La face cachée du Monde

Vous avez lu La face cachée du Monde, le livre de Cohen et Péan sur le Monde et vous voulez nous en parler. J'ai vu que c'est un livre très épais…

Il a plus de 600 pages.

Et vous l'avez vraiment lu?

Non seulement je l'ai lu, mais je ne me suis pas ennuyé une seconde. C'est un très bon livre, solide, costaud, passionnant de bout en bout, contestable sur certains points mais souvent pertinents qu'on lit avec d'autant plus de plaisir qu'il parle de gens que nous connaissons, au moins de réputation, et de choses qui nous ont parfois agacés.

J'ai l'impression que vous êtes de ces lecteurs du Monde qui ne sont pas mécontents de le voir mis en cause…

Je suis de ceux que Le Monde a souvent exaspérés. Sa violence à l'égard de Mitterrand m'a souvent choqué tout comme d'ailleurs celle contre Chirac. Mais je ne suis pas le seul. Le courrier des lecteurs du journal est rempli de lettres de gens que l'on devine en colère contre tel ou tel parti pris du journal. Ce qui explique probablement le succès de ce livre qui répond à une véritable attente. J'espère seulement que ses acheteurs iront jusqu'au bout de sa lecture parce qu'il le mérite vraiment.

Même si certains points sont contestables? L'autre jour Le Monde a publié deux pages dans lesquelles il a contre-attaqué et dénoncé des erreurs…

Oui, oui… Le Monde a notamment mis en évidence des erreurs dans des dates et dans l'orthographe de plusieurs noms, mais entre nous c'est un peu l'hôpital qui se moque de la charité. Pas plus tard que la semaine dernière un article sur les parfums attribuait Chanel au groupe LVMH, ce qui est une absurdité infiniment plus grave qu'une erreur sur l'orthographe du nom du juge Van Ruybecque…

Le Monde parle de calomnie, de haine… plusieurs commentateurs ont souligné le ton agressif du livre…

Je n'ai pas trouvé le ton si agressif que cela. Je dirai même que j'ai trouvé les auteurs plutôt mesurés et prudents, n'utilisant jamais un vocabulaire violent ou sarcastique. Ils évitent le ton moralisateur et cherchent chaque fois que possible des excuses, des circonstances atténuantes au Monde. Mais venons en, si vous voulez, au contenu. Ce livre est extrêmement riche, il raconte dans le détail de nombreuses affaires mais il fait, pour l'essentiel, trois procès au journal :

Faisons les choses dans l'ordre. Commençons par la première de ces critiques.

Cette première critique vise directement Jean-Marie Colombani qui est tout à la fois le patron du journal et l'un de ses éditorialistes. Les auteurs lui reprochent de confondre les deux rôles et de faire, comme patron de presse, exactement ce qu'il dénonce dans ses éditoriaux. Ils donnent notamment l'exemple de "20 minutes". C'est un journal gratuit et vous savez que les journalistes y sont très hostiles, ils craignent que ces journaux ne les rendent un jour inutiles. Le Monde a donc publié des éditoriaux extrêmement hostiles aux gratuits alors même que son patron négociait avec l'éditeur l'impression sur ses presses de "20 minutes". Qui faut-il croire? Qui dit vrai? Le journaliste ou le patron? Vous savez que Le Monde sait être extrêmement sévère avec les politiques qui ne disent pas ce qu'ils font et ne font pas ce qu'ils disent, mais que valent les critiques d'un journal dont les dirigeants sont capables d'une telle duplicité?

C'est la crédibilité du journal qui est en cause…

Oui, et au delà, l'un des principes fondateurs du nouveau Monde qui veut que ce soit un journaliste qui dirige l'entreprise. Est-ce qu'on n'est pas là dans une de ces situations qui ne peuvent que créer ces conflits que Le Monde a très justement dénoncé dans d'autres milieux?

J'ajouterai que cette confusion peut prêter aux pires soupçons. Plusieurs passages du livre sont consacrés aux relations entre Jean-Marie Messier et Le Monde. D'un coté, le groupe Vivendi est un partenaire du Monde qui a voulu racheter L'Express, qui a racheté Courrier International, qui vend de la publicité, qui recherche des financements, de l'autre c'est une entreprise sur laquelle Le Monde informe. Et là encore il y a risque de confusion des genres. Il semble que Le Monde ait à plusieurs reprises utilisé ses colonnes pour régler des comptes qui relèvent des conflits d'affaire, notamment à l'occasion de l'achat raté de l'Express. On est, évidemment, très loin de la déontologie…

Mais est-ce que ce n'est pas courant et vrai d'autres journaux…

La tentation existe toujours, encore faut-il être en situation de le faire, ce qui n'est pas le cas de la plupart des journaux. J'ajouterai que le risque est aggravé lorsqu'il n'y a pas de coupe-feu entre le patron de l'entreprise et la rédaction.

