Philanthropie et Paternalisme : une économie du don
La tradition française du paternalisme
Le paternalisme a longtemps été lun des traits caractéristiques du management à la française. Des auteurs aussi différents que Landes, Halbwbachs ou dIribarne le mettent au centre de leur analyse de lindustrialisation en France. Historien, David S.Landes lattribue à la persistance de la tradition féodale dans un pays resté profondément catholique. Maurice Halbwachs y voit un compromis entre lEglise et le capitalisme : lEglise oppose traditionnellement les riches et les pauvres, "il ny a, dit-il, quun moyen de justifier sa richesse et les efforts quon a faits pour les acquérir : ce sont les bonnes oeuvres, laumône, la charité." "LEglise, ajoute-t-il, saccommode tant bien que mal du capitalisme quelle ne peut ignorer ; mais elle reste solidaire dune société ancienne qui lui était foncièrement hostile." Dautres analystes font référence à la doctrine sociale de lEglise, à la tradition personnaliste, à Emmanuel Mounier
Il est une tradition qui reste étrangement absente, comme effacée de la mémoire collective : celle des philanthropes, philosophes, administrateurs ou industriels qui ont fait, au tout début de la Révolution industrielle la théorie de ce quon nappelait pas encore le paternalisme. Quelques noms méritent dêtre cités : le duc La Rochefoucauld-Liancourt, que lon connait mieux pour avoir financé la fuite du roi, Delessert, banquier et inventeur des caisses dépargne, Gerando, ethnologue et haut fonctionnaire de lEmpire Industriels, financiers ou administrateurs, ces hommes puissants ont participé à la création des premières écoles darts et métiers, créé le mouvement mutualiste, inventé les premiers mécanismes de protection sociale et fait la théorie du paternalisme. Sils sont aujourdhui bien oubliés, leur influence fut discrète mais insistante. On trouve leur trace jusque dans les théories du rôle social de lingénieur de lentre deux guerres.
Leur histoire mérite dêtre brièvement racontée.
Un mouvement puissant
Le mouvement philanthropique est né à la veille de la Révolution, mais il ne sest vraiment développé que sous lEmpire. Il réunit alors des hauts-fonctionnaires, des industriels, des banquiers, ce que nous appelerions aujourdhui des dirigeants. Ces hommes dactions ont vu de près naître et se développer la révolution industrielle. Ils en ont souvent été des acteurs importants. Ils en mesurent rapidement les conséquences sociales et développent un programme qui leur ressemble : libéral, moderne, conservateur.
Libéraux, ils sopposent à toute obligation qui pourrait freiner le libre jeu du marché : pas question daugmenter les salaires des ouvriers, mais ils sinterrogent. Pourquoi la manufacture qui enrichit la société dans son ensemble appauvrit-elle ses ouvriers? Lecteurs, dAdam Smith, ils cherchent une réponse du coté de la division du travail. Elle produit, des richesses, mais elle entraîne "avec la variété des emplois, divers degrés daptitudes, dindépendance et, par conséquent, divers degrés de puissance, de rémunération." Le même moteur produit richesse et pauvreté. Lindustrialisation creuse les écarts entre riches et pauvres : elle rend plus accessibles les produits que consomment les pauvres, mais multiplie plus encore ceux destinés aux classes moyennes.
Formés à la fin du 18e siècle, ces hommes sont modernes et rationnels : ils examinent la pauvreté avec les yeux du physicien. Ils lobservent, lanalysent, sinterrogent sur son développement. Le baron de Gerando, auteur de ce qui fut sans doute le premier traité dethnologie (Considération sur les diverses méthodes à suivre dans lobservation des peuples sauvages) distingue le pauvre qui na, pour subsister que ses bras, de lindigent qui na pas de quoi subsister. Il sinterroge sur les vertus de linégalité en des termes qui évoquent les travaux contemporains du philosophe américain John Rawls.
