Les usines d'Alcatel

Mardi dernier, vous avez promis de nous parler d'Alcatel et de la décision de son Président, Serge Tchuruck, de fermer une cinquantaine d'usines, de créer en somme une entreprise sans usines.

Oui. Vous l'avez vu, cette décision a fait couler beaucoup d'encre. On a dit qu'il faisait cela pour satisfaire ses actionnaires, ce qui n'aurait pas été très habile puisque le cours de l'action Alcatel ne s'est pas redressé. Il a dégringolé ces derniers mois et continué de le faire depuis. Ce n'est d'ailleurs pas le seul. Tout le secteur des télécommunications est dans la même situation.

On a aussi dit que son objectif était d'abandonner ses usines en Europe et de transférer sa production dans des régions où la main-d'œuvre est moins chère, comme en Chine. Et que pour cela il aurait choisi de vendre d'abord ses usines à des sociétés déjà installées sur ce marché. A charge pour elles de faire le sale travail.

Certains sont même allés jusqu'à prévoir une économie occidentale sans usines. Il y avait il y a quelques jours dans le Monde un article d'un universitaire, Jean-Marie Harribey, qui parlait de l'utopie capitaliste de créer une entreprise sans usines, voire même d'une entreprise sans salariés. Tout cela est excessif.

Vous ne partagez donc pas le pessimisme de tous ces critiques?

Je crois qu'ils vont surtout trop vite en besogne et qu'ils appliquent des schémas tout faits à une réalité très complexe. Et que, plutôt que d'aller tout de suite aux conclusions, il faut essayer de comprendre ce qui se passe. Après tout, Alcatel a vécu pendant des décennies avec des usines, sans jamais éprouver la moindre envie de s'en séparer. Pourquoi aujourd'hui? S'il s'agissait d'une utopie, on en aurait une théorie. Or, ce n'est pas le cas.

En fait, on assiste à la superposition de deux phénomènes :

Dans les deux cas, on obtient bien le même résultat : des fermetures d'usine et des destructions d'emplois.

Sans doute, mais il faut distinguer les deux phénomènes si on veut les comprendre et les évaluer.

Restons donc sur le retournement du marché. Il n'y a pas si longtemps on vantait encore les perspectives de croissance de la téléphonie.

Oui. Le retournement a été brutal. Pour vous en donner une illustration, on a appris la semaine dernière que Marconi, une entreprise britannique spécialisée dans les transmissions aurait un résultat d'exploitation inférieur de moitié à ce qu'il était l'année dernière. Je précise pour ceux qui ne le sauraient pas que Marconi est le numéro quatre mondial du secteur des équipements de télécommunications de pointe.

Oui, mais pourquoi ce retournement alors qu'on n'a jamais tant vu de téléphones mobiles dans les rues et que l'on n'a jamais tant parlé d'internet? C'est un peu absurde…

Mais c'est justement parce que l'on n'a jamais tant vu de téléphones mobiles dans les rues que les entreprises qui les fabriquent vont aujourd'hui si mal. Souvenez-vous, il y a quatre ou cinq ans, on ne voyait pratiquement jamais de téléphones mobiles dans les rues. Aujourd'hui, 50% de la population en est, en France, équipé. Il a fallu créer des usines pour produire tous ces mobiles, mais maintenant que nous en avons tous au moins un dans nos poches, nous n'en achetons plus. C'est l'explosion du marché en quelques mois qui fait aujourd'hui problème.

Mais à quoi tient-elle?

Deux phénomènes l'expliquent :

D'où ce coup d'accordéon. Pour que les industriels qui fabriquent les équipements sortent de la crise, il faudrait une révolution technologique qui leur permette de rebondir.

Comme l'UMTS dont on parlait beaucoup il y a quelques mois?

Comme l'UMTS pour la téléphonie mobile, ou comme l'internet à haut débit, ce qu'on appelle ADSL. Mais là, les opérateurs ont, je crois, commis une erreur stratégique majeure. Ils se sont formidablement endettés pour acquérir des licences UMTS alors que la technologie n'est pas au point : il va falloir attendre quelques années, on parle de 2004 ou 2005. Et ils n'ont plus aujourd'hui les ressources pour financer le lancement massif de l'internet à haut débit qui, lui, fonctionne. Les pouvoirs publics qui ont vu dans les ventes de licences une manière de financer à bon compte leurs déficits budgétaires ont certainement une lourde responsabilité dans cette affaire.

