Bernard Girard
Chronique du  03/07/07
 La montée des inégalités salariales
 
Pour écouter cette chronique
 
Bonjour,  vous voulez nous parler ce matin des inégalités.
Oui. Je voudrais profiter de la publication de l’excellente étude de Camille Landais sur la montée des inégalités pour revenir sur un sujet préoccupant.
Vous voulez parler de l’étude à laquelle Libération a consacré sa “une” la semaine dernière?
Oui. C’était d’ailleurs une excellente “une” : Au bonheur des riches et un très bon titre d’article : “les nantis gagnent à la roue de la fortune.” Mais cette étude méritait cette publicité parce qu’elle est passionnante.
Elle l’est pour de multiples raisons. D’abord, parce qu’elle montre l’utilité de revenir sans cesse sur les données, de les travailler de manière toujours plus précise. Jusqu’à présent, on pensait, sur la foi des travaux de l’INSEE, que les inégalités qui avaient longtemps reculé s’étaient stabilisées. Or, cette étude montre qu’elles se sont creusées de manière significative. Et cette différence d’appréciation vient d’une différence de méthode. L’INSEE se contentait de comparer l’écart entre les revenus des 10% des Français les plus riches et des 10% des Français les moins riches. Landais a mené une analyse beaucoup plus fine. Il est allé regarder de près ce qui se passait dans le bloc des 10% les plus riches…
Et c’est là qu’est apparue cette montée des inégalités?
Exactement. Il a décomposé ces 10% de plus riches en quatre catégories : les riches, les très riches, les extrêmement riches et les richissimes, pour reprendre les noms que leur a donnés Libération. Les revenus de ces foyers richissimes qui représentent une infime minorité de la population, 3500 foyers, soit 1 pour 10 000, ont explosé ces dernières années. En huit ans, de 1998 à 2005, ils ont augmenté de près de 43% à comparer à l’augmentation de moins de 5% pour  90% des Français les moins riches.
Ce qu’il faut souligner, c’est que plus on est riche, plus on a vu ses revenus augmenter rapidement pendant cette période. À titre de comparaison, les revenus des 35 000 foyers les plus riches ont augmenté de 32% seulement… 43% pour les 3500 foyers super riches, 32% pour les 35 000 foyers très riches, 19% pour les 350 000 foyers  riches et moins de 5% pour tous les autres, c’est-à-dire pour 90% des foyers. Si la majorité des Français ont vu leurs revenus stagner, une infime minorité les a vus exploser…  
C’est un peu le modèle anglo-saxon…
Nous nous rapprochons effectivement de ce modèle inégalitaire dont nous étions jusqu’à présent tenus assez éloignés.
Et à quoi est-ce que cela tient? À la montée de la bourse?
La montée de la bourse a incontestablement augmenté la valeur des patrimoines les plus importants.  Mais nous parlons des revenus, c’est-à-dire des plus values réalisées lorsque l’on revend des actions que l’on possédait et des dividendes que les entreprises distribuent à leurs actionnaires. Les plus-values ont, naturellement, augmenté avec les hausses des cours. Quant aux dividendes, ils ont progressé de manière très significative ces dernières années. Ce que l’on explique en général par la concurrence accrue pour attirer les capitaux. Les entreprises qui versent des dividendes copieux ont plus de chance de séduire les actionnaires que celles qui réinvestissent tous leurs profits.
Les revenus des capitaux mobiliers ont augmenté de 53% sur la période. Mais il n’y a pas que cela…
Il y a l’immobilier qui a également beaucoup progressé ces dernières années?
Non. Pas vraiment. Les plus riches ont naturellement des propriétés, des appartements et des résidences secondaires, mais ce n’est pas là-dessus que se fait la différence.
L’étude de Camille Landais montre que cette augmentation des revenus des foyers les plus riches vient également, et pour beaucoup, de la progression très rapide de leurs revenus salariaux : “la très rapide augmentation des inégalités salariales a, je le cite, fortement participé à cette augmentation des inégalités des revenus.”  À l’inverse de ce que l’on entend parfois dire on ne s’oriente donc pas du tout vers une société de rentiers : les plus riches travaillent, ils touchent des salaries, mais leurs salaires progressent rapidement quand ceux de la majorité des salariés stagnent. C’est même, d’après Camille Landais, la grande nouveauté. La France a rompu avec 25 ans de grande stabilité de la hiérarchie des salaires. Et c’est particulièrement net dans la période la plus récente.