Nés à la vie politique pendant la Révolution, ils en gardent lempreinte. La philanthropie est lhéritière de la charité chrétienne, mais il sagit dune charité laïcisée dont on a voulu, un temps, en 1793, faire un monopole dEtat. Ce nest plus seulement laffaire des riches et des prêtres. Cest celle de toute la société. "Tout homme, explique un manifeste philanthropique rédigé en 1790, a droit à sa subsistance." Ce droit devrait être inscrit dans la liste des droits de lhomme.
Membres de lélite de lEmpire et de la Restauration, ils sont conservateurs : ils sinquiètent des dangers que lextrême pauvreté, quils appellent indigence font courir à la société. Ils partagent lessentiel de lidéologie libérale, mais sont moins optimistes que Jean-Baptiste Say et ses amis. Lindustrie, écrit Gerando, "guérit les blessures quelle a faites. Mais ces résultats ne sont point absolus et ne sopèrent pas sans limmolation de quelques victimes." Ils sinquiètent des conséquences de la manufacture sur la société. Un célibataire peut vivre correctement avec un salaire douvrier. Un père de famille ne peut pas. Lindustrie qui enrichit la société menace aussi de la détruire dans ses fondements.
De là, leur conclusion : Si lindigence est le prix à payer pour la liberté de tous, il est juste que ceux qui en profitent indemnisent ses victimes. Le patron a, disent ces philanthropes, une responsabilité sociale. La liberté qui lui permet de gérer comme il lentend sa manufacture a un coût.
Des réalisations
Hauts fonctionnaires, industriels, les philanthropes étaient plus hommes daction que théoriciens. Habitués du pouvoir, ils ont construit un véritable appareil de pouvoir qui fonctionnait tout à la fois comme un lobby, un laboratoire où se testent des solutions et un instrument de diffusion des innovations. Ils ont créé de nombreuses organisations. Les plus connues sont la Société philanthropique, la Société industrielle de Mulhouse qui demande au gouvernement de limiter le travail des enfants, la Société dEncouragement de lindustrie Nationale. Mais il y en eut bien dautres : sociétés de prévoyances, dencouragement à lenseignement élémentaire A leur tête, dans leurs conseils dadministrations, on retrouve toujours le même mélange de hauts fonctionnaires, dingénieurs et dindustriels associés dans la défense de lindustrie naissante.
La Société dEncouragement est une bonne illustration de ces institutions. Créée en 1801 avec le soutien du ministre de lintérieur, Chaptal, elle devient immédiatement un lieu de rencontre où appareil de lEtat et dirigeants de lindustrie se rencontrent sous le regard dingénieurs. On y échange des informations, on y développe une idéologie basée sur un mélange de libéralisme, dinterventionnisme et de confiance dans le progrès. La Société dEncouragement nest pas, à proprement parler, une institution philanthropique puisqu'elle soccupe de technologie, met au concours des perfectionnements techniques et fait des rapports sur des innovations mais ses dirigeants, Liancourt, Gerando, Costaz, Delessert sont aussi à lorigine de la société philanthropique, des écoles darts et métiers, du Conservatoire des Arts et Métiers. Cest dans ce creuset où se mélangaient lEtat et lindustrie, que sest négocié, au fil de conversations souvent informelles, le partage des tâches entre lEtat protectionniste, et les industriels philanthropes : au premier, la protection contre la concurrence étrangère, au second, le traitement de la question sociale.
Hommes daction, les philanthropes ont imaginé et développé toute une série de modèles que les industriels ont souvent repris : jardins et logements ouvriers, caisses dépargne, régles de distribution de la charité, écoles techniques
Linvention de lenseignement industriel
Ils sont à lorigine du modèle français denseignement technique si différent des modèles britanniques ou allemands. Si lenseignement industriel fut, en France, très précoce, cest aux philanthropes quon le doit. Dès 1790, le duc de La Rochefoucault-Liancourt, le prince de Limay, créent des écoles pour les jeunes ouvriers. Tous deux sont industriels, ils voient la nécessité de remplacer le cadre traditionnel de lapprentissage que la Révolution vient de détruire en supprimant les corporations.
