Retour d’Amérique

Vous rentrez d’un voyage aux Etats-Unis. On est là-bas en pleine période électorale.

Oui, on ne parle que de cela à la télévision et dans les journaux. Je ne suis pas sûr que le public soit aussi intéressé. Mais les journalistes politiques sont très excités par l’incertitude de la bataille. Bush semble l’emporter dans les sondages nationaux, mais Gore paraît avoir un avantage dans le compte des grands électeurs. Ce qui pourrait conduire à une situation paradoxale où l’on verrait perdre celui qui a le plus de voix.

Ce ne serait pas très démocratique…

Non. C’est ce qui inquiète tous les commentateurs qui parlent déjà de démocratie malade. Ce qu’elle est d’ailleurs beaucoup plus qu’on ne croit. On sait que les américains votent peu, ce qui n’est jamais un signe de bonne santé démocratique. On sait moins que plusieurs millions d’américains sont interdits de vote pour avoir été condamnés à des peines de prison. C’est une règle qu’appliquent 9 Etats. Et cela concerne plus de 4 millions de personnes, surtout des noirs, naturellement.

J’ajouterai que ne votent pas non plus les immigrés qui sont extrêmement nombreux. C’est d’ailleurs une des choses qui frappent le plus lorsque l’on arrive aux Etats-Unis, que ce soit à Washington ou New-York : la présence des immigrés. Il y en a partout et qui viennent de partout. On rencontre aujourd’hui dans la rue des gens qui ne sont que depuis peu aux Etats-Unis. Des chinois qui parlent à peine anglais, des russes qui ne comprennent pas ce qu’on leur dit.

Cela a toujours été vrai…

Plus ou moins. Pendant longtemps les américains ont freiné l’immigration. Cela s’est d’ailleurs traduit par la montée en puissance de l’immigration clandestine, surtout de celle en provenance de l’Amérique latine. J’ai, à ce propos, entendu parler d’une radio installée à San Antonio qui donne aux clandestins qui veulent passer la frontière des informations sur la position des patrouilles des gardes frontières. Un peu comme des radios d’autoroute nous donnent des informations sur les bouchons et les encombrements.

C’est plutôt sympathique…

C’est très sympathique, mais on se demande d’où ils tiennent leurs informations. Mais l’heure n’est plus au freinage de l’immigration. Les entreprises demandent l’ouverture des frontières et j’ai l’impression qu’elles l’obtiennent. C’est un des signes de la bonne santé de l’économie américaine. Elle attire des étrangers et leur trouve du travail.

Oui, mais quelle sorte de travail ?

Toutes sortes de travail. Pour ceux qui ne parlent pas anglais ou qui sont mal formés, il y a des emplois qui demandent peu de qualification : nettoyage, entretien… Les salaires ne sont pas extraordinaires, comme vous le devinez. Un homme de ménage est payé aujourd’hui à New-York, 7 dollars de l’heure. Ce qui n’est pas beaucoup. Il y avait la semaine dernière à Wall Street, des employés d’entretien qui étaient en grève, un peu comme dans le film de Ken Loach dont je vous parlais il y a une quinzaine de jours.

Mais beaucoup d’immigrés ont des qualifications élevées. Ils vont travailler dans l’informatique, dans les nouvelles technologies. Chez Oracle, par exemple, qui est un des grands noms de l’informatique, on a ouvert des salles à manger végétariennes pour les ingénieurs indiens qui y travaillent.

Cette immigration est une tradition.

C’est une des grandes forces des Etats-Unis que de savoir attirer des gens qui viennent d’un peu partout dans le monde. Pensez à ces ingénieurs indiens qui ont été formés aux Indes. Leur éducation a été financée par l’Etat indien et c’est l’économie américaine qui en profite. Non seulement ils ont des gens de qualité, mais dont la formation ne leur a rien coûté.

Et qui éventuellement acceptent des salaires plus faibles…

Bien sûr.

Est-ce que cela pourrait expliquer la faiblesse de l’inflation aux Etats-Unis ?

Tout le monde est effectivement surpris par la faiblesse de l’inflation alors que le chômage a pratiquement disparu. Pendant des années les économistes nous ont expliqué qu’il y avait une relation entre le chômage et l’inflation : la diminution du chômage entraînant une pression sur les salaires et donc une hausse des prix. Or, ce n’est pas ce qui se produit. Est-ce le fait de l’immigration ? C’est peu probable. Même si les immigrés acceptent des salaires plus faibles, il en faudrait beaucoup plus pour avoir un impact sur l’inflation. L’explication vient d’ailleurs. elle vient de la croissance rapide de la productivité. Les salaires augmentent, mais la productivité augmente plus vite encore. Ces derniers mois la productivité a augmenté de 5% alors que les salaires ont progressé de 4%. Le coût du travail n’augmente pas. Il aurait même plutôt tendance à diminuer.

