Un livre de Claude Bébéar : Ils vont tuer le capitalisme

 

 

Bonjour, vous voulez nous parler ce matin d'un livre de Claude Bébéar au titre assez dur : Ils vont tuer le capitalisme…

Au titre d'autant plus dur que son auteur, Claude Bébéar, n'est pas n'importe qui. C'est le fondateur d'Axa et l'une des personnalités les plus en vue de l'économie française. C'est un homme qui illustre les réussites du capitalisme et de la méritocratie. Fils d'instituteur, polytechnicien, il entre dans une petite mutuelle, à la sortie de ces études, en devient le directeur général, puis construit à coup de rachats successifs le leader mondial de l'assurance. Et aujourd'hui, Bébéar est inquiet.

A cause d'Enron, Vivendi…

Tout à fait. il a le sentiment, que l'on peut effectivement partager, que ces scandales à répétition sapent la confiance des investisseurs, des salariés, de tous ceux qui font l'économie et sans confiance, il ne peut pas y avoir de capitalisme.

C'est un livre de patron. Est-ce que n'est pas un peu ennuyeux?

Si les livres qu'écrivent les patrons n'étaient qu'ennuyeux, ce ne serait qu'un demi-mal. Ils sont souvent niais. Le summum ayant été atteint par les mémoires qu'avait écrits il y a une trentaine d'années Marcel Dassault. Mais rassurez-vous, ce livre est tout le contraire. On n'y trouve ni bons sentiments, ni envolées lyriques sur l'éthique ou l'humanisme. C'est un livre passionnant, d'une grande richesse dans lequel Bébéar analyse, et de manière très pointue, très incisive, la crise du capitalisme en parlant de son expérience chez Axa, mais aussi chez Vivendi puisque vous savez qu'il est intervenu pour sauver cette entreprise.

On l'a à cette occasion présenté comme une sorte de parrain du capitalisme à la française.

Ce qu'il nie naturellement…

Et de manière convaincante?

Je crois. Vous savez qu'on le compare volontiers à Ambroise Roux qui a longtemps passé pour le parrain de l'économie française. Il se contente de dire que l'ancien patron de la CGE n'a jamais eu le pouvoir qu'on lui a prêté. Mais l'essentiel du livre est ailleurs, il est dans l'analyse des mécanismes financiers du capitalisme moderne…

Voilà qui doit être technique…

C'est effectivement technique, mais cela se lit en même temps très facilement. Bébéar et son co-auteur, Philippe Manière, ont réussi un vrai travail de vulgarisation. On comprend à leur lecture ce que font les analystes, les banquiers d'affaires, les avocats, les sociétés de notation, ces entreprises qui notent la capacité des entreprises à rembourser leurs dettes. On comprend pourquoi leur rôle a gonflé ces dernières années et pourquoi cela pose problème. Et tout cela sans langue de bois. On devine que Bébéar les a beaucoup fréquentés et qu'il a appris à s'en méfier.

Je vous parlais la semaine dernière des fusions bancaires, et je vous disais qu'elle conduisaient souvent à l'échec. Il donne des exemples, il raconte comment des banquiers d'affaires ont voulu marier Axa et la BNP pour faire de la bancassurance et il explique le rôle néfaste des banquiers d'affaires dans ce genre d'opérations. Je vais vous citer le passage dans lequel il en parle : "de plus en plus souvent, les banques d'affaires se laissent aller à proposer à leurs clients des deals qui leur sont nécessaires à elles… mais pas du tout à leurs clients! Je vous l'ai dit, elles ont des frais de structure très lourds qui ont besoin d'être amortis. Quand le marché est difficile, comme c'est le cas aujourd'hui, les banques d'affaires ont donc un besoin éperdu de faire des deals. C'est pour elles une question de survie. Elles viennent alors vous voir avec des idées assez ahurissantes qu'il ne faut surtout pas mettre en œuvre mais qui, à leurs yeux, ont la vertu d'être prometteuses de grasses commissions. C'est là que leur rôle, normalement bienfaisant, peut se retourner complètement et devenir destructeur." On ne peut être plus clair!

On est effectivement loin de la langue de bois…

C'est d'autant plus intéressant que Bébéar est vraiment un professionnel de ces questions. Il a manifestement beaucoup réfléchi et sans doute beaucoup lu. Ce n'est pas un ouvrage académique, il n'y a pas de références à des articles savants, mais on devine à plusieurs reprises qu'il a été curieux de ce que peuvent écrire les spécialistes de ces questions. Ce qui donne une véritable profondeur à une réflexion qui apporte un éclairage tout à fait intéressant et original sur la globalisation et ses effets sur notre économie.

Il ne s'y oppose tout de même pas?

Non, pas du tout. Il a pendant longtemps été un acteur majeur de ce mouvement et il ne le regrette certainement pas, mais il analyse avec beaucoup d'acuité ses effets sur le fonctionnement des entreprises.

Il montre, par exemple, comment la globalisation a introduit de la complexité dans le monde des affaires. Tout est devenu si compliqué qu'on ne peut plus organiser de deals internationaux sans passer par des banquiers d'affaires et des avocats qui, d'une part, coûtent extrêmement cher, Bébéar parle de dizaines de millions de dollars de commissions, et d'autre part, brident les dirigeants. Les banquiers d'affaires les poussent à partir à l'aventure, même là où les risques sont extrêmement élevés, les avocats, à l'inverse, les mettent en garde contre les plus petits dangers.

