Bernard Girard
Chronique du 07/07/09
Une sortie de crise qui sourit à la Chine
Toute cette année, nous avons parlé de la crise. Où en sommes-nous à la veille des vacances?
La situation est contrastée, compliquée. Avec des pays qui s’enfoncent dans la crise, comme les Etats-Unis qui viennent de publier des résultats en matière de chômage très mauvais, d’autres, comme la France, qui s’inquiètent des prévisions pessimistes des organisations internationales et d’autres, comme la Chine, qui semblent relever la tête et prêts à redémarrer leur course à la croissance.
La Chine va mieux?
Beaucoup mieux. Le Wall Street Journal a publié récemment les prévisions encore inédites du FMI pour la Chine. Les experts de l’organisation internationale prévoient une croissance de 7.5% cette année et de 8.5% in 2010. Le plan de relance considérable qu’ont lancé les Chinois (13% de leur PIB entre 2008 et 2010) s'est révélé efficace. Il a, d’ailleurs sans doute, contribué à aider l'économie mondiale. Mais il n'y a pas que cela. La Chine devrait également profiter dans les mois qui viennent de deux autres facteurs :
la reprise technique un peu partout dans le monde : les clients des Chinois ont, ces derniers mois, serré les vis, cessé leurs achats, mais arrive un moment où il faut reconstituer ses stocks, passer commande, et ce moment est arrivé ;
Par ailleurs, la Chine est un marché fabuleux pour les grandes entreprises étrangères. Elle est même plus que jamais puisque les autorités chinoises ont choisi de réorienter leur croissance vers l’intérieur.
Les entreprises occidentales continuent d’investir en Chine?
Plus que jamais. Et pour d’excellents motifs : plus les Chinois s’enrichissent plus ils sont appelés à consommer. C’est un marché immense qui s’ouvre et toutes les grandes entreprises ont évidemment envie d’en profiter. Pour ne vous donner que quelques exemples, Coca-Cola vient d’annoncer l’ouverture d’une nouvelle usine qui emploiera 9000 personnes. C’est vous dire sa taille. Airbus qui fabrique des avions en Chine vient de faire de même. DHL a annoncé la création d’une nouvelle plate-forme logistique. Et, à cette occasion, le patron de cette entreprise allemande, a fait une remarque intéressante : “c’est la dernière crise économique qui verra la Chine affectée par une demande réduite de l’Europe ou des Etats-Unis. Dans dix ans, le marché intérieur chinois sera si important que l’impact d’une crise internationale sur son économie sera beaucoup plus faible.” .
Vous pensez comme le patron de DHL que la Chine pourrait demain échapper à une crise internationale?
On en voit déjà les signes. Un peu partout dans le monde, les industriels de l’automobile souffrent, mais General Motors vient d’annoncer une progression de 35% de ses ventes en Chine… Très loin de ses problèmes américains! Une économie chinoise moins dépendante de la santé de l’économie mondiale devrait modifier profondément la globalisation telle que nous la connaissons.
Depuis une vingtaine d’années, la mondialisation a rendu les économies de plus en plus dépendantes les unes des autres. Une crise dans une grande nation, aux Etats-Unis, par exemple, avait immédiatement un impact sur le reste du monde. Ce ne sera plus vrai. Au monde unique dans lequel nous vivons aujourd’hui devrait se substituer un monde plus complexe, avec quelques grandes régions dont on commence à deviner les détours : un espace asiatique autour de la Chine qui pourrait englober l’Afrique et un espace occidental organisé autour des Etats-Unis, à moins que l’Europe ne réussisse à sortir de son marasme…
Vous voyez l’Afrique comme une dépendance de la Chine?
C’est en bonne voie. Les Chinois sont actuellement en train de construire des entreprises de taille mondiale dont l’objectif, j’allais dire la mission, est de contrôler les matières premières dont leur industrie a le plus grand besoin. Pas question pour eux d’être sous la coupe d’entreprises étrangères. Il leur faut assurer, par eux-mêmes, leur propre approvisionnement et, plus encore, avoir une taille suffisante pour pouvoir en contrôler les prix.
Et l’Afrique intéresse naturellement ces entreprises…
C’est, du fait de ses richesses minières, un terrain de chasse de toute première importance pour ces entreprises qui pourraient très bien se trouver demain en position quasi monopolistique sur certaines matières premières. Ce qui aurait évidement des conséquences géopolitiques considérables. Conséquences dont commencent, d’ailleurs, à s’inquiéter les pays occidentaux.
