Peut-on lutter contre la récession qui s'annonce ?
L'actualité économique, c'est le budget en discussion à l'Assemblée Nationale. Qu'en pensez-vous?
Les députés doivent effectivement discuter aujourd'hui de la partie recette de ce budget dont la partie dépenses a beaucoup fait couler d'encre la semaine dernière. Le gouvernement a, en effet, programmé plusieurs mesures destinées à freiner le recul de la croissance que tout le monde craint. Il a, notamment, annoncé :
- le doublement de la Prime pour l'emploi. Les quelque 8,1 millions de ménages qui ont déjà touché un chèque en septembre en recevront un autre d'un montant équivalent en janvier prochain.
- Des réductions d'impôt pour les particuliers, ainsi que des crédits d'impôts pour les achats de véhicules propres et les dépenses d'isolation thermique,
- Des réductions d'impôt pour les entreprises qui investissent, avec notamment un amortissement exceptionnel sur tout investissement jusqu'à la fin de 2002 et la révision à la baisse de la surtaxe Juppé et l'abandon de la vignette pour les artisans.
Est-ce que cela suffira?
Tout dépend de la capacité de l'Europe à résister à la récession qui s'est installée aux Etats-Unis. Vous savez que les entreprises y annoncent chaque jours des licenciements massifs. Le chômage a commencé de redémarrer et certains organismes de prévision sont très pessimistes. Ils le sont d'autant plus que la situation était déjà très dégradée avant les attentats. On parle de taux de chômage de 7, 8, voire 9%.
Comme chaque fois que l'on est devant une récession profonde, on assiste à un retournement de la consommation. Les américains ont modifié leurs comportements de consommateurs. Et du coup, les mesures de relance traditionnelles, la baisse des taux d'intérêt et des impôts qu'ont tout de suite annoncé les autorités américaines sont inefficaces :
- des taux d'intérêt très faibles ne poussent pas à l'investissement des entreprises qui n'ont pas confiance dans le futur,
- des baisses d'impôt de société ne servent pas à grand chose lorsque les profits diminuent,
- quant aux ménages ils utiliseront plutôt les baisses d'impôt pour réduire leur endettement que pour consommer, d'autant que les longues années de croissance leur ont donné l'occasion de renouveler tout leur parc de biens durables.
La récession américaine aura naturellement des conséquences en Europe. D'abord en Allemagne, pays dont l'économie est très liée à celle des Etats-Unis, puis dans le reste de l'Europe et, notamment, en France. Mais ce ralentissement était déjà sensible avant les attentats. Tout dépend de la capacité de résistance de l'Europe qui n'est pas dans la même situation que les Etats-Unis.
Plusieurs facteurs font penser que si récession il y a, elle sera moins brutale et moins profonde de ce coté-ci de l'Atlantique.
Pourquoi?
Pour plusieurs motifs :
- des motifs institutionnels d'abord : les pays européens ont tous ou presque, des réglementations sociales qui rendent les licenciements difficiles, les entreprises ne peuvent donc pas se permettre de se séparer aussi rapidement de milliers de salariés. Or, tant que les gens ont un travail, ils continuent de vivre normalement,
- des motifs conjoncturels, ensuite : l'arrivée de l'Euro pousse à consommer ou, plutôt, à vider ses base de laine. On n'a jamais vu tant de billets de 500F dans les commerces. Cela ne durera pas très longtemps, mais ce sont des sommes considérables qui sont actuellement injectées dans le commerce,
- des motifs économiques : les entreprises européennes ont probablement moins de gras que les entreprises américaines. Non qu'elles fonctionnent mieux, mais il y a eu moins de méga fusions en Europe qu'aux Etats-Unis, or on sait que les rapprochements d'entreprises créent des redondances : les gens sont en double sur la même fonction et cela incite à s'en séparer à la moindre difficulté,
- autres motifs économiques : les ménages sont moins endettés en Europe qu'aux Etats-Unis, ils sont donc moins tentés d'utiliser leurs revenus pour rembourser leurs dettes. Et, pour ceux qui travaillent, les revenus souffriront probablement moins de la chute de la Bourse. Les stocks options et autres mécanismes d'épargne salariale sont bien moins diffusés de ce coté ci de l'Atlantique,
- il faut, enfin, dire un mot des facteurs démographiques : les baby-boomers commencent à partir massivement en retraite et cela crée un appel d'air sur le marché de l'emploi. Conjugué aux effets des 35 heures, cela devrait nous éviter une rechute trop brutale du chômage.
