Bayer, la mondialisation et les marchés financiers

 

 

C'est l'affaire Bayer qui a cette semaine retenu votre attention…

Oui, j'ai été très frappé, comme vous sans doute, par la brutalité de la décision de Bayer de retirer des ventes un médicament qui était l'un des piliers de sa future croissance. La décision a été à ce point brutale que personne n'a rien compris. Les médecins, notamment les cardiologues ont multiplié les articles pour dire qu'ils regrettaient cette décision.

Il y a pourtant eu des morts

Oui, il y en a eu 3 en Espagne et 31 aux Etats-Unis, mais si j'ai bien compris ce que disent les médecins, ces morts sont liées non pas au médicament mais à des erreurs de prescription, à des associations de ce médicament à d'autres médicaments, alors même que cette molécule représente une avancée significative dans le traitement des maladies cardio-vasculaires. Ce chiffre doit d'ailleurs être rapproché du nombre d'utilisateurs du médicament : 700 000 aux seuls Etats-Unis.

Et qu'en concluez vous? Vous pensez que Bayer aurait du procéder autrement?

Je ne sais pas ce que Bayer aurait du faire, mais j'observe que cette entreprise a pris une décision qui l'engage pour des années, qui la met directement en péril et ceci en quelques heures. Si j'ai bien compris, il n'y a même pas eu de réunion du comité de direction, seulement des contacts téléphoniques. Tout s'est fait dans l'urgence la plus extrême.

C'est peut-être qu'il y a avait urgence…

Y avait-il vraiment urgence? On pourrait en discuter. Plusieurs spécialistes se sont exprimés dans la presse française pour regretter la décision de Bayer, on a parlé de décision irrationnelle. Mais oublions cela. On voit surtout l'extrême fragilité de ces grands groupes. S'il y avait une leçon à retenir de cette affaire, c'est bien celle-ci : la mondialisation fragilise les entreprises les plus puissantes.

Qu'est-ce que vient faire la mondialisation là. Il ne s'agit que de santé publique.

Il s'agit de santé publique, vous avez raison, mais le médicament en cause est un produit mondial, vendu simultanément sur tous les grands marchés : les Etats-Unis, l'Europe, le Japon. Et l'on voit comment un drame dans un ou deux pays (en l'espèce aux Etats-Unis et en Espagne du fait de médecins qui semble-t-il ne respectaient pas les consignes de prescription données par le laboratoire) a un impact sur l'ensemble des marchés.

La situation est d'autant plus grave pour Bayer que le médicament en cause, le Baycol, était un de ses produits phare. Vous savez que c'était un médicament utilisé pour réduire le cholestérol à l'origine des maladies cardio-vasculaires qui sont l'une des premières sources de mortalité dans les pays développés. C'était, par ailleurs, un de ces médicaments que l'on prend en permanence, un peu comme ceux contre l'hypertension. Ce sont donc de très bons produits pour les laboratoires.

Bayer avait un monopole sur ces médicaments?

Non, non. Il existe sur le marché d'autres produits de la même famille, mais Bayer vendait le Baycol relativement peu cher, ce qui lui a permis de doubler en un an ses ventes aux Etats-Unis. Vous savez que les médicaments nouveaux sont souvent très chers. Dans les pays dans lesquels leur remboursement n'est pas organisé de manière systématique, et c'est le cas, aux Etats-Unis, les malades les moins fortunés abandonnent souvent des traitements. Le laboratoire qui propose des produits un peu moins cher peut très rapidement conquérir le marché…

Mais ce n'est pas le détail de cette affaire précise que je veux analyser ce matin, mais plutôt ce qu'elle nous dit des évolutions de notre environnement économique. On a beaucoup insisté sur la mondialisation, sur la montée en puissance des bourses, sur leurs conséquences pour chacun de nous, pour les travailleurs qu'on licencie… nous en avons plusieurs fois parlé. Mais nous avons ici une illustration de leurs effets sur les grandes entreprises, sur ces multinationales qui sont un des moteurs de la mondialisation et qui pourraient très bien en devenir victime.

Victime? Le mot est fort…

Oui, mais réaliste. Le cours de l'action de Bayer a diminué de 28% en quelques heures, les perspectives de croissance de cette entreprise qui paraissait en pleine santé ont du être radicalement revues à la baisse. Et toute cette affaire pourrait lui coûter une fortune. Je lisais que certains experts ont évalué le coût de cette affaire à 3 milliards de dollars alors même que la division pharmacie de Bayer pourrait, selon d'autres rumeurs, être vendue 15 milliards de dollars, soit seulement 5 fois plus. C'est vraiment une catastrophe pour cette entreprise. Une catastrophe qui a éclaté dans un ciel autrement tout à fait bleu. Une catastrophe absolument imprévisible. La preuve, le président du directoire de Bayer avait pris ses vacances comme tous les ans, il n'est même pas revenu au siège pour traiter cette question. C'est dire la brutalité de toute cette affaire. Vous remarquerez que l'on trouve cette même rapidité dans la plupart de celles dont on parle depuis quelques mois : que ce soit les fermetures d'établissements de Mark et Spencers ou la vente des usines d'Alcatel.

Et pourquoi cette brutalité?

C'est là que l'on voit à l'œuvre le rôle des marchés financiers et de la mondialisation.

