Bernard Girard
Chronique du 27/06/06
Le vote Front National et la mémoire
Bonjour, vous allez aujourd’hui nous parler de politique plutôt que d’économie puisque vous avez choisi de nous parler du vote du Front National…
Je vais surtout vous parler d’histoire et de géographie. Et ceci à l’occasion d’un article qui vient de paraître dans Hérodote, une excellente revue de géographie que vous connaissez peut-être, qui fête actuellement ses trente ans et qui vient de sortir un numéro très riche sur la question post-coloniale.
Et un de ces articles traite du vote Front national.
Exactement, et il le fait de manière très originale. Son auteur, Bernard Alidières, est géographe, il enseigne à l’Institut français de géopolitique de Paris VIII. Et il a eu la curiosité de comparer le vote Front National dans le Nord-Pas de Calais à l’histoire de l’immigration algérienne…
Le Nord-Pas de Calais est une région de forte immigration…
Oui. Il indique qu’en 1962, un huitième des immigrants algériens installés en France l’étaient dans cette région. Ce qui n’est pas très surprenant. C’est depuis très longtemps une région d’immigration, il y a eu les Belges, les Polonais, les Italiens… et ce n’est jamais allé sans difficultés. L’histoire de la région est pleine de conflits, de bagarres. On parlait de la peste à propos des Belges qui traversaient la frontière et s’installaient à Roubaix. Mais, si l’on en croit Alidières, le cas des Algériens et, plus généralement, des Nord-Africains avec lesquels on les confond est un peu différent.
Et pourquoi?
Hé bien, parce que la mémoire a, dit-il, gardé souvenir des affrontements très très violents qui ont opposé les Algériens entre eux pendant la guerre d’Algérie. Vous vous souvenez peut-être qu’il y avait deux mouvements de libération nationale : le FLN et le MNA, le Mouvement National Algérien. Ce mouvement, aujourd’hui moins connu avait été créé dans les années 30, en France, par des immigrés réunis autour de Messali Hadj. Ce mouvement a créé, à la fin des années 40, un mouvement clandestin qui a rapidement été démantelé par la police française. À la suite de ce démantèlement, le mouvement se déchire en trois groupes, dont l’un, le plus radical donnera naissance au FLN. Très vite MNA et FLN s’opposent sur le territoire français pour le contrôle des immigrés qui représentent une source financière considérable. L’un et l’autre créent des syndicats. Il y a des conflits très violents entre les deux groupes, avec attentats, morts d’hommes… alors même que la police française poursuit les uns et les autres avec beaucoup d’énergie. D’où la multiplication des incidents, des actes “terroristes”, des coups de feu, des arrestations violentes… qui ont fait plusieurs centaines de morts. Benjamin Stora parle de 5000 morts et de 12 000 blessés entre 1956 et 1962 dans ces affrontements entre nationalistes algériens.
Et il y aurait un lien entre ces affrontements et le vote Front National
C’est toute la thèse d’Adilières. Ce géographe a eu la curiosité, on devrait plutôt dire le courage de recenser absolument tous les événements liés à la guerre d’Algérie qui se sont déroulés dans les deux départements. Il l’a fait en dépouillant la presse locale sur deux périodes : janvier à septembre 1958 et octobre 1961 à janvier 1962, deux périodes choisies parce que ce sont celles où il y a eu le plus d’attentats. Et comme il est géographe et que la presse locale est toujours très précise, elle donne les noms de rue, les numéros, il a reporté sur des cartes tous ces faits. Et il en est ressorti une sorte de peau de tigres, avec quelques zones de forts affrontements et des zones de calme. Une soixantaine de communes sur un total de 1500 ont été affectées.
Et c’est dans ces communes que le vote du Front National est le plus élevé…
Il y une corrélation spatiale très forte entre ces zones d’affrontement et un vote Front National au dessus de la moyenne régionale. Ce qui fait penser que la population locale a gardé mémoire d’événements que nous avons, pour la plupart, oubliés. Ce qui fait dire à Alidières que “la très inégale répartition du vote frontiste dans le bassin minier pourrait s’expliquer non seulement par le maintien inégal selon les communes des structures d’encadrement politique et de solidarité (du PS et du PC), mais sans doute aussi par un impact direct ou non des affrontements durant les années algériennes.”
Et ce qui est vrai du Nord-Pas de Calais l’est du reste de la France?
Bernard Alidières n’a dépouillé la presse que dans le Nord-Pas de Calais, pour le reste du territoire, il s’est contenté de reprendre les informations les plus facilement accessibles, celles que l’on trouve chez les historiens qui se sont intéressés à ces questions, notamment Benjamin Stora. Il y a là encore corrélation, mais moins nette. Il faudrait des études plus fouillées pour la vérifier. Reste que ces travaux mettent en évidence une explication rarement fournie : celle de la mémoire de violences entre algériens qui ont marqué la vie dans ces quartiers populaires, violences que l’insécurité puis ce que l’on a su de la guerre entre islamistes et militaires en Algérie n’ont fait que réactiver.