Dès 1802, le gouvernement reprend à son compte ce modèle : le ministre de lIndustrie, Chaptal, transforme quatre prytanées militaires en écoles dArts et Métiers. Très tôt, les ateliers on cessé dêtre, en France, un lieu denseignement. Les entreprises abandonnent à la collectivité, à des associations, au gourvernement la formation de leurs ouvriers. En cela, la France a choisi une voie originale, très différente de celle suivie par la Grande-Bretagne qui na supprimé ses corporations que beaucoup plus tard et a confié tout au long du 19e siècle, la formation des ses ouvriers à ses industriels, ce que beaucoup regretteront lorsquils découvriront quil faut savoir lire, écrire et compter pour tenir les emplois complexes que crée lindustrie.
Ces écoles darts et métiers, ancètres de lactuelle ENSAM, avaient la double ambition de "former des ouvriers instruits et habiles et des chefs datelier capables de construire toutes sortes de fabrications." Une part importante est consacrée aux travaux en atelier mais, malgré tous les efforts faits pour rapprocher ces cours professionnels des conditions réelles de la production, lenseignement suit une autre pente. Dès le début du siècle, on voit se mettre en place les mécanismes qui éloignent chaque jour un peu plus cet enseignement professionnel de la pratique réelle de lusine. Ce ne sont plus des ouvriers quelles forment, mais des techniciens, des chefs datelier, bientôt des ingénieurs. Plusieurs de leurs anciens élèves deviendront rapidement des chefs dentreprise. Mille fils tirent ces écoles vers le haut, cest-à-dire vers des enseignements théoriques :
- elles sadressent à des enfants agés (on y entre entre 13 et 16 ans) ayant déjà suivi un enseignement élémentaire, capables de lire, décrire et de compter, appartenant à des milieux capables de payer au minimum 200 fr en 1825. Elles sadressent donc à des enfants des couches moyennes.
- ses administrateurs reculent devant le coût de création dateliers industriels,
- ses enseignants découvrent vite limpossibilité dappliquer la division du travail dans un environnement dédié à la pédagogie,
- elles ne réussissent pas à trouver des enseignants capables danimer ces ateliers : les salaires quelles leur proposent sont de moitié inférieurs quils peuvent espérer obtenir dans des entreprises,
- elles sont, enfin, installées dans les locaux décoles militaires (Chalons, Angers ), loin des centres de production.
En séloignant de lusine et des conditions réelles de la production, ces écoles se rapprochent de lenseignement général traditionnel et développent un enseignement des techniques plus tourné vers la dimension scientifique que vers lorganisation de la production. Dès le début du 19e siècle, on les voit se tourner vers des travaux de recherche : plutôt que de donner en exercice à ses élèves la construction de chaudières à vapeur ordinaires de Watt ou Woolf, lécole de Chalons leur demande de fabriquer des modèles nouveaux.
Ces écoles ne donnent à leurs élèves aucun enseignement qui ressemble de près ou de loin à ce que nous appellons aujourdhui le management, mais elles leur proposent un modèle quils appliqueront plus tard dans les établissements quils leur seront confiées et qui deviendra caractéristique de lindustrie française.
Ce modèle, hiérarchique et disciplinaire, est directement emprunté à larmée qui leur a fourni locaux et personnel dencadrement : les élèves portent des uniformes, sont embrigadés dans des bataillons qui manoeuvrent dans la cour de lécole, réveillés au son du tambour, ils sont astreints au silence dans les ateliers A la lecture des textes qui décrivent ces écoles, on assiste, dailleurs, à un étrange chassé croisé entre le monde de lusine et celui du régiment : "Ce sont, explique lorganisateur dune école créée en 1833 au chateau de Ménars, des ouvriers que lon veut former : dès lors cest le régime qui convient à la vie douvrier Ils sont nourris comme la troupe, ils se lèvent à 5 heures " Jamais un chef dentreprise navait demandé à ses ouvriers de se comporter en soldat. Ce sont ces écoles militaires transformées en écoles darts et métiers, dirigées par danciens officiers qui ont introduit la discipline et organisation de larmée dans le monde de la production. Elles ont introduit la hiérarchie et la discipline militaires dans des entreprises qui ne la connaissaient pas toujours. On les retrouvera, à la fin du siècle, dans les projets de Fayol.
