1848, ou la découverte de la grande entreprise
1848 et les quelques années qui ont suivi ont marqué un tournant dans lhistoire industrielle de la France que lon peut résumer dun mot : la découverte de la grande entreprise. On connaissait, depuis le début du siècle, les grandes usines, dans les régions les plus dynamiques, notamment en Alsace, on observait, depuis une dizaine dannée, un mouvement de concentration des uintés de production, mais cest avec les journées de 1848 que lentreprise industrielle moderne sortit de lombre et fit son entrée dans la théorie. Les économistes commencèrent à lanalyser, sinterrogeant sur le rôle de la machine, sur la formation des salaires, sur les meilleures manières de gouverner une fabrique. Aux enquêtes sur la misère ouvrière, se subtituent progressivement des études sur la France industrielle, sur les usines. Au coeur de cette réflexion, on trouve le capitalisme et la machine à vapeur.
Le grand capital a la conquete du monde
1848 vit lémergence dune nouvelle classe sociale, le prolétariat. Pour la première dans lhistoire, on vit le programme politique de la bourgeoisie seffacer un instant derrière les revendications sociales des ouvriers parisiens : augmentation des salaires, diminution de la longueur de la journée de travail, suppression du marchandage, du travail aux pièces, expulsion des ouvriers anglais. Les contemporains ne sy trompèrent pas. Comme lécrivit Marx, pendant ces journées "eurent lieu les premiers combats davant-postes de la grande lutte des classes cachée sous les ailes de la République bourgeoise."
Ces journées donnèrent aux réformateurs loccasion dessayer leurs hypothèses. On créa des coopératives ouvrières. On testa, dans les ateliers nationaux, lélection des contremaîtres. Sur le terrain des idées, on vit éclater les concepts des premiers théoriciens de lindustrie. Lentrepreneur de Jean-Baptiste Say sefface, le producteur de Saint-Simon disparait derrière lopposition entre le capitaliste et le prolétaire. Cest dans des textes de Michel Chevalier que ce renouvellement du paysage social sexprime de la manière la plus nette. Ce saint-simonien écrit en 1848 des Lettres sur lorganisation du travail qui font une théorie du capitalisme de combat. La première sans doute. Son lyrisme rappelle les réve de Saint-Simon sur les producteurs, mais le producteur céde la place au capital : "Les outils, les machines, les appareils, tout ce qui compose lattirail gros ou menu de nos échoppes de nos ateliers, de nos usines ; les forces de la nature dès quelles sont appropriées, le vent sur les ailes du moulin, la chute deau sur les palettes ou dans les augets des roues, la vapeur deau contre le piston de la machine à feu ; toutes les inventions, une fois quelles ont pris corps dans un engin quelconque, cest du capital ; les vastes approvisionnements de matières que nécessite la grande industrie, encore du capital ; les routes, les canaux, les chemins de fer, le bateau de nos rivères, le navire à voile ou à vapeur qui fend les mers, le cheval du routier et la locomotive, toujours du capital.
Lhabileté de louvrier lui-même, quil doit à une instruction préalable, à un apprentissage, à lexemple et aux conseils de son père, à sa propre expérience, cest aussi du capital, capital précieux, capital dune rare puissance."
Si les Français sont misérables, continue Michel Chevalier, cest que la France ne produit pas assez. "Lamélioration populaire, écrit-il, exige avant tout ( ) le développement de la puissance productive de notre travail." On luttera efficacement contre la misère en créant des usines, en les équipant des machines les plus modernes qui augmente la production, en consommant du capital. "Sans capital, toute société un peu nombreuse est forcée pour subsister ( ) daccepter la dépendance absolue des travailleurs." Le capital apporte la liberté. "Lhistoire à la main, nous avons le droit de le proclamer, (le capital) est un grand libérateur." Partant de ces bases, M.Chevalier critique vivement toutes les revendications ouvrières de 1848. Il sen prend successivement aux augmentations de salaires et aux réductions dhoraires. Reprenant des arguments libéraux de F.Bastiat, quil cite dailleurs à plusieurs reprises, il condamne les interventions de létat dans le contrat de travail : "la main doeuvre est une marchandise dont la valeur se règle comme celle de toute autre" par la loi de loffre et de la demande. Même les critiques contre le marchandage lui paraissent excessives. "Je ne connais, conclut-il, quun moyen den finir avec la bourgeoisie : cest den finir avec le capital, avec la propriété, avec les lumières ; mais il me semble qualors on en aura fini avec la civilisation et par conséquent avec lavenir des ouvriers." On ne saurait être plus clair : la bourgeoisie industrielle est porteuse des lumières et de civilisation. Sur ses épaules repose lavenir de la société.