La deuxième critique des auteurs porte sur la confusion entre les rôles de journaliste et de conseiller du prince…

Cette critique est développée dans deux domaines, celui de la police et celui de la Corse. Sur la police, les deux auteurs dénoncent le rôle d'Edwy Plenel, le directeur de la rédaction tant auprès des syndicats de policier et de leur patron, Bernard Delaplace, qu'auprès des ministres. Ils montrent comment il a tout fait pour imposer ses choix politiques. Depuis la publication de La Face cachée du Monde, Claude Allègre a raconté comment Plenel avait exigé la nomination d'un fonctionnaire proche de ses idées à la tête de police. Ce qui est troublant, ce n'est pas la politique proposée, c'est le glissement : que des journalistes aient des opinions, c'est légitime, c'est même nécessaire. Qu'ils les défendent dans leurs colonnes, c'est indispensable, mais qu'ils se transforment en conseiller du prince n'est pas convenable. Il y a de nouveau confusion des genres et les lecteurs, et au delà, les citoyens sont trompés.

Cette confusion des genres est particulièrement flagrante dans le cas de la Corse. Le livre raconte des rencontres entre Jospin et Colombani dans lequel celui-ci a tout fait pour convaincre le premier ministre de dialoguer avec les nationalistes. Il va même jusqu'à suggérer qu'il y aurait eu un deal, le journal s'engageant à soutenir Jospin dans sa campagne présidentielle contre le traitement de l'affaire corse.

Et ils apportent des preuves?

Non. Et ils disent même que ces choses là restent en général implicites, de l'ordre du non-dit.

Mais il y a plus grave, je crois : Péan et Cohen accusent Le Monde d'avoir aidé les assassins d'Erignac à s'enfuir…

Le livre reprend effectivement les accusations de plusieurs policiers et juges qui assurent que les informations que Le Monde a publiées ont facilité la fuite d'Yvan Colonna. Mais ces accusations ne sont pas vraiment nouvelles. Ce qui l'est, c'est toute l'analyse du traitement de l'affaire corse par le journal. Vous savez que Le Monde est favorable à un dialogue avec les nationalistes. Et il a tout fait pour le favoriser jusqu'à passer la ligne jaune dans au moins deux cas :

Et comment?

Tout simplement en créant une situation politique rendant inévitable le conflit entre Lionel Jospin et Jean-Pïerre Chevènement. Vous vous souvenez sans doute qu'au moment des discussions sur la question corse, Jean-Pierre Chevènement a donné au Monde une interview dans laquelle il précisait le point au delà duquel il ne voulait pas aller. Cette interview était titrée : "Monsieur Chevènement lance un ultimatum au Premier Ministre." Ce qui ne pouvait naturellement que forcer Jospin à réagir et inciter la presse et l'opposition à demander le départ du ministre. Or, ce titre est de la rédaction du Monde. Chevènement avait titré son article de manière beaucoup plus neutre : "le recadrage nécessaire."

Chevènement serait sans doute parti…

Probablement, mais pas dans des conditions qui l'ont amené à faire toute sa campagne électorale contre Jospin. Mais je voudrais en venir au dernier point : le journalisme d'investigation. Les deux auteurs y consacrent de très nombreux passages et ils démontent des méthodes qui consistent au fond à violer le secret de l'instruction, à porter sur la place publique des informations que leur donnent les juges alors qu'ils devraient les garder secrètes. Au risque, évidemment, de se tromper, de publier des accusations infondées, de casser des réputations, voire de tomber dans des pièges grossiers. Péan et Cohen ressortent notamment l'affaire de Panama : Le Monde avait publié des informations sur le prétendu financement du Parti socialiste par le gouvernement panaméen qui se sont révélées complètement dénuées de fondement. Le journaliste s'était tout simplement laissé manipuler par un informateur qui avait des comptes à régler avec les autorités françaises.

Ce journalisme d'investigation est cependant nécessaire…

Certainement, mais cette complicité de la presse et de quelques juges d'instruction pour faire tomber des hommes politiques n'en est pas. Ce livre arrive d'ailleurs au moment où toutes les affaires lancées dans les années 80 et 90 arrivent au tribunal et se dégonflent comme baudruche. Ce n'est sans doute pas un hasard. Regardez l'affaire Elf. Que reste-t-il des accusations lancées dans des dizaines d'articles contre Roland Dumas? Une affaire de chaussures…

A 11 000F…

Sans doute, mais avouez que pour une affaire d'Etat, c'est un peu maigre…

Ce livre paraît vous avoir convaincu…

Je vous l'ai dit, j'ai trouvé ce livre passionnant, très riche. Y a-t-il des erreurs? C'est probable et les journalistes du Monde ont raison de les dénoncer. Mais ils ont tort de ne pas prendre au sérieux ses accusations et, au delà, ses analyses sur la manière dont le journal exerce son pouvoir d'influence, car elles mettent en cause leurs pratiques et devraient les inciter à remettre en chantier leur réflexion sur cette déontologie dont ils sont si fiers.

 


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