C’est l’effet Internet ?

On le dit parfois, mais c’est peu probable. Internet est trop récent pour avoir le moindre impact sur l’efficacité des entreprises. Les explications sont plus simples :

L’effet Internet vous paraît donc surévalué ?

Pour l’instant, oui. J’ai d’ailleurs été très frappé de ce qu’on ne voir nulle part Internet. On en parle à la télévision, mais pas plus. Cela m’a rappelé le minitel en France au début des années 80. On voyait des adresses minitel sur les publicités, mais la vie n’avait pas changé. C’est, pour l’instant, un peu la même chose.

Vous êtes plutôt sévère…

Mais je ne suis pas le seul. On voit actuellement aux Etats-Unis des gens commencer à s’interroger sur l’efficacité de ces technologies. Dans un récent discours, Bill Gates, le patron de Microsoft expliquait qu’Internet ne permettrait certainement pas de résoudre les problèmes de la famine en Afrique…

C’est une évidence…

Bien sûr, c’est un truisme. Mais il est des truismes qu’il n’est pas mauvais de répéter de temps à autre.

L’économie américaine se porte donc très bien. Est-ce que cela veut dire qu’il n’y a plus de pauvres ?

Il y a en sans doute moins qu’hier. Mais il y en a encore beaucoup. Les Etats-Unis sont un étrange mélange. Sous l’économie la plus raffinée, on retrouve rapidement le tiers-monde. Pour ne vous donner qu’un exemple, je suis passé dans un musée de sculpture en plein air qui est dans le Queens : le Socrates museum. C’est un musée sans gardien, rempli de sculptures de jeunes artistes. C’est un endroit étonnant, assez beau, avec une vue splendide sur Manhattan qui est de l’autre coté de la rivière. Lorsque je l’ai visité, il y avait là un noir avec une scie qui découpait les sculptures pour revendre le métal. On ne savait plus très bien si l’on était dans un musée ou dans une décharge…

Cette richesse dont vous nous parlez se voit dans la rue ?

A New-York, certainement. Les boutiques de luxe sont florissantes. Je n’ai jamais vu autant de limousines et de voitures avec chauffeur. Le nombre de ménages qui emploient des domestiques a explosé. Au point, d’ailleurs que l’on peut s’interroger sur le sens à donner à cette inflation de domestiques.

C’est peut-être une manière d’afficher sa richesse…

Il y a certainement de cela, on a parfois l’impression que les américains riches vivent comme dans les téléfilms, comme dans Dallas. Mais on ne peut oublier qu’il y a aux Etats-Unis, et pas seulement là, tout un discours sur les vertus des réductions d’impôts…

C’est le discours que tient Bush…

Exactement. Et il nous explique que réduire les impôts des plus riches doit favoriser la concurrence. C’est la thèse de Laffer, reprise aujourd’hui par les républicains. Or, si l’on en juge par ce que l’on observe aujourd’hui, réduire les impôts permet surtout aux plus riches de recruter des domestiques, ce qui n’est certainement pas un facteur de croissance. A lire certains des textes aujourd’hui publiés aux Etats-Unis, on a l’impression de se retrouver au XVIIIème siècle lorsque l’on expliquait que le goût du luxe des riches créait des emplois pour les plus pauvres.

Comment, dans ces conditions, expliquer le succès de Bush ?

Vos n’avez pas vu Gore… Il n’est pas très sexy. On dit que Jospin est raide, mais auprès de Gore, il fait penser à une danseuse de l’Opéra tant il est souple.

Si c’est Bush qui l’emporte, ce n’est pas lui qui aura gagné, c’est Gore qui aura perdu. Ce qui est tout différent. Beaucoup de commentateurs s’interrogent d’ailleurs sur l’avenir d’un Président comme Bush élu par des gens qui l’ont choisi parce que sa personnalité leur convenait mieux que celle de son adversaire.

Mais je voudrais terminer sur une note plus positive. Face à Bush et à Gore il y a un candidat intéressant, rafraîchissant, audacieux qui a un programme dans lequel la gauche européenne peut se reconnaître.

Vous parlez de Ralph Nader…

Oui.

Vous croyez qu’il a la moindre chance…

Il n’a bien évidemment aucune chance, mais il illustre une Amérique plus sympathique que celle qui fait fortune à coup de stock-options.


  • Retour à la page d'accueil