Bernard Girard
Chronique du 11/10/05
Sur le réchauffement climatique et de ses effets sur l’économie
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Bonjour, vous voulez ce matin nous parler du climat…
Oui, vous voyez comme il fait beau en ce début d’octobre…
C’est agréable…
C’est doublement agréable. On peut encore se promener en tenue d’été et l’on peut faire des économies de chauffage, ce qui est plutôt une bonne nouvelle dans une période de prix élevé de l’énergie. Une bonne nouvelle pour les consommateurs mais peut-être pas pour les producteurs et distributeurs d’énergie.
Vous ne voulez pas nous faire pleurer sur le sort des pétroliers…
Certainement pas! Je voulais seulement attirer votre attention sur le fait que le climat a un impact sur l’économie, ce dont on s’est longtemps peu préoccupé mais que l’on commence à regarder aujourd’hui avec un peu plus d’attention, comme le montre un article publié dans Sociétal, une revue trimestrielle qui publie des analyses souvent très fines des réalités économiques et sociales. Il y a dans la dernière livraison de cette revue, un papier d’un professeur de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris, Didier Marteau, qui le met bien en évidence. C’est un papier facile à lire dont je recommande la lecture. On y découvre que le premier risque pour un producteur d’énergie, ce n’est pas un ralentissement de la croissance économique, comme on aurait tendance à le croire, mais des variations inattendues de la température.
Une température dont on nous dit qu’elle va augmenter dans le cadre de ce réchauffement climatique qu’on a l’impression de voir se dessiner sous nos yeux année après année…
Exactement. Pendant très longtemps ce phénomène a été négligé, voire nié par les économistes. Ce n’est plus tout à fait le cas. Les travaux qui s’intéressent à l’impact du réchauffement climatique sur l’économie se multiplient depuis quelques mois.
Vous parliez des pétroliers, des industriels de l’énergie. Ce sont eux qui sont à l’origine de ces travaux?
Pour partie, sans doute, mais pas forcément pour les motifs qu’on imagine. Le réchauffement climatique n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour les producteurs d’énergie puisque s’ils nous vendent moins d’énergie en hiver, ils nous vendent plus en été dés lors que l’on climatise les magasins, les bureaux… Leur problème est plutôt celui de l’imprévisibilité du climat. Il fait depuis le début du mois beau, mais on ne sait pas si cet hiver sera chaud ou froid et ils doivent aujourd’hui prendre des décisions en matière d’approvisionnement, d’achats, de stocks qui peuvent avoir des conséquences graves sur leurs résultats financiers. Imaginez qu’ils se disent l’hiver sera rude et qu’il soit en fait clément, ils se retrouveront avec des stocks importants sur les bras qu’ils devront conserver tout l’été. Imaginez qu’à l’inverse, ils parient sur un hiver clément et que celui-ci soit rude, ils perdront des ventes.
J’imagine que c’est un problème classique dans ce type de profession, qu’ils le connaissent depuis longtemps…
C’est effectivement un problème classique dans ce type de métier, mais qui a pris ces dernières années une tournure plus aiguë puis que le réchauffement climatique a eu pour premier effet d’augmenter l’incertitude quant au temps qu’il va faire dans les prochaines semaines. Pour lutter contre cette incertitude, les pétroliers et, de manière plus générale, tous les spécialistes de l’énergie ont développé ces dernières années des produits financiers nouveaux qu’on appelle des contrats à terme sur la température qui sont côtés en Bourse, à Chicago, notamment.
Comment est-ce que cela fonctionne?
C’est le mécanisme du contrat à terme que l’on connaît pour les matières premières. Prenez une compagnie électrique qui craint un hiver clément qui signifierait peu de ventes d’électricité. Elle achète à terme, à fin décembre par exemple, une température. Si la température effective est supérieure, elle va recevoir des versements qui compensent ses pertes de revenus. Si elle est inférieure à cette température annoncée, elle perdra son investissement mais elle le compensera par l’augmentation de ses ventes d’électricité. C’est une manière de partager le risque climatique avec des investisseurs qui acceptent de jouer le jeu ou qui sont eux-mêmes dans la situation inverse : ils ont intérêt à ce qu’ils fassent chaud. On peut penser aux brasseurs, aux marchands de limonade, à l’industrie du tourisme. Sachant que ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres, les marchés à terme permettent d’égaliser les risques des uns et des autres.
Ces techniques sont très intéressantes pour les vendeurs d’énergie ou de limonade, mais le réchauffement climatique a bien d’autres conséquences…
Il a des conséquences sur bien d’autres métiers, naturellement. Didier Marteau explique dans son article qu’une variation de 1% de la température entraîne une variation de la consommation de bière de 7,5%. Il dit qu’une baisse de 1°C de la température en septembre augmente de 5% le chiffre d’affaires du prêt à porter.