Tous ces facteurs peuvent nous protéger de la récession, ou tout au moins l'alléger, mais rien n'est garanti.
Que faire alors?
Deux pistes pourraient être utilement explorées :
- l'intervention de l'Etat qui peut prendre des mesures, décider d'investissements massifs dans de grands chantiers qui créent de l'emploi et de l'activité : vous savez l'état de la santé publique, de l'Education, des routes aux Etats-Unis. Il y a beaucoup à faire. Je lisais l'autre jour que la Floride, Etat dont le gouverneur est le frère de George Buch, dépense plus pour ses prisons que pour ses écoles publiques,
- et la lutte contre les inégalités.
Ce n'est pas le programme sur lequel G.Bush s'est fait élire
Non. C'est même tout le contraire. Et c'est ce qui fait penser que les américains ne sont pas sortis d'affaire et donc, par voie de conséquence, nous-même.
Que l'Etat puisse faire beaucoup de choses aux Etats-Unis, chacun le sait bien. Mais en Europe, c'est différent. Nos routes, nos écoles, nos hôpitaux fonctionnent de manière à peu près satisfaisante
Vous avez probablement raison. Parce qu'il fait déjà beaucoup de choses, l'Etat a probablement moins de marges de manuvre de ce coté-ci de l'Atlantique. C'est pourquoi il faut, je crois, s'intéresser à la lutte contre les inégalités :
- aux inégalités entre citoyens au sein des pays riches, qui ont, comme vous le savez, augmenté ces dernières années,
- mais aussi aux inégalités entre pays industrialisés et pays en développement qui ont, elles également, progressé puisque, alors même que les pays les plus riches s'enrichissaient, les 80 pays les plus pauvres continuaient de s'appauvrir.
Mais en quoi la lutte contre les inégalités peut-elle aider à lutter contre la récession?
Vous savez qu'il y a une abondante littérature chez économistes sur les relations entre inégalité et croissance. La thèse dominante, celle de Kuznets, explique que la croissance peut entraîner des inégalités dans un premier qui seront ensuite corrigées et réduites, mais il s'agit d'un débat sur le moyen ou le long terme. Sur le court terme qui nous intéresse ici, la lutte contre les inégalités peut avoir plusieurs effets positifs :
- Les pays les plus pauvres sont aujourd'hui écrasés de dettes contractées il y a quelques années. Tant qu'on leur demandera de les rembourser, ils ne pourront pas investir dans des activités qui créeraient des marchés pour nos industries. Notre intérêt bien compris serait donc de les aider ces pays à sortir de piège qui leur interdit de se développer. Un économiste de Cambridge, Geoff Harcourt proposait tout récemment un véritable plan Marshall pour le Sud-est asiatique, le Moyen-Orient, l'Afrique et les parties les plus pauvres de l'Amérique latine.
- La lutte contre les inégalités pourrait également favoriser le développement de régimes démocratiques et donc le recul des intégrismes qui aujourd'hui menacent nos sociétés.
Mais vous ne parlez pas des inégalités au sein de nos sociétés
J'y viens. La lutte contre les inégalités dans nos sociétés permettrait :
- d'augmenter le pouvoir d'achat des plus pauvres qui ont aujourd'hui des difficultés à boucler leurs fins de mois. Or ces plus pauvres, parce qu'ils ont en permanence des difficultés à boucler leurs fins de mois ne sont pas tentés d'épargner : ils reversent immédiatement leurs revenus supplémentaires dans l'économie,
- de favoriser des consommations de produits riches en emplois. Ce qui distingue les consommations des classes moyennes des consommations des plus pauvres, c'est, au delà de la quantité et de la qualité des produits acheté, leur contenu en emploi. On voit bien cela lorsque l'on passe d'un magasin discount à une grande épicerie de luxe comme celle du Bon Marché. Le décor, la manière dont les produits sont présentés, les queues devant les caisses, tout indique plus de travail et donc plus de main d'uvre.
La solution, ce serait donc une augmentation du SMIC?
Pas forcément : l'augmentation du coût du travail n'est pas une bonne idée, par contre une réduction des charges sociales payées par les salariés pourrait augmenter les revenus des moins favorisés sans pour autant augmenter les coûts pour les entreprises.
Revenons donc au projet de budget du gouvernement. Il vous paraît aller dans cette direction?
Certaines des mesures annoncées vont dans cette direction. D'autres, non. La réduction des impôts ne va pas réduire les inégalités et n'aura probablement qu'un très faible impact sur la consommation.
Peut donc mieux faire?
C'est cela.