Bernard Girard
La réforme des 35 heures va augmenter les inégalités et c’est mauvais pour l’emploi
Bonjour. La nouvelle de la semaine, c’est la réforme des 35 heures. J’imagine que vous êtes de ceux qui jugez sévèrement cette initiative gouvernementale?
Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, mais je ne suis pas le seul à le penser. Le scepticisme est à peu près général. Seules, comme vous le savez, les organisations patronales ont applaudi la mesure, et pour cause, elle a été conçue pour réconcilier le gouvernement avec le MEDEF.
Mais est-ce que vous pensez qu’elle va avoir des conséquences néfastes. Ses partisans disent que cet assouplissement peut aider à la reprise de l’emploi.
Vous remarquerez qu’ils le disent sans grande conviction. Tout leur argument repose sur l’idée qu’un certain nombre d’entreprises refusent des missions, des affaires faute de personnel pour les réaliser. Ce qui peut arriver, mais est probablement exceptionnel. Les entreprises qui manquent de personnel pour réaliser un chantier ont des tas d’outils à leur disposition : elles peuvent recruter, faire appel à l’intérim, à la sous-traitance, elles ne sont pas aussi démunies qu’on veut bien nous le dire…
Le gouvernement insiste aussi beaucoup sur l’idée de temps choisi, sur la possibilité qu’aurait chacun de choisir son temps de travail en fonction de ses besoins, de son âge, de ses contraintes familiales, de ses revenus…
Vous y croyez ? Vous imaginez un chef d’entreprise négociant avec chacun de ses salariés son temps de travail et ajustant son organisation en fonction des désirs de chacun ? C’est envisageable dans un monde idéal, ce ne l’est pas dans le monde réel des entreprises.
En fait, les mesures prises la semaine dernière présentent quatre grands défauts :
- elles sont, d’abord, un retour en arrière sur le plan social : les 220 heures supplémentaires signifient, au moins symboliquement, retour aux 40 heures,
- elles se font sans concertation ni négociation avec les organisations syndicales, alors même qu’elles sont les premières concernées,
- elle se font dans un contexte de croissance faible. Toucher à la réduction du temps de travail dans une période de forte croissance aurait pu être utile pour alléger les tensions sur l’emploi, un peu à l’image de ce qui s’est produit au lendemain de la seconde guerre mondiale, le faire dans la période n’est pas opportun,
- elles vont, enfin, aggraver ce qui était le principal défaut du dispositif mis en place par la gauche : la création d’inégalités nouvelles entre salariés des petites et des grandes entreprises.
Et c’est sur ce dernier point que vous voulez aujourd’hui insister…
Mais oui. Que va-t-il se passer en réalité ? les grandes entreprises ne vont rien faire. Vous savez que la plupart n’ont pas profité des heures supplémentaires introduites par la loi Fillon, elles ne profiteront pas plus des souplesses apportées par les mesures annoncées par le gouvernement. On en parlera dans les conseils d’administration, mais on reculera devant la difficulté, personne n’a envie de renégocier les accords 35 heures.
Les petites entreprises vont en profiter…
Les petites entreprises, les PME seront certainement tentées de le faire. Et ce leur sera plus facile puisqu’elles n’ont pas en général d’organisation syndicale pour s’y opposer. On va donc voir se creuser un peu plus les inégalités entre les salariés des grandes et des PME. A compétences équivalentes, le salarié de la petite entreprise gagnera moins et travaillera plus que son collègue d’une grande entreprise. C’est déjà vrai aujourd’hui, ce le sera plus encore demain. Or, ces inégalités contribuent à augmenter le chômage.
Et pourquoi ?
Mais tout simplement parce qu’elles allongent les périodes de chômage. C’est un phénomène que l’on connaît depuis le début des années 70(1) . Lorsque les écarts entre des gens qui font le même métier, qui ont les mêmes compétences se creusent, comme ce sera le cas avec l’assouplissement des 35 heures, la durée du chômage augmente. Le mécanisme en cause est relativement simple. Imaginez que vous soyez informaticienne ou contrôleur de gestion. Vous perdez votre emploi, vous vous retrouvez sur le marché du travail. Vous venez d’une grande entreprise qui vous payait bien. Vient une offre d’emploi d’une PME. Si elle vous offre un salaire à peu près comparable à celui que vous aviez, vous prenez tout de suite cet emploi. Si, à l’inverse, son offre est très inférieure, vous allez refuser. Pourquoi accepter une baisse de rémunération pour faire le même travail ?
Imaginons maintenant que vous veniez d’une PME. Vous savez que vous pouvez obtenir dans une grande entreprise de meilleures conditions. Vous allez d’abord chercher par là et, dans un premier temps au moins, repousser les offres de petites entreprises. C’est comme cela que les inégalités de salaires ou de temps de travail allongent la durée du chômage.
C’est un mécanisme que l’on a vérifié ?
Je ne connais pas d’étude française sur le sujet, mais cela tient probablement à ce que l’on ne dispose pas de données qui permettraient de mener ces analyses. Mais on a une étude américaine toute récente qui analyse la situation du marché américain où l’on voit un allongement des périodes de chômage alors même que celui-ci est faible, ce qui est nouveau. Ses auteurs, ce sont deux chercheurs de la Federal Reserve Bank de New-York, montrent que de 70 à 82% de cet allongement de la durée du chômage est lié à la montée des inégalités entre salariés exerçant le même métier(2).
Et c’est ce qui est vrai aux Etats-Unis l’est en France ?