Il y a un chiffre qui illustre cette évolution de manière presque caricaturale : en 8 ans, la part des salaires des quelques milliers de managers de très haut niveau dans la masse des salaires perçus en France a augmenté de 44%. Les 2500 salariés les mieux payés en France reçoivent presque ½ % de la masse salariale globale touchée par les Français, il y a 8 ans, ils en recevaient à peine ⅓%. C’est, je crois, l’information principale de cette étude, celle qui mérite qu’on l’examine de plus près.
Et à quoi est-ce que cela tient?
Les économistes qui se sont intéressés à ces questions, et ils sont nombreux aux Etats-Unis, ont souvent développé des explications qui s’inspirent de ce que l’on observe dans le monde du cinéma où quelques vedettes raflent l’essentiel des recettes. Dans une précédente chronique, j’avais fait allusion aux travaux de Gabaix et Landier, deux économistes français qui expliquent les hausses des salaires des dirigeants par l’augmentation de la taille des entreprises. Plus une entreprise est importante, plus les risques financiers pris par leurs dirigeants sont grands, plus, donc, les comités chargés de leur recrutement sont en concurrence pour recruter les meilleurs. Et dés lors que la concurrence s’accroît, les prix montent. C’est un peu comme à Hollywood : les cachets versés aux stars sont d’autant plus élevés que l’on sait que leur nom attirera un grand nombre de spectateurs.
Mais ces explications ne sont pas totalement satisfaisantes ne serait-ce que parce que les salaires des dirigeants les mieux payés ont progressé beaucoup plus vite que la taille des entreprises qu’ils dirigent.
Mais peut-être se contente-t-on de suivre l’exemple américain?
On pourrait effectivement penser que les dirigeants les mieux payés sont sur un marché international du travail et que les entreprises françaises qui veulent s’assurer leurs services doivent payer le prix. Imaginez qu’un cinéaste français veuille avoir pour vedette George Clooney, il devrait le payer au tarif d’Hollywood. Ce pourrait être la même chose…
Sauf que Clooney ne parle pas français…
Exactement. Les vedettes américaines ne tournent pas dans les films français et c’est la même chose pour les patrons : le marché du travail n’est pas international, global ou s’il l’est, ce n’est qu’à la marge. On compte sur les doigts d’une main les dirigeants des groupes français qui ne sont pas français et, sur les doigts de l’autre main, les patrons des entreprises américaines qui ne sont pas américains ou n’ont pas fait l’essentiel de leur carrière aux Etats-Unis…
Ceci dit : l’exemple américain a certainement joué un rôle : il a décomplexé les patrons français qui se sont dits : après tout, pourquoi pas moi? Il a, au fond, servi de modèle. Pendant très longtemps, les écarts de rémunérations entre les dirigeants américains et ceux des autres grands pays industrialisés, Japon, Europe, étaient considérables. D’après une étude réalisée en 2000, les dirigeants américains étaient payés 22 fois plus que leurs collègues japonais et 6 fois plus que leurs collègues britanniques. Tant que les entreprises restaient dans leur région, ces différences n’avaient pas beaucoup d’importance, mais dés lors que les entreprises européennes ont commencé de s’installer aux Eatts-Unis, de racheter des entreprises, de créer des filiales, il leur a fallu payer les dirigeants locaux au prix du marché local. Et l’on s’est retrouvé dans certaines entreprises dans la situation de voir la rémunération de dirigeants de filiales égales voire supérieures à celles des dirigeants des groupes. D’où la volonté de ceux-ci de corriger ce qui leur apparaissait une anomalie, de remettre de l’ordre dans les politiques salariales.
Mais cela n’explique au mieux que l’augmentation de quelques salaires…
Cela explique, je crois, comment on a crevé le plafond dans quelques grands groupes internationaux. Ailleurs, dans les banques, notamment, le plafond a probablement été crevé par les systèmes de rémunération des traders et de quelques spécialistes des marchés qui ont pu obtenir des revenus largement supérieurs à ceux des dirigeants des banques. Là encore, on peut penser que ces dirigeants ont voulu corriger le tir. Faute de pouvoir baisser les salaires des traders, ils ont augmenté les leus.
Mais à travers les ouvertures ainsi créées dans les plafonds, tous ceux qui l’ont pu se sont engouffrés. Et ils l’ont d’autant plus facilement que les barrages à l’augmentation des inégalités ont cédé.