Chinalco le producteur chinois d’aluminium a essayé de prendre le contrôle de Rio Tinto le leader mondial, qui est né de la reprise, par une entreprise canadienne Alcan de Péchiney. Le deal ne s’est pas fait sous la pression des actionnaires et, probablement des autorités américaines, mais Chinalco est devenu le premier actionnaire de Rio Tinto et l’argent qu’il n’a pas investi dans cette entreprise, il compte l’investir dans d’autres, notamment chez Anglo-American, une autre entreprise spécialisée dans l’extraction de minérais. Et ce n’est qu’un exemple. Une société australienne vient d’annoncer un joint-venture avec une société chinoise dans l’extraction de minerai de fer. Une société canadienne, Teck, vient d’ouvrir son capital à une société chinoise…
L’objectif est de contrôler les approvisionnements dont a besoin l’industrie chinoise…
Bien sûr. C’est l’objectif immédiat. Mais le contrôle d’un marché des matières premières est une arme politique de toute première importance. Regardez le rôle qu’ont joué les compagnies pétrolières américaines et la manière dont elles ont contribué à asseoir la puissance impériale américaine dans le monde. Les Chinois sont en train de tenter la même chose avec d’autres matières premières. Et ils sont bien partis pour réussir. D’autant qu’ils ne se contentent pas de créer des entreprises puissantes, ils veulent se libérer de la tutelle que les Etats-Unis exercent sur ces marchés avec leur monnaie.
Avec le dollar…
Aujourd’hui, l’essentiel des transactions sur les marchés internationaux se fait en dollars, ce qui donne aux Etats-Unis un poids considérable. Il suffit qu’ils manipulent leur monnaie, qu’ils la laissent glisser pour que les revenus des producteurs diminuent. Or, depuis 2002, le dollar a perdu 40% de sa valeur. Si le prix des produits pétroliers ont diminué ces dernières mois, c’est grâce à cela.
Les Chinois qui achètent beaucoup de matières premières à l’étranger en ont profité…
Mais ils en ont aussi souffert. Les variations brusques du dollar gênent leur économie. C’est, du reste, l’un des motifs qui les a poussés à investir aussi massivement dans le contrôle de ces marchés.
Les Chinois aimeraient se libérer de cette contrainte en créant une monnaie internationale indépendante des Etats-Unis. Ils militent pour que les droits de tirage spéciaux du FMI, les DTS deviennent une monnaie internationale que l’on puisse utiliser comme monnaie de réserve, voire comme monnaie dans ces transactions.
De quoi s’agit-il?
C’est une monnaie artificielle qui a été créée à la fin des années 60 pour remplacer l’or dans les transactions internationales. Ce sont des crédits que les nations disposant d'excédents dans leur balance des échanges peuvent « tirer » des nations ayant des déficits commerciaux. Cela sert d’unité de compte au FMI et à d’autres organismes internationaux.
Et vous croyez qu’ils ont une chance d’aboutir?
Ils ont, dans ce combat, des alliés : les pays producteurs de matière première, à commencer par la Russie et le Brésil. Et ils ont commencé de marquer des points. Les uns et les autres achètent actuellement des bons du FMI. Ils transfèrent une partie de leurs avoirs en dollars. Ces pays se sont réunis pour parler de ces questions que la Chine mettra sur la table lors du prochain G8. Elle le fera à sa manière, très discrète, pas de grandes déclarations, mais efficace.
Les autorités chinoises ont annoncé dimanche qu’elles ne mettraient pas en cause le dollar lors de la réunion du G8 cette semaine en Italie. Mais… elles souhaiteraient qu’on en parle. On remarquera, d’ailleurs, que l’ordre du jour de ce G8 risque d’être, pour beaucoup, fixé par la Chine directement et indirectement. Ce G8 doit parler de bien d’autres choses, mais le protectionnisme risque d’être au coeur de ses débats.
La Chine a pris des mesures protectionnistes qu’on lui reproche.
Comme toujours lorsque l’on parle de protectionnisme, c’est compliqué. La Chine a effectivement pris quelques mesures protectionnistes, demandant à ses provinces de préférer des entreprises nationales, notamment en matière de construction. Mais ces mesures prises officiellement pour protéger les entreprises locales en période de crise ont surtout une fonction tactiques. Il s’agit pour eux de brandir une sorte de menace en disant aux occidentaux : si vous êtes tentés par le protectionnisme, si vous voulez utiliser la taxe carbone pour limiter nos exportations, si vous voulez mettre des droits de douane sur les produits des pays qui ne luttent pas assez à votre goût contre le réchauffement climatique, sachez que nous pouvons l’être aussi et que vous auriez beaucoup à perdre.
Mais ces mesures contre le réchauffement climatique sont plutôt une bonne chose…
Bien sûr, mais la Chine se sent naturellement visée et elle répond : attention, c’est du protectionnisme. Vous nous accusez sur des dossiers mineurs et vous vous proposez de faire bien pire. La Chine va occuper une place majeure dans ce G8. Elle va défendre ses intérêts, qui ne sont pas minces, mais elle va aussi prendre la parole au nom de ceux qui ne sont pas présents au G8 mais qui ont des intérêts voisins, je pense au Brésil, à l’Inde… Ce qui renforce sa position.
