Les soldes

Bernard Girard, bonjour. Vous voulez nous parler ce matin des soldes. CĠest dĠactualitŽ.

HŽ oui. Vous savez quĠelles ont commencŽ il y a quelques jours et que lĠouverture des magasins ˆ minuit sur les Champs-ElysŽes a suscitŽ une polŽmique. Mais je voudrais dĠabord vous parler du dŽveloppement de ce phŽnomne qui prend chaque annŽe un peu plus dĠimportance. On voit des gens faire la queue devant des magasins, ce qui nĠŽtait pas le cas il y a quelques annŽes.

De plus en plus de gens attendent les soldes pour faire leurs coursesÉ

CĠest effectivement ce que lĠon dit. Robert Rocherfort qui est directeur du CrŽdoc, un organisme spŽcialisŽ dans lĠanalyse des comportements des consommateurs, dit que 70% des Franais achtent tout ou partie en soldes. Il dit mme que 30% des franais ont retardŽ leurs achats de No‘l pour profiter des soldes. Ce sont des chiffres trs ŽlevŽs mais quĠil faut, je crois, nuancer : les Žcarts de chiffres dĠaffaires entre les mois de soldes et les mois sans soldes son souvent moins importants quĠon ne pourrait penser. Le chiffre dĠaffaires des commerants parisiens lors des dernires soldes pour lesquelles nous ayons des chiffres, celles de lĠŽtŽ 2003, nĠa ŽtŽ, en moyenne, que de 10 ˆ 20% supŽrieur ˆ ce quĠil est dans un mois ordinaire. Ce qui montre que nous continuons dĠacheter en dehors des pŽriodes de soldes. Nous le faisons dĠautant plus volontiers que les commerants multiplient depuis quelques mois les promotions, les ventes privŽes qui font concurrence aux soldes et qui, dĠailleurs, au delˆ de ce que lĠon peut dire sur la crise, me font penser que les comportements des consommateurs Žvoluent. Nous nous rapprochons probablement du modle amŽricain o les remises jouent un r™le beaucoup plus important dans nos dŽcisions.

Une augmentation de 20% du chiffre dĠaffaires, cela ne para”t pas beaucoupÉ

Ce sont les chiffres que donne la Chambre de Commerce de Paris et quĠelle a calculŽs ˆ partir dĠune enqute rŽalisŽes sur les commerces de la rue de Rennes, qui est une des rues les plus animŽes dans les pŽriodes de soldes. Ces chiffres sont effectivement assez faibles. 2003 nĠa pas ŽtŽ une trs bonne annŽe. Les hausses de chiffres dĠaffaires Žtaient les annŽes prŽcŽdentes plut™t de 20 ˆ 30%. Il nĠy a pas eu pendant ces soldes dĠŽtŽ de rattrapage : les gens qui avaient rŽduit leur consommation dans les premiers mois de 2003 nĠont pas compensŽ leur retard en juin et juillet. Quand la situation est morose, on rŽduit aussi bien sa consommation pendant les soldes que le reste de lĠannŽe. Certains commerants disent dĠailleurs quĠau delˆ de la crise ils doivent, du fait de la rŽduction du temps de travail, faire face ˆ la concurrence de lĠindustrie du tourisme, des vacances, des week-ends prolongŽs que lĠon prend de plus en plus volontiers. LĠargent que lĠon dŽpense ˆ lĠh™tel, on ne le dŽpense pas ailleurs.

Au delˆ de ces considŽrations qui mŽriteraient dĠtre approfondies et vŽrifiŽes, il faut distinguer deux choses que lĠon a tendance ˆ confondre : le surcro”t dĠactivitŽ, il y a plus de monde dans les magasins, et lĠaugmentation du chiffre dĠaffaires. Les commerants vendant moins cher, il faut vendre plus pour obtenir le mme chiffre.

Quand on se promne dans la rue, on voit ds les premiers jours des rabais de lĠordre de 50% et on ne comprend pas trs bien pourquoi les commerants nĠessaient pas tout simplement de vendre un peu moins cher tout au long de lĠannŽe.