Cette crise ne condamnait pas forcément à se séparer de toutes ses usines…

Elle conduisait certainement à des licenciements, à des fermetures de sites, mais pas à des annonces comme celles faites par Serge Tchuruk à la fin du mois de juin. Pour les comprendre, il faut revenir un peu en arrière. Ces cessions d'usines ne sont pas les premières. Serge Tchuruk expliquait l'autre jour que ses annonces d'externalisation n'étaient que la suite logique de la politique que l'entreprise mène depuis plusieurs années. Il y a quelques années, dit-il en substance, le groupe disposait de 250 usines. En 1998, Alcatel n'en possédait plus que 200, dont 120 dans les télécoms. Avec le départ des câbles et les ventes de certains sites ces derniers mois, il n'en possède plus que 100. Fin avril, il a par exemple vendu son site de Laval à Flextronics, une entreprise américaine basée à Singapour.

Et s'il mène à bien son projet…

Il ne lui en restera qu'une cinquantaine…

Et les autres professionnels du secteur font pareil?

Oui. Philips, Ericsson font la même chose. Ils ne font d'ailleurs en cela que suivre les américains, Motorola, Nortel ou Cisco.

Mais que deviennent ces usines?

Elles sont vendues à des entreprises qui se sont spécialisées dans la fabrication des équipements électroniques. Je vous citais tout à l'heure Flextronics, mais il y a également Solectron, Celestica, Sanmina.

Des entreprises dont je n'ai jamais entendu parler…

Vous n'êtes pas la seule. Ce sont des entreprises que personne ne connaît. Elles emploient plusieurs dizaines de milliers de personnes. Près de 80 000 chez Solectron, plus de 30 000 chez Flextronics et Celestica.

Ce sont des entreprises asiatiques? Vous disiez que Flextronics est installé à Singapour…

Ces entreprises sont américaines, mais elles ont effectivement des usines un peu partout dans le monde, notamment en France où elles ont, d'après le Monde, qui leur a consacré il y a quelques jours un article, 6 usines.

Mais est-ce que ces entreprises américaines ne seraient pas, malgré ces implantations en Europe, les fourriers de l'externalisation de nos moyens de production vers l'Asie?

On peut effectivement se poser la question. Solectron a racheté ces derniers mois deux sociétés singapouriennes. Ce n'est certainement pas pour ramener du travail dans ses usines européennes. La meilleure preuve en est sans doute qu'il a racheté la deuxième de ces sociétés quelques jours après avoir fermé une usine australienne. Ceci dit, il faut se garder des conclusions trop rapides. Ces entreprises restent très implantées dans nos pays. Flextronics a, par exemple, 92 usines qui se partagent comme suit : 6 en Amérique latine, 30 aux Etats-Unis, 40 en Europe, dont 34 dans des pays d'Europe occidentale, 2 en Israël et 14 en Asie. On est loin du cheval de Troie dont on parle parfois.

Mais je voudrais revenir sur la restructuration de l'industrie des télécoms. Lorsqu'on lui pose la question, la direction d'Alcatel la justifie de deux manières :

Il ne parlent pas des coûts.

Non. Et pour cause! Mais revenons sur les deux premiers arguments.

Très longtemps les industriels ont privilégié l'intégration vers l'amont ou vers l'aval pour protéger leurs marchés, s'assurer des débouchés ou accumuler les marges. Dans l'industrie pétrolière, par exemple, les producteurs ont acheté des raffineries pour ajouter les marges du raffineur à celles du producteur. Les raffineurs ont, de leur coté, acheté des sociétés de distribution ou investi dans des sociétés clientes pour s'assurer des débouchés : les pétroliers ont investi dans les sociétés spécialisées dans la construction de routes pour écouler leur bitume… Dans un univers complètement différent, les sociétés informatiques ont longtemps fabriqué leurs propres composants pour réduire la concurrence et augmenter le coût d'entrée pour de nouveaux arrivants sur le marché.

C'est tout le contraire qui se passe aujourd'hui dans le monde des télécommunications.

Pourquoi?

Pour, je crois, deux motifs :

Mais, et c'est là-dessus que je terminerai, ce n'est envisageable que parce que les produits fabriqués sont banalisés. Le même industriel peut travailler pour des clients différents, pour des secteurs différents : il peut étaler les risques. Les télécommunications sont en crise, il peut se tourner vers l'informatique qui a besoin de compétences voisines… C'est ce qui d'un point de vue économique justifie cette restructuration. Les usines d'Alcatel ne travaillent que pour leur maison mère. Lorsque celle-ci est en crise, elles sont au plus mal. Les usines de Solectron, Flextronics ou Celestica travaillent pour de nombreux clients qui ne sont pas tous en crise en même temps.

Vous voyez on est loin de la seule recherche d'une main d'œuvre bon marché…

Cela joue aussi un rôle?

Bien sûr, mais ce n'est pas l'argument déterminant. Ce qui veut dire que l'annonce d'Alacatel n'est pas, au contraire de ce que l'on a pu dire, le prémisse d'une désindustrialisation accélérée de l'Europe.


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