Je pensais plutôt aux catastrophes naturelles qui se multiplient…
Elles ne sont pas toutes liées au réchauffement climatique. Ce n’était pas le cas du Tsunami d’il y a quelques mois, ni celui du tremblement de terre d’il y a quelques jours, mais c’était sans doute celui de la catastrophe de la Nouvelle-Orléans puisque l’on sait que le réchauffement des océans peut favoriser le développement des ouragans. Or, cette catastrophe a eu un coût considérable, coût humain, bien sûr, mais coût matériel aussi : ce sont des immeubles, des installations industrielles, ferroviaires, des digues… qu’il va falloir reconstruire. Un coût que nous allons, en partie au moins, couvrir.
Et pourquoi donc?
Tout simplement parce que les compagnies d’assurances vont largement contribuer à la reconstruction. Or, vous savez que ces compagnies s’assurent elles-mêmes auprès de compagnies de réassurance qui sont pour la plupart européennes. Ce qui en pratique veut dire que le coût de la catastrophe, et c’est le principe même de l’assurance, va être étalé, amorti. Mais les sommes en jeu sont considérables, on parle de 15 à 30 milliards de dollars et il y a de bonnes chances que cela contribue à augmenter nos primes d’assurances. C’est ce qui s’était produit lors des attentats de septembre 2001 et se produit chaque fois que les assureurs sont confrontés à des catastrophes de très très grande ampleur. Ce qui pourrait avoir des conséquences à long terme sur nos vies si les catastrophes naturelles de grande ampleur se multiplient, comme ces derniers mois.
Ce n’est pas donner une importance excessive aux assurance?
Les assurances jouent un rôle important dans nos vies. Elles nous permettent d’étaler le risque, de le réduire. Or, le réchauffement climatique peut avoir trois effets :
- il peut, d’abord, contribuer à multiplier les catastrophes et à en augmenter le coût, les catastrophes naturelles venant s’ajouter aux catastrophes humaines liées au terrorisme. Et ce coût risque d’être d’autant plus élevé que les victimes seront plus urbanisées et plus riches; En ce domaine, deux facteurs se croisent : l’urbanisation et la pénétration des assurances. Plus l’urbanisation est importante plus l’impact des catastrophes est important, plus les victimes sont riches et plus il y a de chances qu’elles soient assurées et que les montants que les indemnités que les compagnies doivent payer soient élevées,
- le réchauffement climatique peut, ensuite, contribuer à une redistribution des tâches entre l’Etat et les acteurs privés. Plus les montants à rembourser sont élevés, plus il est difficile de prévoir le risque et plus il y a de chances que l’on fasse appel à l’Etat et qu’on lui demande d’intervenir en assureur de dernier ressort. C’est ce qui s’est produit aux Etats-Unis au lendemain du 11 septembre. Le gouvernement Bush a signé, en novembre 2002 un décret autorisant l’Etat Fédéral à participer au paiement d’une partie des primes. C’est ce que l’on a appelé le TRIA, le Terrorism Risk Insurance Act, dont on risque d’ailleurs d’entendre prochainement parler puisqu’il arrive à échéance à la fin de l’année Ce phénomène pourrait, d’ailleurs, tuer dans l’oeuf toutes les velléités de privatiser l’assurance maladie dans nos pays : si des catastrophes à l’autre bout du monde augmentent les coûts des assurances, il ne serait pas raisonnable de confier l’assurance-maladie qui nous coûte déjà très cher à des entreprises dont les coûts sont appelés à croître rapidement;
- le réchauffement climatique peut, enfin, conduire à une révision de notre géographie économique.
Vous pensez à des transferts de production des pays du sud vers l’Europe…
C’est effectivement une des conséquences que l’on peut envisager. Le réchauffement climatique permettra sans doute d’acclimater chez nous des cultures méridionales et on peut imaginer que l’on pourra demain, mais ce n’est qu’un exemple, planter au nord de la Loire des oliviers… Mais je pensais à autre chose, à la mise à l’écart de régions jugées trop dangereuses du fait du coût trop élevé des assurances.
Vous ne croyez pas que c’est une hypothèse un peu extrême?
