Bush en sauveur du peuple irakien

 

Si j'en juge par le titre de votre chronique, vous voulez nous parler ce matin de l'Irak, des Etats-Unis et de la guerre annoncée…

Oui. Et je voudrais essayer d'aborder cette question sous un angle un peu différent de celui sous lequel le traitent en général les économistes qui privilégient deux angle :

Mais plutôt que de répéter ce que l'on peut lire ailleurs, je voudrais vous montrer comment la politique de Bush que je crois plus cohérente et originale qu'on le dit, s'inscrit tout à la fois dans un projet politique et dans une vision du développement économique.

Cohérence, originalité, ce ne sont pas des mots qui viennent spontanément à la bouche lorsque l'on parle de la politique de Bush…?

C'est vrai, mais on a toujours tort de ne pas prendre au sérieux les gens dont on ne partage pas les vues. Bush a un projet qu'exprime bien une des phrases de son discours sur l'Etat de l'Union. Je cite : "Nous exerçons notre pouvoir sans souci de conquête territoriale et nous nous sacrifions pour la liberté d'étrangers." Ce qui, si je comprends bien, veut dire : des soldats américains vont mourir pour apporter la liberté aux irakiens.

Cela ressemble à de la rhétorique, à de la propagande…

On peut effectivement l'entendre comme cela, mais ce serait, je crois, une erreur. Cette phrase prend tout son sens lorsqu'on la rapproche de l'analyse que les américains font de la situation internationale.

Cette analyse tient, je crois en quelques phrases :

C'est une analyse que beaucoup de gens pourraient faire…

Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit juste! Ces analyses sont contestables sur plusieurs points.

On peut d'abord douter qu'il y ait une guerre entre les terroristes et les Etats-Unis. Les dirigeants d'Al Quaida ont bien dit qu'ils étaient en guerre contre les Etats-Unis, contre l'occident, ils parlent de Jihad, de guerre sainte, mais l'Europe connaît depuis longtemps des mouvements terroristes sans se penser dans une situation de guerre. Les britanniques, les espagnols ont connu ou connaissent des mouvements terroristes qui posent des bombes et tuent régulièrement des innocents, mais ils leur opposent essentiellement des forces de police. C'est l'affaire des ministères de l'intérieur beaucoup plus que des ministères de l'armée.

On peut également s'interroger sur la liaison entre terrorisme et pauvreté. Après tout, les terroristes du 11 septembre venaient, pour l'essentiel, de l'Arabie Saoudite, c'est-à-dire d'un pays riche, Ben Laden est issu d'une des familles les plus riches du golfe, il possède ou posséderait une fortune considérable, ces terroristes avaient fait des études supérieures, ils s'étaient installés en occident, en Europe ou aux Etats-Unis, ils pouvaient donc espérer profiter de la modernité.

Dire que c'est en luttant contre la pauvreté que l'on éradiquera le terrorisme est loin d'être évident… La meilleure preuve en est sans doute que l'on lutte depuis longtemps contre la pauvreté et le sous-développement, que la communauté internationale y consacre des sommes considérables.

Mais on sait que c'est inefficace…

C'est vrai. Et c'est le dernier élément de l'analyse américaine : l'aide au développement a été un échec. Ce que disent depuis longtemps les républicains qui critiquent violemment l'aide internationale… Il est vrai que ce n'est pas difficile : on sait comment l'argent injecté dans ces pays est détourné par la corruption, les mafias ou les entreprises internationales, on sait que lorsqu'il arrive à ses destinataires il est mal utilisé… Mais les américains vont plus loin :

C'est ce qui vous faisait parler de vision du développement économique au début de chronique.

Tout à fait. Et c'est une idée forte qui s'appuie notamment sur les travaux d'un économiste britannique d'origine indienne, Amartya Sen, qui a reçu en 1998 le prix Nobel et qui a, l'année suivante, publié aux Etats-Unis un livre de synthèse de ses travaux dont le titre est tout un programme : Development as Freedom. Ce livre a été traduit en français, aux éditions Odile Jacob, mais son titre, Un nouveau modèle économique, est moins parlant.

Et comment est-ce que cela s'applique à la situation irakienne.