De la préoccupation sociale à la gestion
Les projets des philanthropes, quil sagisse de la création décoles techniques, de logements ouvriers ou de mutuelles, nont abouti que parce quils apportaient des solutions concrètes et raisonnables aux problèmes des entrepreneurs. On voit bien cela dans le journal intime dEmile Martin, directeur des forges dans le Nivernais, dont Guy Thuillier a publié de larges extraits.
Les forges du Nivernais sont installées dans une région désertique. Il faut faire venir des ouvriers. Est-ce pour cela que leur directeur sinterroge sur les salaires quil verse? Toujours est-il quon le voit faire une analyse détaillée des budgets des familles ouvrières plusieurs années avant que Le Play ne popularise cette technique. Ces calculs mettent en évidence "quil y a nécessairement une époque de la vie de manoeuvres à 2 F où il ne peut faire vivre sa famille", même sil est sérieux, travailleur et en bonne santé. Il faut donc que louvrier soit assisté, "mais cette assistance ne peut provenir que de lui-même, faute de quoi ce serait laumône, la solution - contre-sens que nous ne pouvons admettre, puisque louvrier étant seul producteur, lassistance ne peut venir que de lui." Partant de ce constat et de ce principe, que faire?
Les calculs montrent que "louvrier à 20 ans gagnant 2 F ne les dépense pas ; avec 1 F il se suffit sil na pas la charge de ses parents." La solution est donc que louvrier épargne pendant les périodes pendant lesquelles il gagne plus que nécessaire pour sa subsistance. Largent ainsi économisé lui servira à financer ses dépenses pendant les périodes où son salaire ne suffit pas. Mais, deux difficultés surgissent aussitôt :
- les ouvriers naccepteront dépargner que si on les y amène, "cela peut être une règle de fabrique" ;
- il nest pas sûr que lépargne suffise, les salaires sont trop faibles.
On peut résoudre cette dernière difficulté en réduisant les prix des produits et services que consomment les familles ouvrières. Lindustriel sait dexpérience que lon peut diminuer les coûts dun service en réalisant des économies déchelle. La collectivisation de certaines fonctions familiales est la solution : "il faut que la dépense des enfants pour le premier age soit considérablement réduite au moyen de lasile." Autre solution : la production domestique. Emile Martin vit dans le Nivernais, zone rurale où la terre est bon marché. Il propose de donner des parcelles aux ouvriers "pour couvrir une partie de la dépense." On a la lancêtre des jardins ouvriers qui ont envahi au siècle dernier les banlieues des villes industrielles et existent encore ici ou là.
Lessentiel du programme philanthropique est dans ce mélange de calcul rationnel, de libéralisme corrigé déconomie administrée et de souci dagir sur les comportements individuels. Le paternalisme est beaucoup plus quune police des âmes, cest une méthode de traitement des questions sociales qui emprunte autant à ladministration quà lentreprise capitaliste.
Epargne et Prévoyance
Reste à convaincre les ouvriers dépargner. Ce nest pas facile. Les pauvres népargnent pas spontanément, comment leur en donner le désir?
Les philanthropes ont vigoureusement lutté contre les loteries et tontines qui faisaient main basse sur les économies des pauvres et mis au point des institutions de prévoyance. Ils ont, notamment, créé les caisses dépargne. Dans un univers commandé par le temps éphémère de léchange et du marché, ils ont introduit le temps long de la prévoyance. Leurs idées sur lépargne ont été si souvent reprises quon a du mal à mesurer ce quétaient alors les enjeux.