Idéologue de cette classe montante qui simpose sous le Second Empire, Michel Chevalier raisonne souvent, dans ces lettres, comme les industriels les plus traditionnels. Il ne voit pas que les gains de productivité peuvent accompagner et compenser les réductions dhoraires et les augmentations de salaire. Mais, son éloge du capital est aussi celui de la grande entreprise quil ne limite pas, à linverse de beaucoup dautres, au seul secteur industriel. Il consacre notamment de longs développements à la question commerciale.
Le commerce est alors très mal organisé, il coûte cher, est vivement critiqué par Fourier, notamment, qui fut employé dans des sociétés de négoce et témoin des pratiques . Aux reproches traditionnels (accaparement des produits, spéculation et gains rapides dans les périodes de disette) Fourier ajoute un nouveau thème : la faible productivité du commerce. "Nos usages emploient fréquemment cent personnes à un travail qui en exigerait à peine deux ou trois si lassociation existait. ( ) Il suffirait de personnes pour approvisionner le marché dune ville, où se rendent aujourdhui mille paysans. ( ) La superfluité dagents est partout effrayante et sélève communément au quadruple du nécessaire dans tous les emplois commerciaux." Plusieurs auteurs veulent réorganiser le commerce en utilisant les méthodes les plus radicales. Un certain Brothier propose de le nationaliser.
Chevalier répond à ces critiques en reprenant le projet de Flachat et Lamé de création de sociétés spécialisées dans lentreposage qui mettraient à la disposition des industriels des locaux où stocker leurs produits. La solution des problèmes de commerce nest pas politique, mais économique. Cest en injectant du capital dans le commerce quon éliminera ses défauts.
Dans un tout autre domaine, la lutte contre la misère ouvrière, Godin ne dit pas autre chose. On présente volontiers le créateur du Familistère de Guise comme un réformateur. On lassocie à Saint-Simon, Owens ou Fourier. On en fait un héritier des philanthropes du début du siècle. Il sinspira des premiers et partagea les préoccupations des seconds, mais sa démarche est celle dun capitaine dindustrie, dun capitaliste. Cela ressort très nettement de textes où on le voit inventer un nouveau marché : celui du logement social.
Comme les philanthropes de la génération précédente, Godin part dun constat : le salaire moyen dun ouvrier ne permet pas de vivre dans des conditions satisfaisantes. Pas plus queux, il nimagine daugmenter les salaires, mais il ne veut pas, non plus, de laumône. Il se demande "comment donner à lhabitation de chaque ouvrier les avantages qui nexistent que pour les privilégiés de la richesse?" La réponse est dans lapplication du capital et des méthodes industrielles à la question du logement : "Dans la première moitié de ce siècle, capital et travail ont créé la grande industrie et transformé les moyens de transports ; ils ont créé les usines et les chemins de fer ; il leur reste à entreprendre la réforme architecturale de lhabitation." A linverse des réformateurs, Godin ne veut pas modifier les comportements, il ne veut rien imposer : "Le palais social na quun rôle à remplir : rendre plus facile lexercice de la libert éde chacun, rendre plus facile à la famille lexercice de ses habitudes et de sa manière de vivre, et offrir à son choix quand cela est possible de meilleurs procédés." Tout est dans linvention de meilleurs procédés.