Il ne dit pas, bien sûr, que cela explique tout le vote Front National, mais que cela aide à comprendre son importance dans certaines communes où l’on a gardé la mémoire de ces événements. Où ces événements ont contribué à stigmatiser les maghrébins, à en donner une image inquiétante, de violence, de brutalité, image que l’insécurité a réactivée.
Mais c’est une mémoire privée, intime. Personne ne parle jamais de ces affrontements entre Algériens…
On est effectivement très discret sur le sujet alors même que l’on parle beaucoup de la guerre d’Algérie….
On n’en parle pas beaucoup dans l’histoire qu’on enseigne à l’école, au lycée…
Mais si!
C’est un reproche que l’on entend pourtant souvent…
Oui, mais c’est faux. Il y a dans le numéro d’Hérodote une lettre d’un professeur d’histoire géographie qui s’en prend vivement à tous ceux qui dénoncent les programmes en leur disant tout simplement de se renseigner et de les lire.
De son coté, Alidières a dépouillé les annales d’histoire-géographie, il nous dit qu’il ne se passe pas d’année sans qu’il y ait au moins un sujet du bac sur la décolonisation. Il indique même, ce qui est plus surprenant qu’un sujet donné en 1993 faisait allusion à la manifestation de 1961 qui a donné lieu à tant de morts. Non, l’Education nationale n’a pas oublié la guerre d’Algérie, mais elle ne parle par contre pas des affrontements entre Algériens. Et elle n’en parle pas parce que les historiens eux-mêmes n’en parlent pratiquement pas. Et vous avez, du coup, raison de parler de mémoire intime, de mémoire privée.
Mais pourquoi les historiens n’en parlent-ils pas?
Ah! Cela mériterait certainement une analyse approfondie. Des sociologues, je pense à Bruno Latour se sont intéressés à la manière dont les chercheurs, les physiciens, les biologistes… choisissent leurs sujets de recherche. Il faudrait la même chose pour l’histoire.
Ce n’est peut-être pas politiquement correct de parler des affrontements entre mouvements nationalistes…
Le politiquement correct a certainement joué un rôle. Mais il y a d’autres facteurs, comme la difficulté d’accéder aux documents, aux archives ou aux acteurs, le peu d’universitaires qui connaissent suffisamment ces sujets pour pouvoir guider des étudiants, même s’il y en a comme Benjamin Stora qui a écrit une biographie de Messali Hadj. Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, que les harkis soient beaucoup mieux traités. On peut également penser que l’histoire a besoin de temps pour se faire, pour se dégager des positions idéologiques. Or, la guerre d’Algérie a été très vite intégrée dans les programmes scolaires, une interprétation des événements a été construite sur laquelle il est aujourd’hui difficile de revenir sans être soupçonné d’arrière-pensées politiques quand on n’est pas plus simplement condamné au silence comme Jean-Paul Brunet, un historien qui a travaillé sur la manifestation d’octobre 1961. Vous savez que l’on dit qu’elle a fait plusieurs centaines de morts, or Brunet en s’appuyant sur les archives de la préfecture de police, sans le moins du monde démentir l’extraordinaire violence de la répression, parle de 30 à 50 morts.
Ce qui devrait être un débat entre historiens devient affaire politique. On peut comprendre qu’un jeune historien qui se soucie de sa carrière n’ait pas envie de la voir compromise par ce type de soupçon. Et qu’un directeur de recherche évite d’avoir des étudiants qui se lancent dans genre se sujet de crainte d’un dérapage incontrôlable.
De manière plus générale, tout cela pose la question de la mémoire, du poids du passé sur le présent.
C’est une question que nous avons traitée il n’y a pas très longtemps lorsque nous avons parlé de l’esclavage…
C’est effectivement une question qui revient depuis quelques temps régulièrement dans l’actualité. Cet article est d’ailleurs une réponse à Benjamin Stora, l’historien de l’Algérie, qui parle de transfert de mémoire. Le Front National aurait, au fond, importé en métropole un racisme développé en Algérie. De fait, le Front National a connu ses premiers succès électoraux dans des régions où s’étaient massivement installés les pieds-noirs. Pour Alidières, il n’y a pas eu transfert de mémoire, mais souvenir, dans certains quartiers populaires, des affrontements entre Algériens. Et ce souvenir serait passé par la stigmatisation. On s’est souvenu qu’il fallait mieux se tenir à l’écart. Il en serait probablement allé autrement si les livres d’histoire avaient expliqué les raisons de ces violences.