Les ouvriers du début du 19e siècle sont encore peu familiarisés avec léconomie monétaire. Ils ne se sont pas défaits des rythmes traditionnels. Les entrepreneurs protestent régulièrement contre le chômage du lundi : on ne travaille que lorsquon a besoin dargent. On peut résoudre ce problème en réduisant le salaire au strict minimum. Cest la solution de nombreux auteurs britanniques, de Mandeville, notamment, qui écrit : "sil faut empêcher [les pauvres] de mourir de faim, il faut aussi quils ne recoivent rien qui vaillent la peine dêtre mis de côté ( ) il est de lintérêt de toutes les nations riches que les pauvres ne soient presque jamais inactifs, et pourtant quils dépensent au fur et à mesure ce quils gagnent." Arthur Young ne dit pas autre chose lorsquil écrit en 1771 : "Chacun à moins dêtre un imbécile sait bien que les classes inférieures doivent être gardées pauvres, sinon elles ne seront jamais industrieuses." Logiques, ces auteurs critiquent lépargne et font la théorie du salaire minimum, quils veulent ramener à ce qui est nécessaire pour subvenir aux besoins en nourriture.
Les philanthropes choisissent une autre voie : plutôt que de mettre les ouvriers sous la seule dépendance du besoin, ils faut, disent-ils, les amener à maîtriser leurs dépenses. Derrière ce choix se dessine toute une philosophie de lindustrie et du marché. Si lon veut que les pauvres épargnent, il faut quils aient confiance dans leur avenir. "Celui-là seul sait prévoir qui a réellement un avenir", écrit Gerando dans un ouvrage consacré à la bienfaisance, doù sa recommandation : "Faites que pour le pauvre, lexistence ait un certain prix si vous voulez quil se préoccupe de ses moyens de la conserver! ouvrez-lui quelques perspectives favorables, si vous voulez quil songe au lendemain." Gerando nétait pas seulement fonctionnaire et philanthrope, il était aussi philosophe, auteur dun ouvrage primé par lAcadémie de Berlin sur la génération des connaissances humaines. On y trouve cette remarque qui sapplique directement à notre problème : "Disciple de la mémoire, la prévoyance forme ses tableaux sur le modèle du passé. Elle attend des mêmes causes les mêmes effets. Cest avec les fils de lexpérience quelle forme les tissus de lavenir."
Plus que dautres, les ouvriers souffrent des crises, de linstabilité des prix et des marchés. Ils jouent leurs quelques économies à la loterie parce quils ont le sentiment que le hasard guide leur vie : "lignorance ne voit dans les événements que les jeux de la fortune." Les ouvriers néchapperont à lindigence que sils trouvent dans leur expérience passée des motifs de confiance. On est très loin des discours habituel des nantis sur le libertinage, cause de tous les maux des pauvres.
Au travers de ces réflexions et des mesures quils imaginent, les philanthropes proposent une théorie du salaire qui tranche sur les théories économiques classiques. Dans la vulgate libérale, le salaire correspond à ce dont louvrier a besoin pour reconstituer sa force de travail. Son taux est calculé au plus bas. Lintroduction de la prévoyance modifie cette économie : le salaire était le minimum vital, il devient minimum vital + ce qui est nécessaire pour assurer la prévoyance.
Pour éviter que ce supplément ne soit consommé au cabaret, Gerando conseille aux chefs dentreprise deffectuer des retenues sur salaires. Cest la solution quEmile Martin, comme beaucoup dautres patrons, retient. Dans limmédiat, ne reste donc plus pour le salarié que le minimum vital. Si lon veut éviter quil quitte lentreprise, il faut quil y ait intérêt : pour retenir leurs ouvriers et rendre la pilule moins amère, de nombreux patrons complètent cette retenue et versent à la caisse mutuelle de prévoyance un complément. On séloigne donc progressivement de la relation commerciale classique, traditionnelle. De nouveaux liens apparaissent, plus solides, plus durables. Louvrier qui épargne, le patron qui finance la caisse mutuelle sengagent pour une longue période. Cela nous parait naturel tant nous avons pris lhabitude de voir les organisations syndicales (et pas seulement elles) militer pour lemploi à vie. Mais, le droit du travail ou ce qui en tenait lieu sy opposait alors vigoureusement : "Lengagement dun ouvrier, disait la loi, ne pourra excéder un an, à moins quil ne soit contremaître, conducteur des autres ouvriers ou quil nait un traitement ou des conditions stipulées par un acte exprès."