Mais non… Les assureurs peuvent redéfinir la géographie économique et c’est probablement ce qu’ils vont faire dans les années qui viennent. Vous vous souvenez peut-être qu’il y a trois ans, c’était le 6 octobre 2002, un super-pétrolier français, le Limburg a été victime d’un attentat au Y é men. Dans les semaines qui ont suivi les ports yéménites ont été abandonnés par les compagnies de transport mariti m e, tout simplement pour échapper au surcoût que les compagnies d’assurances ont immédiatement mis sur les opérations dans les ports yéménites. Les polices d’assurances ont augmenté de 300%. Si on y ajoute les différentes surprimes, cela représentait 150 000€, à peu près autant d’€, de coût supplémentaire pour un navire qui entrait dans un port yéménite. Autant dire que les armateurs ont immédiatement détourné leurs navires vers les ports voisins d’Oman et de Djibouti. Le trafic des ports yéménites a diminué de 50% dans les semaines qui ont suivi l’attentat. Les assureurs qui se sont faits en l’espèce les complices involontaires des terroristes ont éliminé de la carte des routes maritimes le Yémen et ses ports. Ce qui est arrivé au Yémen peut arriver demain à n’importe quel autre pays.
Il s’agissait d’un attentat et non pas du réchauffement climatique…
Sans doute, mais s’il est vrai que le réchauffement climatique augmente les risques de typhon, d’ouragan, de tempête tropicale les assureurs pénaliseront les régions qu’ils frappent régulièrement. Il y a, aujourd’hui, aux Etats-Unis, de bons esprits qui expliquent qu’il faudrait abandonner la Nouvelle-Orléans, ne pas la reconstruire… Tout simplement parce que le risque qu’une catastrophe se répète dans cette région est réel et trop élevé. On va bien évidemment reconstruire la Nouvelle Orléans, mais on peut imaginer que les assureurs refusent d’assurer les entreprises qui s’installent dans une région qui présente trop de risques climatiques ou demandent des primes si élevées que beaucoup d’entreprises ne s’assurent pas au risque de tout perdre en cas d’ouragan. Autant dire que dans ces scénarios tout à fait plausibles, le réchauffement climatique aurait pour effet de freiner le développement économique de la Louisiane et des Etats voisins.
Vous avez beaucoup insisté sur les assurances, mais il n’y a pas que cela…
Non, bien sûr que non. J’ai insisté sur les assurances parce qu’elles sont aujourd’hui en première ligne. Ce sont elles qui sont le plus affectées par les catastrophes naturelles que produit le réchauffement climatique et c’est de leur côté que l’on trouve aujourd’hui la réflexion la plus avancée. Mais le réchauffement climatique ne va pas créer que des catastrophes visibles à l’oeil nu façon ouragan, il va aussi introduire dans nos vies des modifications discrètes qu’on n’imagine pas toujours, notamment sur la santé humaine. On commence à disposer de travaux solides et sérieux sur ces questions qui montrent que le réchauffement pourrait modifier très sensiblement les aires de diffusion des grandes maladies. Je ne vais entrer dans le détail parce que c’est un peu compliqué mais il pourrait étendre les zones de diffusion des maladies respiratoires comme l’asthme, de maladies comme la malaria ou la dengue et, à l’inverse, réduire l’importance des maladies qui se développent surtout dans des régions fraîches.
Une équipe d’économistes italiens a essayé tout récemment de calculer l’impact de ces évolutions sur la productivité et donc sur la compétitivité de ces différentes régions du monde 1 . Il apparaît que le réchauffement pourrait améliorer celle de pays qui souffrent surtout de maladies liées au froid et réduire celles de pays qui vont se retrouver dans les zones de diffusion de maladies comme la malaria ou la dengue.
Nous sommes menacés?
Non, nous sommes plutôt de ceux qui vont en profiter par contre l’Afrique et l’Amérique latine risquent d’être sévèrement pénalisées.
Je vous dis, naturellement, tout cela très vite. Je le dis d’autant plus vite que les modèles de prévision ne sont pas très précis et que leurs auteurs sont très prudents quant aux conclusions qu’on peut en tirer. Reste et c’est sans doute le plus significatif, le réchauffement climatique qui n’intéressait aucun économiste est devenu une préoccupation, ce qui est une bonne nouvelle…
Parce que cela veut dire qu’on en parlera plus?
C’est une bonne nouvelle parce que les économistes ont l’oreille des décideurs, qu’il s’agisse des décideurs publics ou des décideurs privés et qu’ils introduisent dans leurs modèles ces questions devraient amener les décideurs à intégrer eux-mêmes ces questions dans leurs débats de manière plus systématique et plus sérieuse qu’ils n’ont fait jusqu’à présent. On peut, d’ailleurs, espérer que la catastrophe de la Nouvelle-Orléans aura montré aux autorités américaines jusqu’à présent très réticentes la nécessité d’agir et de se battre contre ce réchauffement climatique.
Le pessimistes disent que c’est déjà trop tard…
Je sais…
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1 Francesco Bosello, Roberto Roson and Richard S.J. Tol Economy-Wide Estimates of the Implications of Climate Change: Human Health, juillet 2005, Fondation Enrico Mattei