Le programme de Godin repose sur la recherche déquivalents à ce que possèdent les plus riches. Il sagit de donner aux ouvriers les "équivalents de la richesse" grâce à la mutualisation. Ce qui coûte cher pour une famille isolée devient abordable lorsque réalisé pour une collectivité. Doù le développement de logements collectifs qui permettent denvisager des équipements collectifs : ventilation, eau à tous les étages doù, aussi, la création de buanderies, de magasins collectifs, dateliers de cuisine, etc.
Cette démarche rappelle celle des industriels philanthropes qui créaient des logements pour leurs ouvriers au début du siècle, elle sen distingue par le financement. Godin consacre de longues pages au bilan financier du Familistère. Le capitaliste est attentif au rendement du capital investi. A 3%, ce rendement est, dit-il, faible, mais les loyers ont été calculés en fonction des prix des logements ouvriers. Si lon sadressait à des personnes un peu plus aisées, on pourrait atteindre des rendements de 5 ou 6% tout à fait raisonnables.
La machine a feu
Chevalier et Godin sont des pionniers qui inventent de nouveaux marchés et proposent au capital de nouveaux espaces où exercer sa puissance. Leurs collègues, industriels ou banquiers, investissent plutôt dans les chemins de fer ou dans les usines, là où lon met en oeuvre la grande innovation du siècle : la machine à feu. Ils le font massivement puisque les chemins de fer ont absorbé 4630 millions de francs entre 1840 et 1859.
Cette machine à vapeur, à laquelle on attribue volontiers le succès de lindustrie britannique, modifie profondément léconomie des entreprises. Dans un texte aujourdhui célèbre, mais alors peu lu, Rélexions sur la puissance motrice du feu, Sadi Carnot le dit on ne peut plus nettement : "Enlever aujourdhui à lAngleterre ses machines à vapeur, ce serait lui ôter à la fois la houille et le fer ; ce serait tarir toutes ses sources de richesse, ruiner tous ses moyens de prospérité ; ce serait anéantir cette puissance colossale. La destruction de sa marine, quelle regarde comme son plus ferme appui, lui serait peut-être moins funeste."
Mais cest à un britannique, Andrew Ure, que revenait de mettre en évidence limpact de la machine à vapeur sur lorganisation des entreprises. Son livre, La philosophie de la manufacture, traduit en français en 1836, ne traite que de la fabrication du coton, de la laine, du lin et de la soie, mais on a, à le lire, limpression que son auteur a visité tout ce que la Grande-Bretagne compte de filatures modernes. Ce ne sont plus des manufactures à lancienne quil décrit, mais des usines construites autour de machines à vapeur. La "factory" est "un système de mécaniques productives mises continuellement en action par un pouvoir central" ; cest "un vaste automate, composé de nombreux organes mécaniques et intellectuels qui opèrent de concert et sans interruption, pour produire un même objet." Ailleurs, il écrit : "la machine à vapeur est le contrôleur général de lindustrie anglaise ; cest elle qui la conduit dun train régulier, et ne lui permet de se ralentir que lorsquelle a rempli sa tâche ; elle soulage aussi ces efforts continuels qui obligent si souvent louvrier à prendre quelques instants de repos."
Avec la machine à vapeur, le capital sinstalle dans lusine et prend le contrôle du rythme du travail, il soulage louvrier de ces efforts qui lobligaient à se reposer et lui donnaient loccasion de flâner. Il construit une organisation centralisée, mais sur un autre modèle que celui de la surveillance, imaginé par Bentham : lingénieur qui commande la machine et calcule son rendement remplace lentrepreneur au centre du dispositif. Un nouveau personnage prend pied dans lusine, le technicien, auquel Carnot, Clapeyron et quelques autres donnent des formules de calcul.
Andrew Ure met en évidence une autre conséquence de la pénétration de la machine à vapeur dans les usines : la disparition de la division du travail de la manufacture, quil appelle "ancienne routine", "principe si fécond en jalousies et en mutineries parmi les ouvriers." La machine impose organisations et comportements nouveaux. Il reviendra aux managers de la deuxième moitié du siècle de les découvrir, de les inventer et de les mettre en oeuvre.