Mais on ne peut pas faire sans avocats? Autant que je sache, les entreprises n'en utilisaient pas autrefois.

Pour éviter de faire des bêtises, une entreprise internationale présente sur plusieurs marchés devrait connaître toutes les subtilités du droit boursier japonais, du droit de la responsabilité américain et du droit bancaire français. C'est tout simplement impossible. Les directions ont donc besoin de ces spécialistes. Mais introduire les avocats (ou les banquiers d'affaire), c'est modifier en profondeur la manière dont les dirigeants prennent des décisions. Parfois pour le meilleur, souvent aussi pour le pire. Bébéar parle à un moment de paralysie des dirigeants… qu'il présente un peu comme ce Gulliver des livres de notre enfance qui était attaché au sol par une multitude de cordes.

Il montre également comment la globalisation a augmenté les risques, notamment juridiques. Il y a tout un passage du livre dans lequel il raconte les mésaventures d'Axa aux Etats-Unis qui parfois prêtent à sourire. Il raconte notamment l'histoire d'un client qui poursuivait BMW pour tromperie sur la marchandise. Cet homme voulait une voiture verte. Le concessionnaire n'en ayant pas en magasin, avait fait repeindre une voiture blanche en vert. A l'occasion d'un accrochage, le client s'en est rendu compte. Sous la peinture verte, il y avait de la peinture blanche. Il a obtenu du tribunal 400 000$ de dommages et intérêts, soit 10 fois le prix de la voiture.

C'est aux Etats-Unis…

Oui, mais dans un monde global, on peut se retrouver pris dans les griffes de tribunaux étrangers. Lorsque des compagnies américaines veulent fusionner, elles doivent aujourd'hui obtenir l'aval de l'Europe.

Il n'y a pas que la globalisation dans ce livre…

Il y a également toute une réflexion sur la qualité de l'information financière qui circule aujourd'hui beaucoup plus vite qu'hier, qui joue un rôle beaucoup plus important dans les décisions des dirigeants mais qui souvent aussi est moins fiable. Il n'est pas tendre avec les analystes financiers qui produisent ces informations ni avec les auditeurs, chargés de vérifier la sincérité des comptes qu'il traire de saboteurs du capitalisme. On pouvait s'attendre à ce qu'il dénonce les dérives, le manque de rigueur ou d'éthique de tel ou tel. Mais pas du tout : il dénonce, je cite, "les faiblesses profondes des procédures d'audit telles qu'elles sont pratiquées aujourd'hui" et dont il dit "qu'elles ne sont plus du tout adaptées à la complexité et à l'échelle des entreprises d'aujourd'hui." Et pour enfoncer le clou il cite le cas, peu connu d'une entreprise allemande cotée sur le nouveau marché de Francfort dont la quasi-totalité des revenus provenait d'un client basé à Hong-Kong. Les commissaires aux comptes, les auditeurs, n'avaient pas vérifié. S'ils l'avaient fait, ils auraient découvert que ce client n'existait tout simplement pas.

J'imagine qu'il ne se contente pas d'analyser et critiquer. Il doit aussi proposer des solutions.

C'est certainement pour cela qu'il a écrit ce livre. Et il y fait des propositions dans plusieurs domaines, toutes inspirées du libéralisme qui laissent un peu le lecteur sur sa faim. Il milite, par exemple, pour un contrôle plus serré des grands investisseurs sur les entreprises. Mais il n'explique pas vraiment pourquoi ils seraient plus rigoureux aujourd'hui qu'hier. Il souhaite que les chefs d'entreprise reprennent leur autonomie et se libèrent de leurs conseillers, mais il ne nous dit pas vraiment comment obtenir ce résultat. Il parle aussi beaucoup d'éthique, mais souvent un peu dans le vide. Il propose une charte, un tribunal d'honneur, un conseil de la profession pour juger ceux qui ne respecterait pas les règles. C'est un peu court. C'est d'autant plus court qu'il critique assez sévèrement la presse sans laquelle beaucoup d'affaires ne seraient jamais sorties. Il est vrai qu'elle commet souvent des erreurs ou des approximations, souvenez-vous par exemple des informations du Monde sur les résultats d'EDF il y a quelques semaines, mais c'est un peu la loi du genre et le prix à payer pour qu'elle exerce un peu de contrôle. Si les journaux devaient toujours attendre confirmation de ce qu'ils avancent dans ce domaine, ils ne publieraient pas grand chose.

Il ne fait de propositions concrètes que sur deux points. Il propose :

On le sent, de manière générale assez réservé et prudent sur les innovations dont on parle actuellement en matière de gouvernement d'entreprise.

Est-ce qu'il parle des salaires des patrons qui ont fait ces dernières semaines scandale?

Oui, rapidement. Il dit qu'il est normal qu'ils gagnent beaucoup d'argent quand l'entreprise en gagne, mais qu'il serait également normal qu'ils en gagnent moins lorsque celle-ci en perd. Vous savez que ce n'est pas tout à fait ce qui se passe… Mais c'est une autre histoire.

Un livre à lire, donc?

C'est un livre que je recommande à tous ceux qui s'intéressent aux questions économiques et qui veulent comprendre comment cela fonctionne. Ils seront parfois agacés, Bébéar est un libéral, ce n'est pas un progressiste, loin s'en faut, mais sur le fond ses critiques touchent souvent juste.


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