Louvrier des économistes nentretient avec son patron que des relations déchange que lun et lautre sont libres de rompre à tout moment. Celui des philanthropes est engagé dans une relation plus complexe qui fait place au don.
Le management par le don
Léconomie du don nest pas inconnue des spécialistes. On la trouve sous différents noms dans la littérature savante : Karl Polyani lappelle la réciprocité générale, Charles Gide, Walras, Mill parlent de solidarité ou de coopération, Paul Samuelson de "tradition". Quel que soit le vocabulaire, cette économie repose sur le même mécanisme don/contre-don qua analysé Marcel Mauss. Ce ne sont plus des marchandises, du travail contre un salaire, que lon échange, mais des obligations : celles de soigner, denseigner contre celles de travailler, de respecter des règles.
On a vu que louvrier ne savait pas dépenser correctement le supplément de salaire qui nest pas nécessaire à lentretien de ses forces. Il a, nous disent tous ces auteurs, besoin dun guide, dune protection morale, dune sorte de tutelle. Limage du père, celle de la famille revient sans cesse dans les textes, on lentend aujourdhui encore dans les discours spontanés des chefs dentreprise. On peut chercher chez les psychanalystes une explication à la force de cette métaphore familiale. On peut aussi, plus modestement, se demander si la structure familiale nétait pas la seule structure sociale que connaissaient et comprenaient vraiment les patrons. Même là où les entreprises étaient puissantes, elles restaient familiales. Les industriels hésitent à créer des sociétés par actions. Ils font plus facilement confiance à leurs enfants quà des étrangers ; lorsquil leur faut des collaborateurs, ils les choisissent dans leur famille et lorsquils ne peuvent le faire, ils leur promettent dentrer dans la famille. La figure du gendre revient constamment dans la littérature sur les entreprises. On se marie pour faire carrière. A la veille de la dernière guerre, il arrivait encore que lon demande au directeur de lécole Centrale des stagiaires célibataires susceptibles dépouser la fille du patron. Faut-il, dès lors, sétonner que le discours paternaliste vienne spontanément sous la plume de ces patrons. Lorsque Jules Chagot, le créateur des Houillères de Blanzy, écrit "quil est de la prévoyance dun père de famille sage de profiter du bon accord existant parmi les siens pour conserver et faire fructifier en commun une propriété " il nutilise pas une métaphore : il pense à ses enfants.
Le patron se soucie de ses ouvriers, comme le père de ses enfants. Il ne se contente pas de payer des salaires, il sinquiète de la manière dont il sera dépensé. Il participe au financement de la caisse de secours mutuel, crée une école pour les enfants, un magasin Ce don initial crée des obligations. Lorsque les ouvriers les négligent, lorsquils se mettent en grève, par exemple, ils font bien plus que darrêter le travail : ils rompent la chaîne des obligations. Le syndicat, la grève blessent le patron au plus profond de lui-même. Il se sent trompé, floué, volé : on ne lui rend pas justice de ses efforts, on est ingrat. David S.Landes souligne, à ce propos, la différence de comportement des patrons britanniques et français : "Pour lemployeur britannique un syndicat était sans doute un adversaire, une grève était contrariante et coûteuse, leffort des travailleurs pour relever les salaires, chimériques. Ces choses là lui déplaisaient, mais il était disposé à les affronter. Pour lemployeur du continent, au contraire, un syndicat était une conspiration contre lordre public et la moralité publique ; une grève un acte dingratitude ; leffort des travailleurs pour relever les salaires, lindiscipline dun fils impatient. Tout cela était le mal, et on ne négocie pas avec le mal."
Les philosophes du 18e avaient expliqué que le commerce adoucissait les moeurs. Le marché, disaient-ils en substance, dépersonnalise les relations : on ne se met pas en colère contre le client qui refuse dacheter votre produit. Le don réintroduit une dimension sentimentale dans les relations au sein de lentreprise que les libéraux critiquent : lentrepreneur, dit Courcelle-Seneuil, "oublie quelque fois que dans un contrat de prestation de travail, il ny a ni bienfaiteur ni obligé, mais seulement 2 hommes qui prennent lun envers lautre des engagements." Le don rend les relations plus intenses, plus chaudes, les conflits sont plus douloureux, plus violents aussi. Il superpose à la relation marchande classique un lien plus personnel.
