Demain?
Les NMPP sont nées de la guerre. Elles ont pris un tournant majeur à la fin des années 80. Nous lavons longuement décrit. Mais, il faut le rappeler une nouvelle fois en conclusion, lintroduction des techniques modernes de management ne sest pas faite sans difficultés. "Ce fut, dit lun de ceux qui ont le plus approché le nouveau directeur général pendant ses premiers mois à la tête de lentreprise, un véritable choc culturel." Un incident, resté dans les mémoires, illustre mieux que tout cette incompréhension. Etienne Jean Cassignol demande, lors de son arrivée à voir lorganigramme de lentreprise. "Cest, lui répondit le secrétaire général dalors, confidentiel." Confidentiel pour le directeur général?
Dans les mois qui suivent son arrivée, les cadres supérieurs formés à lécole de Bardon quittent lentreprise. Ils approchent de lage de la retraite et partent avec de très solides indemnités. Les cadres moyens contestent les méthodes de la nouvelle direction, traînent des pieds, ne retrouvent plus leur entreprise. Bien loin de mettre de lhuile dans les rouages, le conseil de gérance, animé par son Président, ne cesse de grogner. Pas une conversation avec son Président sans que celui-ci ne se plaigne de ne plus être informé de ce qui se passe dans lentreprise, sans quil souligne combien le monde de la presse est original, complexe : "il en faut une longue expérience pour le connaître". Lincompatibilité de caractère entre Marc Demotte et Etienne Jean Cassignol nest un secret pour personne.
Mais des humeurs qui saffrontent sont chose courante dans le monde des affaires. Il y a plus grave : le pouvoir. Cest à lusage seulement, au fil de batailles souvent minuscules, quEtienne-Jean Cassignol découvre les limites du sien. La guérilla est plus ou moins vive, mais constante. Elle touche, parfois, au mesquin, comme lorsquil veut inaugurer les nouveaux bâtiments de lentreprise et éditer une plaquette sur lhistoire de lentreprise. "Pas question, lui répond le conseil de gérance. Ce nest pas opportun." Ce qui serait, partout ailleurs, décision économique, rationnelle, devient dans cette structure où les clients contrôlent lentreprise affaire de tactique politique. La direction générale doit en permanence se battre pour "faire passer" ses projets. Elle doit convaincre, "travailler en perruque", informer le conseil de gérance a posteriori.
Tant quil sagit de mesures techniques (délocalisation de linformatique ), le conseil de gérance nintervient que peu, ses membres se laissent facilement convaincre. Il en va tout autrement lorsque les décisions touchent à ce qui les intéresse immédiatement. Les mêmes forces qui avaient bloqué les projets de Maurice Audoin pour rationaliser les invendus sont toujours à loeuvre. Dans un système coopératif où lon a fait du consensus une vertu, on ne peut toucher aux intérêts de quelques membres sans provoquer des vagues assez grosses pour emporter le projet. Jean Bardon lavait parfaitement compris.
Ce partage du pouvoir est lune des fragilités de lentreprise. Dès quil sagit de politique commerciale, le directeur général dune coopérative de client a les mains liées. Le mécanisme de tarification mis en place au lendemain de la guerre interdit toute vérité des coûts. Il est une source permanente de conflits. Par le jeu des bonifications, il privilégie les quotidiens, les titres les plus faibles et pénalise les plus puissants. Tant que les grands groupes de presse éditaient quotidiens et magazines, ils sen accommodaient puisquils rattrapaient, dun coté, ce quils perdaient de lautre. Des groupes qui ne produisent que des magazines risquent dêtre plus exigeants et de moins bien tolérer ce qui pourrait passer pour une aide à des entreprises peu rentables.
Ces aides, tout comme celles de lEtat, ont longtemps été justifiées par des motifs politiques. Il est, expliquait-on, légitime, dans une démocratie, de soutenir une presse dopinion. Il en va, ajoutait-on, de la liberté de penser. Largument a perdu beaucoup de force depuis que se sont développés, à coté de la presse écrite, de nouveaux médias. Pour un homme politique, il est aujourdhui plus important de passer dans une grande émission de radio ou de télévision que décrire une chronique dans le journal de son parti. Comment, dun autre point de vue, convaincre un éditeur allemand ou britannique que notre système est plus démocratique que ceux utilisés en Allemagne ou en Grande-Bretagne? Largument doit faire sourire intérieurement, et pas seulement à létranger. Louverture sur lEurope remet à leur juste place bien des déclarations sur la liberté dexpression. Lexpérience la montré : il nest pas vrai quun système coopératif protège mieux que dautres systèmes la liberté de pensée.
Prisonnière de ses mécanismes de tarification, incapble de les rénover et les de les faire évoluer dans le sens dune plus grande vérité des coûts, lentreprise risque de voir partir ses plus gros clients, qui pourraient avoir intérêt à se distribuer directement.
Le système coopératif na survécu que parce que construit autour dun pôle solide : Hachette. La puissance du groupe du boulevard Saint-Germain a été à lorigine de beaucoup de conflits, mais elle a assuré la stabilité de lensemble. Autant dire que la stabilité de lentreprise est liée à celle du groupe Hachette. Que celui-ci décide, pour un quelconque motif de se désengager et cest la question même de la survie de lentreprise qui se pose. Qui peut le remplacer? Un autre éditeur? On imagine les protestations de ses concurrents. Un éditeur étranger? Les protestations seraient encore plus vives. Un groupe spécialisé dans la distribution? Un banquier? Mais pourquoi des capitalistes iraient-il investir dans une entreprise coopérative? Et à quel prix vendre les parts de Hachette? Que valent les NMPP?
Toutes ces questions, difficiles, le mettent en évidence : les NMPP sont une puissance aux pieds dargile. Le système coopératif qui leur a permis de se développer et de devenir le plus important distributeur de presse dans le monde les menace, aujourdhui, de lintérieur. Au delà de la modernisation de leurs techniques, elles devraient entreprendre une réforme de leurs statuts. Mais cest ce quelles ne peuvent justement faire de lintérieur.