Commençons par les marchés financiers. Ce qui les distingue, c'est la rapidité avec laquelle l'information y circule et est exploitée. Une rumeur naît à Londres, elle est aussitôt transmise à l'ensemble des opérateurs sur le marché mondial. Tout simplement, parce que les premiers opérateurs à l'avoir entendue prennent des positions en fonction de cette rumeur et que tous les autres viennent dans les minutes qui suivent au renseignement : que s'est-il passé? Et pour peu que les opérateurs croient la rumeur, que le cours de la bourse d'une entreprise chute, la presse financière prend aussitôt le relais et dans les heures qui suivent, tout le monde est au courant. Si le sujet nous concerne tous, et c'est le cas de la santé ou de l'emploi, les radios, les télévisions et les journaux en parlent avant même que les spécialistes aient eu le temps d'être informés par leurs canaux habituels.

Cette diffusion extrêmement rapide de l'information sur les marchés financiers explique les polémiques qui naissent chaque fois que l'on a des affaires de ce type. Vous vous souvenez que l'on avait reproché à Mark & Spencers d'avoir informé les boursiers avant les comités d'entreprise sur la fermeture de ses sites français. Il y a eu le même problème avec Bayer. Normalement, sa direction aurait dû informer en priorité les autorités sanitaires, les agences qui traitent des médicaments. On a eu le sentiment qu'elle ne l'avait pas fait. En fait, elle les avait bien informées, mais la diffusion des informations sur les marchés financiers est tellement rapide que les professionnels de la santé ont été mis au courant par la presse avant de l'être par les institutions officielles.

Cette brutalité est donc liée au fonctionnement des marchés financiers, à leurs modes de communication…

Elle est également liée à la mondialisation. Bayer est une entreprise multinationale qui a des ambitions globales. Son objectif est de concevoir et développer des produits mondiaux. Ce qui demande des investissements considérables, surtout dans le domaine de la pharmacie où les investissements sont toujours très élevés. De fait, les grands laboratoires s'appuient sur un nombre de plus en plus limité de spécialités et ont donc de moins de possibilités d'étaler les risques. C'est un peu comme s'ils mettaient tous leurs œufs dans un seul panier. Que l'un de leurs produits rencontre des difficultés et c'est toute l'entreprise qui souffre.

Elle souffre d'autant plus qu'il n'y a plus de frontières, plus de coupe-feux. On ne peut pas limiter l'incendie à un pays, à une région. Du fait de la rapidité et de l'efficacité de l'information sur les marchés financiers, le feu se diffuse à l'ensemble des pays.

Bayer pouvait difficilement arrêter la vente de son produit aux Etats-Unis et la maintenir ailleurs dans le monde…

Dans la mesure où les accidents paraissent liés à de mauvaises prescriptions médicales, Bayer aurait pu le supprimer dans les seuls pays dans lesquels les médecins étaient mal informés et le maintenir là où ils l'étaient mieux. Les professions médicales l'auraient probablement accepté. On a vu en France, beaucoup de spécialistes, de cardiologues protester contre le retrait du médicament. C'est peut-être ce qu'ils auraient fait si le public n'avait pas été mis au courant, mais une fois celui-ci informé cela devenait impossible.

Du coup, Bayer a du retirer le Baycol de partout. Il a un instant pensé le maintenir au Japon, pays dans lequel on ne commercialisait pas le le gemfibrozil, le médicament qui crée des problèmes lorsqu'on le consomme avec le Baycol. Lorsque ce pays a annoncé qu'il allait commercialiser ce gemfibrozil, Bayer a annoncé l'arrêt des ventes de son produit, alors même que cela représente une perte à gagner considérable puisqu'on l'a chiffrée à 150 millions d'euros.

Ce qui fait?

Il va falloir vous y faire, on ne parlera bientôt plus qu'en euros. Cela représente peu près 1 milliard de francs.

Bayer était d'autant plus poussé à agir rapidement que le système judiciaire américain et derrière lui les autres systèmes judiciaires ont pris l'habitude de verser des indemnités lourdes aux victimes. Dès qu'on a annoncé des morts, on a vu s'accumuler sur la tête de Bayer les menaces de poursuites judiciaires. Les experts qui ont évalué à 3 milliards le coût potentiel de l'opération pour Bayer dont je parlais tout à l'heure, intègrent dans leurs calculs ces indemnités potentielles.

On arrive à la fin de cette chronique, sur quoi voulez-vous conclure?

Je n'ai pas parlé de l'impact de cette affaire sur notre environnement économique général. Mais il est réel. La chute du cours de Bayer a tiré à la baisse les marchés boursiers qui n'en avaient pas besoin, elle a participé à l'entretien de cette morosité qui s'est emparée des agents économiques depuis quelques mois.

La brutalité a surpris tout le monde. Le management et les financiers comme les personnels. Mais bien loin d'être une exception je la crois devenue un élément de notre environnement économique avec lequel il va falloir compter.

Nous sommes entrés dans un univers nouveau, dans lequel l'incertitude la plus grande menace les entreprises. Cette incertitude qui menace les entreprises les plus solides crée une forte instabilité. Les managements sont en train de découvrir ces phénomènes, ils ne les maîtrisent pas encore, mais on peut penser qu'ils font chercher par tous les moyens à se protéger. Et cela passera probablement par des modifications importantes pour la vie de chacun d'entre nous. Que ce soit en matière de contrat de travail, d'organisation, de carrière… On va vers de grands changements. L'apprentissage de la mondialisation est devant nous, pas derrière.


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