De quelque coté que l’on se place, cette sortie de crise sourit vraiment à la Chine.
Ce qui n’exclut pas qu’elle ait aussi des problèmes…
Que les Chinois en aient est incontestable. Ils ont des problèmes ethniques et sociaux massifs. Le développement de la Chine s’est fait sur le dos des paysans qui ont un statut qui rappelle celui des immigrés clandestins chez nous. Ces paysans n’ont pas de droit de résidence dans les villes dans lesquelles ils travaillent, ils n’ont pas ce que les Chinois appellent le Ho Kou, le passeport intérieur. Ils sont des millions dans ce cas, on cite le chiffre de 150 millions, mais ils seraient plus nombreux à vivre dans l’insécurité totale, à avoir moins de droits que le reste de la population en matière de santé, d’éducation, de salaire… Je comparais à l’instant leur sort à celui des immigrés clandestins. Il est peut-être pire. Or, cela ne pourra pas durer éternellement. C’est une source de problèmes à venir. Mais les Chinois le savent. Et la presse chinoise est remplie d’articles sur la question. Beaucoup souhaitent supprimer ce passeport intérieur qui avait été instauré pour mieux contrôler les mouvements de population et éviter l’explosion des villes.
Mais ils le résoudront d’autant plus facilement que la crise a conduit la Chine à revoir son modèle de développement, à investir massivement sur son marché intérieur et que la logique devrait l’inciter à donner à ces salariés les moyens de devenir, à leur tout, des consommateurs.
Ils le méritent bien…
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…
Oui, et je voudrais ce matin vous parler d’un article insolite que j’ai lu il y a quelques jours dans le New-York Times dont le titre est à lui seul tout un poème : il est maintenant légal de collecter l’eau de pluie dans le Colorado (It’s Now Legal to Catch a Raindrop in Colorado). Ce papier traite de lois qui interdisent, dans quelques états américains, l’Arizona, le Colorado, l’Utah et le Nouveau-Mexique de collecter l’eau qui tombe du ciel…
Vous voulez dire qu’on ne peut pas la ramasser, la stocker dans une cuve comme on fait à la campagne…
Vous n’avez pas le droit ou, plutôt, vous n’aviez pas le droit jusqu’à il y a quelques semaines dans ces quelques Etats, de ramasser l’eau de pluie avec un tonneau au pied des canalisations qui descendent de votre toit. Si vous le faisiez, vous étiez passible d’amendes voire de peines de prison.
Et pourquoi?
Pour la plus simple des raisons : parce que cette eau faisait l’objet de droits de propriété. On n’avait le droit de l’utiliser que si l’on possédait des droits sur l’eau dans le sol. Et ces droits n’allaient pas forcément, j’emploie l’imparfait mais c’est toujours vrai dans certains Etats, à ceux qui possédaient le terrain sur lequel est construit leur maison. En d’autres mots, l’eau du ciel, l’eau du seigneur, faisait l’objet de droits de propriété.
Bizarre…
N’est-ce pas…
Mais qui est propriétaire de cette eau? L’Etat?
Ce sont les propriétaires des puits qui collectent l’eau dans les nappes phréatiques, eau qui vient effectivement du ciel et traverse le sol, ou les industriels qui l’utilisent en aval dans des installations du type moulin ou centrale hydroélectrique…
C’est absurde…
C’est effectivement absurde, surtout dans des régions touchées par la sécheresse puisque plus de 80% de l’eau de l’eau tombée du ciel y retourne par évaporation avant même d’atteindre une rivière ou une nappe phréatique, mais c’est intéressant parce que cela nous renvoie à des questions sur les droits de propriété sur la nature. À qui appartient le charbon que l’on extrait du sol? le vent qui sert à faire tourner les éoliennes? Voire même l’air que nous respirons?
Faut-il qu’ils appartiennent à quelqu’un?
C’est toute la question. Une question qui n’a pas, à ma connaissance, été vraiment traitée par les écologistes mais qui va devoir l’être dés lors qu’une industrie des énergies renouvelables va se développer. Lorsque nous achetons une bouteille d’eau minérale, nous reconnaissons à Danone, Perrier, Evian… un droit de propriété sur cette eau. Et nous serions les premiers à les soutenir s’ils protestaient contre des industriels qui polluent les sources qui produisent leur eau. Ce qui veut bien dire que nous leur reconnaîtrions une sorte de droit sur cette eau. Alors même qu’elle vient du ciel et a traversé des kilomètres de roche.
C’est presque une question philosophique…
Je sais bien, mais nous aurons tout l’été pour y réfléchir.