Mais là on est entre historiens dans le cadre normal d’un débat scientifique. On n’est pas du tout dans le cadre du débat sur le contrôle de la mémoire qui s’est développé récemment et qui est, je crois, de nature à modifier profondément les équilibres au sein de la communauté intellectuelle.
Que voulez-vous dire par là?
Les historiens et les géographes qui protestent contre les lois mémorielles se rebellent aussi, dans les mêmes textes, contre une certaine extrême-gauche qui, au nom de l’antiracisme hésite à condamner l’antisémitisme des jeunes beurs, qui au nom du même antiracisme demande repentance pour la colonisation ou l’esclavage, qui fait de l’histoire un terrain de conflit idéologique et attaque, au nom des lois Gayssot ou Taubira, des historiens en justice, l’exemple le plus récent étant celui d’Olivier Pétré-Grenouilleau, l’auteur d’une histoire des traites négrières que tous les spécialistes disent remarquable.
Il a été mis en cause par un collectif d’Africains et d’Antillais qui l’a accusé de négationnisme parce qu’il a dit dans une interview que la traite n’était pas un génocide…
Ce collectif a assez vite retiré sa plainte devant les protestations… mais cette révolte contre cette tentative de réécrire l’histoire et surtout d’imposer une histoire officielle s’inscrit dans un contexte que je dirai de rupture d’une communauté intellectuelle plutôt de gauche et d’une certaine extrême-gauche, ligne de rupture qui tourne aujourd’hui autour de la question coloniale, de son image, mais qui s’est amorcée lors de la dernière élection présidentielle où l’on a vu l’extrême-gauche faire battre Jospin, qui s’est creusée lors du référendum sur la constitution européenne et qui est sans doute appelée à durer et à s’approfondir. Il faudrait regarder dans le détail, mais la crise d’Attac s’inscrit probablement dans ce même contexte..
Ce n’est pas tout à fait la même chose…
Non, mais tout cela, ce sont de petites fractures qui se situent autour du même point. La tolérance dont les milieux universitaires ont longtemps fait preuve à l’égard de l’extrême-gauche me parait appelée à disparaître.
Mais revenons au post-colonialisme et au débat qu’il suscite actuellement et dont le numéro de la revue Hérodote dont je parle est une illustration. Il tourne autour de la manière dont s’écrit l’histoire, notamment en France. Il oppose ceux qui souhaitent la figer, la faire écrire par le Parlement dans des lois, et ceux qui voudraient laisser aux historiens la liberté d’analyser cette question dans toute sa complexité. On retrouve ce même débat aussi dans un petit livre que René Rémond, spécialiste de l’histoire contemporaine vient de consacrer à cette question1. L’histoire nous disent en deux mots tous ces professionnels n’appartient à personne, ni aux historiens ni aux politiques. Il ne saurait être question d’accepter une histoire officielle, pas même au nom de l’antiracisme et de l’anticolonialisme.
Ces auteurs veulent supprimer ce qu’on appelle les lois mémorielles?
Ils souhaitent effectivement que l’on abroge la loi Taubira qui fait de l’esclavage et de la traite des crimes contre l’humanité mais aussi la loi Gayssot qui traite, elle, de l’holocauste. Ils veulent que l’on ne puisse plus poursuivre en justice les historiens qui disent qu’il n’y a pas eu de génocide en Arménie, comme l’a été Bernard Lewis. Ils craignent, en effet, qu’on en vienne de fil en aiguille à, je cite René Rémond, “la mort d’une recherche historique objective.” “Le paysage historiographique sera, continue-t-il, un singulier patchwork de pages blanches et de vérités politiques.”
La loi Gayssot avait été votée pour lutter contre des historiens révisionnistes qui niaient l’existence des chambres à gaz… Ce n’est pas tout à fait la même chose…
Sans doute, mais faut-il vraiment prendre au sérieux ces historiens? Présentent-ils un véritable risque? Et si les analyses de Bernard Alidières sont pertinentes, si, sous couvert de ne pas dire des choses qui peuvent paraître gênantes on laisse une mémoire privée favoriser le vote de l’extrême-droite on aura obtenu l’exact inverse de ce que l’on souhaitait faire. On sait que l’histoire pèse sur le présent. Mais, ce n’est pas en cachant ce qui déplaît, en pratiquant le secret que l’on se protégera mieux du retour de ce que l’on veut éviter. C’est, bien plus, en travaillant sur cette histoire, en l’explorant de manière scientifique. Les maghrébins et les africains ont raison de demander que l’on intègre leur histoire, celle de leurs familles dans l’histoire nationale. Ils ont tort de vouloir en imposer une lecture unique.