et tout cela repose sur des bases extrêmement fragiles que personne n'expose, n'analyse, ne discute. C'est un peu comme un château de sable.

Or, c'est dans ces hypothèses que réside souvent ce qui va faire la réussite ou l'échec du projet. Je reprends cet exemple de l'allongement de la durée de cotisation. Il ne permettra de résoudre le problème des retraites sans diminuer les pensions que si la durée du travail augmente effectivement, si les entreprises changent de comportement. Or, rien n'est prévu pour les aider. On passe cela sous silence et on nous présente comme évident, indispensable, courageux ce qui n'est en fait que conjecture. Or, il ne faut pas se faire d'illusion, il ne sera pas facile de faire évoluer les entreprises sur ce sujet. La Cegos a fait récemment une enquête auprès de 300 directeurs des ressources humaines. Les deux tiers ont dit qu'ils ne recruteraient pas de gens de plus de 50 ans. Cela devrait amener à s'interroger sur un projet de réforme des retraites qui repose sur l'allongement de la durée. Je ne dis pas qu'il est impossible de réussir, mais que ce sera très difficile. Et que l'on aurait bien fait de s'interroger sur les conditions de la réussite avant de lancer cette réforme.

Mais cela fait si longtemps qu'on en parle. Il arrive bien un moment où il faut prendre une décision?

Bien sûr. Mais cela fait des années qu'on nous assène des vérités sans jamais examiner les enjeux, les conséquences des mesures prises. Prenez, par exemple, cette idée des 40 ans ou des 42 ans. La pilule serait sans doute mieux passée si on l'avait accompagnée d'un dispositif qui permette aux gens qui ont commencé de travailler très tôt de partir dès qu'ils ont cotisé ces 40 ans, soit pour quelqu'un qui a commencé de travailler à 16 ans, de partir à 56 ans et non plus comme aujourd'hui à 60 ans, après 44 ans de cotisation, mais cette idée n'a jamais été vraiment examinée au motif qu'elle aurait coûté très cher. Ce qui est vrai, mais en débattre aurait permis d'approfondir cette question éminemment politique de l'équité. On n'en a rien fait, et c'est dommage.

Parfois, on découvre à temps que la solution proposée n'est pas la bonne. On en change, mais presque en catimini. On nous a longtemps expliqué qu'il fallait introduire de la capitalisation, que cela devait tout résoudre. Ce qui était faux.

Et pourquoi?

Qu'on se place dans une logique de répartition ou de capitalisation, ce sont les actifs qui doivent payer les pensions, en versant des cotisations dans le cas de la répartition, en rachetant les titres des fonds de pension dans le cas de la capitalisation.

Vous voulez dire que le problème démographique se pose de la même manière dans les deux cas…

Exactement. S'il n'y a pas assez d'actifs pour cotiser, il faut baisser les retraites mais, de la même manière, s'il n'y a pas assez d'actifs pour racheter les actions que les fonds de pension mettent sur le marché pour payer les retraites, les cours des bourses vont baisser et avec eux le niveau des retraites. Penser que la capitalisation pouvait résoudre le problème était donc une erreur, mais il a fallu que la bourse s'effondre pour qu'on le découvre. Vous remarquerez, d'ailleurs, qu'on a pratiquement cessé d'en parler.

Si je vous entends bien, ce que vous appelez l'erreur comptable consiste à négliger les questions politiques.

Vous remarquerez qu'on ne nous pose pas plus de question sur le sens de la réforme de la retraite que sur les missions de l'Etat. On nous dit : c'est indispensable, il n'y a pas d'autre solution, on ne peut pas faire autrement. Et ceux qui suggèrent que l'on pourrait faire autrement, qui s'interrogent sur la faisabilité des solutions proposées, sur la solidité des hypothèses retenues sont immédiatement mis de coté, considérés comme des gens pas sérieux. Ce que j'appelle l'erreur comptable, c'est cette manière subtile et moderne de vider le débat politique de tout contenu. On multiplie les chiffres que seuls des experts peuvent évaluer, juger. Pour le citoyen ordinaire, il n'y a plus rien à dire, plus rien à discuter. Il est le plus souvent même incapable d'évaluer ce que cela va lui coûter.

Le débat politique ne disparaît pas mais il est comme vidé de contenu. Il se résume à une opposition entre les gens sérieux, les experts, les gens courageux, c'est le mot qu'ils emploient pour se décrire, qui proposent des réformes, et de l'autre, des gens attachés à leurs avantages acquis, forcément rétrogrades, démodés et égoïstes… ce que Raffarin appelle la rue. Lisez la presse de ces derniers jours. Tout ce qu'on y trouve revient à cela. Mais ce n'est pas nouveau, on rencontre cette opposition sur de nombreux sujets. On la verra demain dans les débats sur la sécurité sociale qui opposeront une nouvelle fois les gens sérieux et les autres.

Revenons à cette journée. Vous croyez qu'elle peut avoir un effet sur la politique du gouvernement?

Oui, en ce sens qu'elle peut calmer les ardeurs des députés de la majorité les plus favorables à une réforme brutale du système de retraite. Elle peut inciter le gouvernement à mettre un peu d'eau dans son vin, mais je doute qu'il cède vraiment. Il s'est trop engagé sur ce dossier pour reculer. Et il est d'autant moins incité à le faire que le parti socialiste qui devrait être sur ce sujet force de proposition est d'un mutisme que l'on pourrait presque qualifier de coupable. Mais il est vrai que ses dirigeants sont aujourd'hui occupés à des choses tellement plus importantes que la retraite ou la réforme de l'Etat…


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