Comme le titre anglais de son livre l'indique, Sen affirme que la liberté est la condition du développement. Vous voyez comment le raisonnement se boucle :

Vous croyez que Bush a lu Sen?

Il n'a probablement pas eu le temps de le lire, mais d'autres autour de lui connaissent sans doute très bien des analyses qui s'appuient sur l'expérience personnelle de leur auteur. Je vous disais qu'Amartya Sen est d'origine indienne. Il y fait à plusieurs reprises allusion dans son livre et donne des exemples tirés de son expérience personnelle d'enfant élevé en Inde. Il parle, par exemple, de la famine et dit que s'il n'y en a jamais eu dans des pays démocratiques c'est que la survie politique des dirigeants y dépend de l'opinion : ils ne peuvent donc pas se désintéresser du sort de leur peuple et prennent des mesures pour éviter les famines qui viennent d'une mauvaise répartition des ressources alimentaires dans les périodes de pénurie.

Pour Sen, la pauvreté ce n'est pas seulement une affaire de revenus, c'est aussi et surtout l'impossibilité de faire ce que l'on souhaite. Et c'est en ce sens que manque de liberté et pauvreté sont liés. C'est parce que la société dans laquelle on vit, le régime politique nous interdit de faire ce que nous souhaitons que nous ne pouvons pas produire des richesses qui nous permettraient de sortir de la pauvreté.

Vous avez des preuves que ces thèses ont été utilisées par les conseillers de Bush?

Non, mais ces thèses circulent depuis des années dans les organisations internationales, tous ceux qui s'intéressent aux questions de pauvreté les connaissent et on les devine en filigrane dans les commentaires de plusieurs des partisans de l'intervention américaine aux Etats-Unis.

Vous me demandiez à l'instant si Bush et ses conseillers avaient lu Sen, mais ils pouvaient arriver aux mêmes conclusions en s'appuyant sur l'expérience historique de ces vingt dernières années. Regardez ce qui s'est passé à l'Est : les dictatures communistes se sont effondrées, les libertés, la démocratie se sont imposées, le développement économique a suivi et l'antagonisme avec l'Amérique s'est évaporé. L'URSS qui était l'ennemi principal des Etats-Unis est devenue un allié en même temps qu'elle se modernisait et s'enrichissait. Si on raisonne par analogie, on peut se dire que le retour de la démocratie et des libertés au Moyen-Orient et de manière plus générale dans les pays qui vivent sous des dictatures devrait favoriser le développement et éradiquer le terrorisme dont les américains pensent qu'il pousse sur le terreau de la pauvreté.

Mais est-ce jouable? Est-ce qu'imposer la démocratie par la guerre n'est pas une illusion?

Par certains cotés, le projet de l'administration américaine me rappelle celui du premier Napoléon qui partait faire la guerre à l'étranger pour imposer les principes de la République française. Ce qui est tout de même une nouveauté. L'Amérique nous avait habitué à soutenir des dictatures et là, elle nous dit qu'elle va se battre pour la démocratie. Et pour la démocratie seulement, puis qu'il n'est pas question de conquête territoriale. C'est le sens de la phrase de Bush que je citais au début de cette chronique. Et c'est ce qui lui permet probablement de se lancer dans cette aventure avec bonne conscience : il se voit en sauveur de l'Irak et des irakiens.

Ceci dit, on sait que l'aventure napoléonienne s'est terminée à Waterloo. Les projets américains finiront sans doute mal pour le même motif. On voit déjà les difficultés :

L'Amérique de Bush a fait des choix très dangereux.

Mais pourquoi avoir choisi l'Irak plutôt que d'autres pays?

On peut faire plusieurs hypothèses : c'est un pays arabe et les terroristes venaient du monde arabe, en ce sens c'est un signal donné à tous les régimes autoritaires de la région, c'est par ailleurs un pays affaibli, depuis longtemps au banc de la communauté internationale dont l'armée est depuis 1991 sous contrôle international. C'est encore riche en pétrole et on ne peut complètement négliger cette dimension. On peut, enfin, ajouter que la famille Bush a un compte à régler avec Saddam Hussein.


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