La fin du travail à domicile
Ces grandes organisations équipées de machines à feu se mettent en place alors que sessouflent les modes traditionnels dorganisation. Journalistes, géographes ou économistes, tous ceux qui parcourent la France industrielle et visitent ses usines, soulignent le dépérissement du travail à domicile, caractéristique de la première révolution industrielle.
Ce long déclin fut plus souvent imposé que librement consenti. Louis Reybaud, humoriste devenu sur le tard économiste, nous montre des entrepreneurs qui hésitent à acheter des machines et se méfient des manufactures qui réunissent des ouvriers. Les patrons ont, nous dit-il, "une préférence instinctive pour le régime où le salaire ne se discute pas, où, prenant les hommes en détail, isolés les uns des autres, il garde le rôle prépondérant et na pas à redouter les conséquences dune ligue qui se formerait contre lui." A la manufacture, ils préfèrent lindustrie à domicile, "dans les campagnes, aucune entente nest possible." Ces entrepreneurs reculent devant les risques liés aux investissements quexige la manufacture : dans le système traditionnel, le patron ne produit que lorsquil y a une demande. Lorsquil ny en a pas, il cesse de travailler : "tout le dommage pour lui se résume en un manque à gagner, il na ni loyer à payer, ni matériel à amortir." Il en va, naturellement, tout à fait autrement dans les manufactures.
Les ouvriers sopposent eux aussi à la manufacture à laquelle ils reprochent de détruire des emplois. En fait, comme lindique L.Reybaud, les ouvriers nont rien à perdre au développement des manufactures : ils y trouvent des salaires plus satisfaisants, une meilleure hygiène, des possibilités de lutte collective. Et cependant, ils résistent. Les ouvriers refusent la manufacture, sa discipline et ses horaires. Ils ont beaucoup de difficultés à se détacher du monde traditionnel, ce qui se traduit, dans les usines par une productivité médiocre. L.Reybaud revient trop souvent sur ce problème pour ne pas lavoir abordé avec ses interlocuteurs lors de ses visites. Il explique cette résistance ouvrière par le "besoin impérieux et presque violent dindépendance. Sastreindre aux règles de la manufacture, simposer volontairement un frein, être assujetti à des heures et à un travail précis, cest là une condition à laquelle louvrier ne se résignera pas de son plein gré, et quil regardera toujours comme une déchéance."
A.Audiganne, qui visite en 1860 plusieurs manufactures de la région de Rouen, développe les mêmes thèmes : "Le travail à domicile correspond à merveille à cet esprit dindividualisme qui est le fond du caractère normand." Mais il souligne aussi les limites de ce mode dorganisation : "Cest parce quelle na pas de frais générauxà spporter, parce quelle peut se contenter de très petits bénéfices, que (lindustrie à domicile) se soutient et prospère face à notre grande industrie." Lun et lautre décrivent la lente dérive des salaires du travail à domicile, qui diminue chaque jour un peu plus alors quil se maintient ou augmente dans les usines. Pour rester compétitifs, les ouvriers à domicile doivent baisser leurs prix. Ils ne sarrêtent de le faire, dit Reybaud, que lorsque le travail est à peu près gratuit. Lusine est leur seul avenir!
la fin des illusions reformatrices
Partout, on sinterroge sur les formes à donner à lorganisation de ces nouvelles entités qui surgissent un peu partout à mesure que séloigne le vieux monde. La révolution de 1848 a été, pour la France, un formidable terrain dexpérience en matière de management. Un socialiste, Louis Blanc, fait partie du gouvernement provisoire. Il a, à ses cotés, un ouvrier : le mécanicien Albert. Pendant les quelques semaines quils restent au pouvoir, ils mettent en oeuvre les idées des réformateurs. Un décret de juillet organise une aide financière de 3 millions aux coopératives qui velent faire les ouvriers de "létat de salarié à celui dassociés volontaires."