Dans les entreprises les plus importantes ce lien se fait à travers un intermédiaire. Le curé joue souvent ce rôle. Cest lui qui demande au patron dembaucher un fils, attire son attention sur une famille méritante. Cest lui que lon sollicite, que lon cherche à séduire. Ce qui a pour effet :
- de rendre le patron plus lointain, plus inaccessible et donc plus puissant ;
- de superposer deux liens : celui entre le patron et louvrier et celui entre louvrier et le curé. Le curé intercéde dautant plus volontiers auprès du patron quon obéit mieux aux commandements de lEglise ;
- dintroduire une certaine indépendance entre la relation de marché et la relation de don. Cest capital. Le patron ne connait plus ses ouvriers, ses devoirs à leur égard en sont allégés. Il peut, par ce biais, se libérer de ses obligations et considérer le travail que lui fournit louvrier comme une marchandise et rien dautre.
Toute la force du paternalisme tient à cette relation inégale quil construit entre louvrier et le patron. Son apparition dans cette institution nouvelle quest lentreprise a souvent été interprétée comme une résurgence de la vieille société, une trace de la tradition féodale. Il sagit plutôt une construction sociale originale inventée pour répondre à des problèmes nouveaux. Reste à découvrir lesquels.
Les deux paternalismes
Michelet faisait remarquer que la philanthropie était plus fréquente dans deux catégories dentreprises : les petites et les très grandes.
La proximité du patron et de louvrier, dans les entreprises les plus petites explique les relations particulières qui sy nouent. On est dans lordre du domestique. Courcelle-Seneuil le suggère lorsquil explique que les ouvriers préfèrent travailler dans des entreprises dirigées par danciens ouvriers : les conditions de travail y sont plus dures quailleurs, mais il arrive que le patron offre une bouteille de vin, ce qui passe pour une "courtoisie" et entraîne une augmentation rapide du rythme de travail. Ce paternalisme de la petite entreprise est spontané. On le trouve sans doute, identique, dans dautres pays.
Propre à la France est le succès des idées paternalistes dans les grandes entreprises. On en trouve aujourdhui encore trace dans les réflexions sociales du patronat. Lexplication traditionnelle insiste sur le rôle idéologique de lEglise. En quête dune réponse aux défis de lindustrialisation, elle aurait repris à son compte plusieurs des idées des philanthropes. Cette thèse butte sur une difficulté : les grands patrons nétaient pas confits en dévotion. On peut même penser quils se méfiaient dune institution réactionnaire plus proche des grands propriétaires terriens que deux. Il faut chercher ailleurs.
La sociologie des élites du 19ème siècle offre une piste. Les biographies des dirigeants des grandes entreprises dalors soulignent toutes leur rôle politique. Ils sont aussi maires, députés, sénateurs. Le Creusot, Blanzy, Saint-Vallier, Montceau les Mines, Gueugnon ont comme maires les patrons des entreprises locales. Leurs collègues britanniques nont pas ce souci : ils soccupent de leurs affaires et laissent à dautres le soin de la politique.
Lhistoire et la géographie expliquent cette différence : beaucoup dusines sétaient installées dans des pays neufs, dans des villes nouvelles sans élites locales ni bourgeoisie. Les maires ne sont pas élus, mais choisis par le préfet. Dans les grandes agglomérations ouvrières, il ny a pas le choix : seul le patron de lusine peut occuper le poste.