Reprenons cela dans l’ordre. Tout commencerait donc par la volonté de quelques dirigeants de remettre de l’ordre dans les rémunérations pour se plier aux lois du marché américain…
Cela a, je crois, joué un rôle dans beaucoup de groupes. Mais derrière, d’autres phénomènes sont apparus. Les dirigeants du premier cercle ont aux aussi voulu participer au festin. Et cela a été possible parce que l’on a développé des systèmes de bonus, de stock-options qui permettent d’augmenter les rémunérations des dirigeants sans toucher à la masse salariale que les mêmes entreprises faisaient tout, par ailleurs, pour comprimer. C’est ainsi que l’on a vu dans des entreprises où l’on venait de décider de limiter les augmentations de salaire au strict minimum pour éponger des dettes, d’augmenter les primes et bonus des dirigeants qui, je cite les propos tenus, “le méritaient bien pour tous les efforts qu’ils avaient consentis dans ces moments difficiles.” Résultat :  Les salariés ordinaires ont eu du mal à maintenir leur pouvoir d’achat quand quelques dizaines de privilégiés ont vu leurs rémunérations exploser.
On est dans une logique de la capture, de la prédation. Ceux qui en ont la possibilité s’approprient les richesses produites collectivement. Ils ne travaillent pas plus aujourd’hui qu’hier, ils ne prennent pas de meilleures décisions, ils ne contribuent pas plus à la croissance, mais ils sont mieux à même de s’enrichir. Et ils en profitent.
Vous dites qu’ils sont mieux à même de s’enrichir. Pourquoi?  
Grâce a, je crois, trois facteurs :
- à l’invention de mécanismes de rémunération, primes, bonus, stock-options, qui permettent d’augmenter leurs rémunérations sans toucher à la masse salariale,
- à la faiblesse des organisations syndicales dont l’action tirait traditionnellement vers le haut les rémunérations des salariés ordinaires : dès lors que les syndicats ne se battent plus, les augmentations sont limitées,
- à l’affaiblissement du contrôle des actionnaires qui pouvaient, traditionnellement, mettre un frein aux appétits des dirigeants.  C’était le cas dans les entreprises familiales, ce l’était également dans les entreprises dont le capital était contrôlé par un nombre limité d’acteurs. Lorsque l’actionnariat est plus dilué, il lui est plus difficile de s’opposer à ces augmentations.
Nous avons jusqu’à présent exclusivement parlé de la France. C’est un phénomène propre à notre pays?
L’étude de Camille Landais ne porte que sur la France, mais l’explosion des salaires des dirigeants est un phénomène que l’on observe un peu partout dans le monde développé, en Allemagne, en Suède, aux Pay-Bas, en Espagne… C’est un phénomène mondial, un effet secondaire de la globalisation des entreprises.
Quelles conclusions tirer de cela?
On peut, d’abord, tirer des conclusions d’ordre fiscal. Ces analyses montrent :
- que l’ISF, l’impôt sur la fortune est complètement inadapté. Il frappe ceux qui disposent d’un capital immobilier, les classes moyennes qui possèdent un appartement dans des villes dans lesquelles l’immobilier a pris beaucoup de valeur, mais pas les plus riches. Si la gauche qui insiste sur la redistribution veut vraiment redistribuer les richesses, il va lui falloir revoir sa politique fiscale ;
- mais aussi que toutes les mesures prises par le gouvernement actuel, les baisses d’impôts, le bouclier fiscal ne font qu’aggraver ce creusement des inégalités. Je ne suis pas sûr que ce soit ce pour quoi aient voté les Français.
Mais au delà de ces considérations fiscales, on peut s’interroger sur l’impact de cette montée des inégalités sur l(atmosphère dans les entreprises.
Les Américains ne paraissent pas en souffrir…
Ce serait, bien sûr, à vérifier, mais il est vrai, mais les Etats-Unis ne sont pas la France. Les Américains les plus riches investissent leur argent dans des oeuvres, des musées, des fondations… ils reversent une partie importante de leurs ressources à la collectivité. Ce n’est pas un hasard si les deux Américains les plus riches, Bill Gates et Warren Buffet se sont tous les deux élevés contre les projets du gouvernement Bush de supprimer les droits de succession. Nos riches n’ont pas ces comportements, ils n’ont pas cette tradition. Je n’ai pas entendu dire que ces dirigeants qui étaient partis avec des millions d’euros avaient l’intention d’en faire profiter la communauté d’une manière ou d’une autre. Or, cela a un conséquence directe sur la manière dont on juge des rémunérations extravagantes.
Lorsque ceux qui les perçoivent en reversent une partie à la collectivité, on les accepte, et c’est ce qui se passe aux Etats-Unis. Lorsque ceux qui les perçoivent les gardent pour eux ou pour leurs héritiers, on est beaucoup plus sévère. Et c’est, pour l’essentiel, ce qui se passe en France. La redistribution volontaire, au travers de dons, légitime aux Etats-Unis ces revenus extravagants. Ce n’est pas le cas chez nous.
 
 
 
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