Des coopératives se créent. Ce ne sont quéchecs : "Louvrier, écrit un observateur contemporain chargé dune enquète sur une fabrique de drap de Louviers organisée en coopérative, ne demande pas à être associé, cest incontestable ; mais, si on lui propose de le devenir, en lui faisant ressortir que quoiquil arrive il sera payé de sa journée, quil prendra part aux bénéfices sans contribuer aux pertes, que, dun autre coté, quand cela lui plaira, il pourra quitter létablissement en renonçant à ces bénéfices qui, pour lui, sont choses bien éphémères, on conçoit parfaitement quil accepte. Mais pour le bien de lachose, que fait-il? Rien. Il narrive pas 5 minutes plus tôt à latelier, et il tirerait lui-même le cordon de la sonnette plutôt que de rester une minute après lheure où il lui est permis, comme simple ouvrier de partir."
Autre échec, mieux connu celui-ci : celui des ateliers nationaux. On le retiendra car il a donné lieu à une polémique inédite qui vit sopposer deux manières de diriger de grandes organisations.
Pour Louis Blanc, qui fut à lorigine de ces ateliers, il sagissait de donner aux chômeurs victmes de la crise le moyen dexercer leur métier dans des établissements financés par lEtat. Le minitre des travaux publics chargé de leur réalisation, Marie, en modifia lesprit, se contentant dorganiser des travaux de terrassement et den faire, selon lexpression de Marx, des "worhouses anglais en plein air". La gestion de ces ateliers fut dabord confiée à un fils dindustriel, ancien élève de lécole centrale, Emile Thomas, puis, trois mois plus tard, à un ancien élève de lécole polytechnique, membre du corps des ponts et chaussées, Léon Lalanne.
La gestion de ces deux directeurs fut vivement contestée et donna lieu à la publication dun livre dEmile Thomas et à un rapport de lAssemblée Nationale. Ces documents nous donnent un éclairage assez rare sur les méthodes de management alors pratiquées, sur les hésitations des uns et des autres et sur les batailles de prééminence entre écoles dingénieurs. Ils témoignent aussi, et surtout, de lémergence dune préoccupation toute nouvelle : la gestion des grandes administrations.
Lobjectif avoué dEmile Thomas est de maintenir lordre dans Paris : "Je ne réclame comme mien, écrit-il, que létablissement de cet ordre semi-militaire ( ) par lequel, pendant près de 3 mois, jai pu parvenir à maintenir lordre dans Paris." Il met en place une organisation qui emprunte sa structure et son vocabulaire à larmée, mais fonctionne sur un mode semi électoral/semi méritocratique. A la base, il y a des escouades de 10 personnes, 5 escouades sont réunies dans une brigade et quatre brigades font une lieutenance. Chefs descouade et bigadiers sont élus par les ouvriers, les lieutenants sont choisis parmi les élèves de lécole Centrale. Au dessus des lieutenances, il y a des compagnies (900 hommes), des services (2700 hommes) puis des arrondissements. La structure est géométrique, parfaitement rationnelle, aussi nette de dessin que le phalanstère de Fourier.
Ladministration intérieure est confiée à 3 sous-directions respectivement chargées de la direction des travaux, de la comptabilité et des salaires, et de lenregistrement des ouvriers. Le directeur est assisté dun bureau de correspondance.
Une première difficulté surgit lorsque le ministre décide de confier à ces ateliers nationaux des travaux de terrassement qui dépendent de ladministration des Ponts et Chaussées. En bonne logique, il devrait y avoir au sommet de la hiérarchie des ingénieurs de ce corps. Mais, ce serait transformer les centraliens en conducteurs de travaux. Or, explique Emile Thomas, "on accuse les ingénieurs des Ponts et Chaussées de traiter leurs subordonnés, les conducteurs, avec hauteur et dureté ( ) et cependant de leur laisser tout le soin des affaires." Ce conflit subalterne envenime les relations avec les ingénieurs des Points et Chaussées alors que le nombre douvriers inscrits dans les ateliers augmente rapidement. La situation devient rapidement intenable. A peine trois mois après sa nomination, "trois mois dune organisation dont les dangers saggravaient tous les jours" écrira un peu plus tard le rapporteur de la commission de lAssemblée Nationale, Emile Thomas est remercié, envoyé à Bordeaux, dans des conditions quasi romanesques. On nomme à sa place une des étoiles montantes du corps des ponts et chaussées.