Il n’y a pas de motif qu’il en aille autrement, d’où mon inquiétude : je crains que les mesures prises par le gouvernement pour tordre lentement le cou à la réduction du temps de travail n’entraînent une dégradation des chiffres du chômage. Et pas seulement parce qu’un certain nombre d’entreprises pourraient être tentées par le licenciement des salariés recrutés à l’occasion du passage aux 35 heures.
J’ajouterai que cette aggravation des inégalités entre salariés qui exercent le même métier présente un autre inconvénient. Elle freine la mobilité déjà faible des salariés entre grandes et petites entreprises : ceux des grandes entreprises ne vont pas dans les petites entreprises, alors même que celles-ci auraient besoin de leurs compétences, de leur expérience du travail dans de grandes organisations. Et c’est, du coup, la croissance qui en souffre. C’est ce qui me fait dire que ces mesures ne sont pas appropriées. Elles ne permettront en tout cas pas d’agir sur le chômage.
Mais peut-on le faire ? n’a-t-on pas déjà tout tenté, comme disait Mitterrand ?
Les 35 heures dont nous parlons montrent d’abord qu’on peut obtenir des résultats pour peu qu’on s’en donne les moyens. Après tout, elles ont permis de créer 400 000 emplois, ce qui n’est pas rien mais c’est aujourd’hui le passé, il faut regarder vers l’avenir, vers d’autres solutions.
Et il y en a d’autres ?
Bien sûr. Plutôt que de s’en prendre à la réduction du temps de travail, le gouvernement aurait été bien inspiré de lire dans le détail le rapport que Cahuc et Kramarz, deux économistes ont remis à Nicolas Sarkozy quelques jours avant son départ de Bercy.
Dans ce texte qu’on ne connaît que par ce qu’en dit la presse, les deux économistes proposent entre autres mesures de supprimer toute une série d’obstacles à l’entrée dans un très grand nombre de métiers. Un chômeur qui possède une voiture et veut devenir chauffeur de taxi ne peut pas le faire, il lui faut attendre qu’un chauffeur de taxi en place prenne sa retraite pour pouvoir acheter sa licence. Même chose pour les notaires, les huissiers, les pharmaciens, les médecins, les experts-comptables, les coiffeurs… Pour beaucoup de ces métiers de service dont on nous dit qu’ils sont l’avenir et qui le sont effectivement puisqu’on imagine mal de les délocaliser. Or, on ne fait rien pour faciliter leur expansion, leur croissance.
Prenez les commissaires priseurs. Du fait de l’Europe, ce métier s’est complètement transformé. De grandes entreprises internationales, Sothebies, Christies sont venues sur ce marché. On a cependant conservé les pratiques anciennes. Il y a chaque année un concours. Il y avait cette année 19 places ouvertes, pas une de plus. S’il y avait 25 bons candidats, il y en a six qui ont été retoqués, six qui ne pourront pas faire le métier qu’ils souhaitaient. En faisant des comparaisons avec ce qui se passe à l’étranger, Cahuc et Kramarz ont montré que l’on pourrait créer des dizaines voire des centaines de milliers d’emplois.
Mai est-ce qu’on ne risque pas à ouvrir ces métiers de se retrouver avec des gens sans compétences ?
C’est l’argument qu’opposent les professionnels à toute tentative de lever les obstacles à l’entrée dans leur profession, mais le risque est faible : il ne s’agit pas de supprimer les examens pour entrer dans certaines professions, comme celle de médecin, mais de supprimer les obstacles qui interdisent à des gens compétents ou susceptibles de le devenir d’exercer ces métiers. Notre système a été conçu pour protéger les professionnels et pour rien d’autre. Croyez-vous qu’un avocat ne pourrait pas faire le travail d’un notaire ? que nous sommes mieux soignés parce que le nombre de nos pharmacies est limité ? que nos entreprises sont mieux gérées parce que les études pour devenir expert-comptable sont plus longues en France que chez nos voisins ? Non.
En fait, ces obstacles freinent la modernisation, l’industrialisation des services. Ils protègent les professions libérales qui travaillent sans capital dans de petites structures qui n’innovent pas et qui, au fond, laissent en jachère des marchés qui pourraient se développer. Je vais prendre l’exemple des taxis que tout le monde connaît. On sait qu’ils ne sont pas nombreux et qu’ils gagnent mal leur vie alors même qu’ils sont jugés trop cher par la majorité de leurs clients. On pourrait imaginer des produits nouveaux, des taxis collectifs, des taxis spécialisés, dans le transport des familles nombreuses, des handicapés, par exemple, des taxis avec des tarifs différents selon la qualité du véhicule… Diversifier l’offre permettrait tout à la fois de répondre à une demande latente, d’augmenter notre consommation de transport en taxi, de baisser les prix et d’augmenter les salaires des chauffeurs. Mais cela suppose bien sûr que l’on libère complètement ce marché, qu’on laisse entrer sur le marché des gens qui ont des capitaux et de l’imagination, des gens qui acceptent d’investir, de prendre des risques et de perdre leur investissement en cas d’échec en échange de revenus élevés en cas de réussite.
Il y a dans tous ces services des gisements d’emploi importants. Et le gouvernement n’aurait pour les exploiter, les mettre en œuvre, qu’une chose à faire : supprimer tout ce qui aujourd’hui interdit d’entrer sur ces marchés, de faire ces métiers. Mais naturellement cela demande du courage politique, cela veut dire affronter tous les lobbies, toutes ces professions qui savent si bien se faire entendre. Je crains qu’on ne le fasse pas ou, plutôt, qu’on attende de l’Europe qu’elle nous l’impose, ce qui veut dire qu’on s’y prendra tard et que l’on verra des entreprises étrangères s’imposer sur des marchés où nous pourrions très bien nous développer nous-même.
Notes