Devenus maires, les industriels ont vécu, comme les philanthropes, la contradiction du libéralisme qui crée des pauvres en même temps quil multiplie des richesses. Le même homme qui condamnait ses ouvriers à la pauvreté lorsquil prenait des décisions dans son bureau de chef dentreprise, devait organiser des secours dans son bureau de la mairie. Que les patrons aient cherché à résoudre cette contradiction ne doit donc pas surprendre Ils lont fait dautant plus volontiers que beaucoup sétaient installées dans des régions éloignées où la main doeuvre était rare : il leur fallait faire un effort pour conserver leurs ouvriers : qui a envie de sinstaller là où il ny a ni logements, ni boutiques? Sous couvert de philanthropie, on appliquait donc des principes de bonne gestion.
Ces principes de bonne gestion faisaient, de plus, bon ménage avec la prudence. Les ouvriers navaient pas le droit de se réunir, dappartenir à des syndicats et à des associations de défense. Une manière de tourner la loi était de créer des caisses de secours et de prévoyance. Si on en croit la littérature patronale dalors, les patrons craignaient que ces institutions nouvelles ne deviennent une arme dans la lutte des classes. En sy associant, en versant automatiquement une partie du salaire de leurs ouvriers, en y ajoutant quelques centimes, ils se donnaient un droit de regard sur ce qui sy passait.
Dans tous ces cas, le patron agissait en labsence de toute obligation contractuelle. Rien ne le forçait à loger ses ouvriers, sinon son intérêt bien compris. Et cest parce quil donnait sans y être contraint quil pouvait attendre que lon respecte les règlements et que lon se méfie des meneurs qui appellent à la grève.
Une trace qui subsiste
La Révolution de 1848 a porté un coup fatal au mouvement philanthropique. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, Delessert, Gerando, sont morts. Ceux qui leur ont succédé à la tête des institutions philanthropique nont pas leur envergure. Les industriels qui les soutenaient ont dautres soucis et pensent déjà confier à lEtat la prévoyance. On discute à lAssemblée Nationale de projets de retenue obligatoire sur les salaires pour les retraites. "La société qui a lobligation de lassistance a le droit dimposer la prévoyance dans la limite possible", explique lauteur dun de ces projets. "Les classes inférieures sont des mineurs auxquels il faut que lEtat impose le soin de leur avenir" explique un autre. On est entré dans une nouvelle époque.
Ecrasés par Malthus, dont la pensée est infiniment plus forte, rendus inaudibles par des décennies de langue de bois patronale, les inventeurs du paternalisme se sont enfoncés dans loubli, leur nom ne se maintient quavec difficulté dans les dictionnaires, plus personne ne consulte leurs écrits et, cependant, on ne peut parler, à leur propos, déchec. Non seulement ils ont fortement marqué la direction des grandes entreprises mais les institutions quils ont inventées, les écoles techniques, la caisse dépargne, les logements sociaux se sont développées et vivent, pour certaines, toujours.
Ce mouvement philanthropique correspond à un moment de lhistoire où la solidarité se cherche de nouvelles institutions. Les corporations traditionnelles ont été supprimées par la Révolution, les institutions chrétiennes laïcisées. Il faut tout réinventer.
Ils se situent quelque part entre la charité chrétienne où donne qui veut et les mécanismes modernes qui rendent obligatoires la contribution aux dépenses sociales. Ils combinent les deux. Dun coté, ils laissent au chef dentreprise la liberté de faire comme il lentend. Il a, disent-ils une responsabilité, mais les chrétiens disaient aussi que le riche devait donner aux pauvres. De lautre, ils mettent en place des mécanismes qui introduisent les pauvres dans le circuit de lassistance (ils doivent eux aussi participer au financement de leur retraite par lépargne) et rendent obligatoire les prestations.
Les philanthropes nétaient pas des spécialistes du management, mais ils ont créé un modèle, imaginé des solutions et apporté quelques idées majeures :
- lidée de prévoyance,
- la mutualisation de productions privées,
- le mécanisme du don et contre-don qui traverse le siècle et que lon retrouve au début de la troisième république dans lidéologie solidariste des fondateurs du parti radical socialiste.
Leurs intuitions seront reprises et développées dans la seconde moitié du siècle par des industriels et développées par deux ingénieurs proches des saint-simoniens et de la grande industrie : Frédéric Le Play et Emile Cheysson.