Léon Lalanne est le prototype de ces ingénieurs qui dirigèrent lindustrie française pendant tout le 19e siècle. Spécialiste de la construction des voies ferrées, il participa à la construction de chemins de fer en France, en Espagne, en Suisse et en Roumanie. Il publia plusieurs articles scientifiques, inventa une méthode pour compter la circulation et un instrument "propre à effectuer rapidement les opérations les plus compliquées, élévation aux puissances, extraction des racines " : larithmoplanomètre. Il publia encore une méthode pour concevoir les réseaux de chemin de fer et mit au point un système de représentation graphique basé sur la géométrie projective. Il est lauteur dune philosophie de la technologie, article dune quarantaine de pages publié en 1840 dans lEncyclopédie Nouvelle, qui napporte pas grand chose, mais montre quil avait des lectures : il cite longuement Smith, Ure et Babbage ; et quil savait réfléchir sur son expérience puisquil prend, pour illustrer les vertus de la division du travail, lexemple de lorganisation des études à lécole polytechnique.
Dès sa nomination, Léon Lalanne fait preuve dautorité et restructure profondément lorganisation. "Il avait, écrit le rapporteur de la commission de lAssemblée Nationale, remanié les bureaux de la direction et supprimé plusieurs services complétement inutiles. Il sétait occupé activement de simplifier les rouages et de déterminer partout les attributions. Il avait pris des mesures dordre pour les dépenses centrales, notamment pour amener la réduction et par suite la suppression complète des dépenses de chevaux et de voitures, dépenses notoirement abusives. Afin de régulariser le paiement des salaires, M.Lalanne voulait substituer à la paye quotidienne la paye hebdomadaire sur des rôles dressés et certifiés davance par les différents chefs de corps. Il exigeait la rentrée des rôles émargés dans les 48 heures. Pour donner à laction administrative une impulsion plus ferme et plus suivie, il instituait entre les chefs darrondissement et le bureau central, des inspecteurs généraux chargés dun contrôle supérieur sur tous les services. Pour fortifier la direction et simplifier la marche de la comptabilité, il augmentait le nombre des hommes par brigade, il mettait tous les grades au choix de ladministration et il diminuait les préogatives imprudemment attribuées aux délégués." En dautres mots, il introduit quelques uns des éléments clefs de toute organisation moderne :
- promotions contrôlées par le sommet, et non par la base,
- définition précise des attributions,
- analyse des procédures et circuits de linformation,
- mise en place de contrôles qui doublent la chaîne hiérarchique.
Thomas répond à ces mesures et à ce quelles comportent de critiques implicites par un livre épais. Le geste est insolite. On est en pleine révolution, mais ces deux ingénieurs se battent sur leur gestion. Avaient-ils des idées politiques? Sans doute. Différaient-elles? Cest probable. Et, cependant, ce nest pas sur cela quils sopposent, mais sur la meilleure manière de distribuer des salaires, dorganiser des brigades, de loger et transporter le directeur général. Cette polémique est significative des temps. Une nouvelle discipline, la gestion des grandes organisations, émerge, gagne son autonomie et prend corps au milieu des manifestations, à la veille dune guerre civile qui fit plusieurs miliers de morts dans Paris.
Cest sur ce terrain largement déblayé, quindustriels, ingénieurs et théoriciens inventent le management de la grande entreprise. Nous allons suivre cette découverte du management à travers les textes quils ont lu, ceux quils ont écrit et leurs réalisations telles que les ont décrites les observateurs contemporains.