On peut effectivement se poser la question, mais les soldes ont ŽtŽ conues pour liquider les invendus, pour se dŽbarrasser de tout ce qui encombre les magasins, ce qui explique, dĠailleurs que lĠon peut, pendant cette pŽriode vendre ˆ perte. Elles donnent, en fait, aux commerants la possibilitŽ de corriger les erreurs dĠapprŽciation quĠils ont faites lorsquĠils ont passŽ quelques mois plus t™t leurs commandes. Ils pensaient vendre 50 manteaux, ils nĠen ont vendue que 30, il leur en reste 20 sur les bras, les vendre avec des marges plus faibles, voire ˆ perte, leur permet de refaire leur trŽsorerie et de recevoir les nouvelles collections.

JĠai lĠimpression que le phŽnomne a pris de lĠampleur, que les soldes sont plus importantes aujourdĠhui quĠil y a quelques annŽesÉ

CĠest exact et cela tient ˆ plusieurs facteurs :

-       dans le domaine de la confection, qui reste le domaine privilŽgiŽ des soldes mme si on voit depuis quelques annŽes se multiplier les soldes dans dĠautres secteurs, comme la maroquinerie, le mobilier ou lĠinformatique, les soldes sont plus abondantes parce quĠil y a plus de choix. Plus il y a de modles, de couleurs, de tailles, plus le commerant a de chances de se tromper dans ses prŽvisions et plus donc il a dĠinvendus dont il doit se dŽfaire ;

-       la grande distribution, les grands magasins qui ont, dĠailleurs ŽtŽ parmi les promoteurs de ces techniques, en font une abondante utilisation. Les soldes leur permettent dĠattirer des clients dans leurs locaux qui circulent dans le magasin et qui achtent des produits qui ne sont pas soldŽs ;

-       jĠajouterai, enfin, que les commerants confrontŽs ˆ la crise depuis deux ou trois ans multiplient les opŽrations de remises sur les prix, les promotionsÉ qui ressemblent beaucoup aux soldes sans en tre vraiment au sens propre puisque, vous le savez, les soldes sont encadrŽes, rŽglementŽes. Ce sont les prŽfets qui donnent dans chaque dŽpartement les dates de dŽbut et de fin. Des dates qui peuvent dĠailleurs varier. Dans certains dŽpartements les soldes dĠhiver se terminent, comme ˆ Paris, le 7 fŽvrier, dans dĠautres, ˆ Lyon, par exemple, elles durent dix jours de plus. Toutes ces opŽrations de promotion font naturellement concurrence aux soldes.

Vous nous dites que les commerants vendent leurs invendus. JĠai bien lĠimpression que certains commerants remplissent leurs stocks ˆ la veille des soldesÉ

La rŽglementation leur impose dĠavoir depuis au moins en stock les produits vendus pendant les soldes. Mais vous avez raison : les commerants sĠapprovisionnent spŽcialement pour les soldes. Et cela tient ˆ lĠŽconomie de la confection.

Imaginez que vous soyez commerant. Vous pensez avoir une clientle pour des pull-overs ˆ 300Û. Vous voulez naturellement les marges les plus ŽlevŽes et vous demandez ˆ votre fabricant de baisser ses prix, ce quĠil ne peut faire quĠen en fabriquant un trs grand nombre. Imaginons que vous ayez la vente de 50 pulls. Pour vous les vendre au prix que vous souhaitez, le fabricant doit rŽaliser des Žconomies dĠŽchelle, automatiser la production, acheter de la laine en grande quantitŽÉ Mettons quĠil ait besoin dĠen fabriquer 500 pour atteindre le prix qui vous convient. Il lui en reste 450 sur les brasÉ

Il peut les vendre sous une autre marqueÉ

CĠest effectivement ce quĠil fait. Ce qui explique que lĠon trouve les mmes produits ˆ des prix diffŽrents chez des commerants diffŽrents. Mais vous pouvez, vous aussi, en acheter un peu plus pour les vendre pendant les soldes ˆ des clients qui nĠauraient pas les moyens dĠacheter les produits ˆ leur prix ordinaire. Et par ce biais, vous Žlargissez votre clientle.

Mais vous tes sžr que ce sont toujours les mmes produits ?

On a parfois lĠimpression que les produits vendus pendant les soldes ne sont pas de la mme qualitŽ que ceux disponibles le reste de lĠannŽe : les produits exposŽs en vitrine pendant les pŽriodes de soldes ne sont pas toujours ceux que lĠon voit le reste de lĠannŽe . Et lˆ, le commerant triche : il profite de sa rŽputation, de sa bonne image pour vendre des produits mŽdiocres ˆ des prix qui ne sont pas vraiment cassŽs. 

Mais ils ont droit de faire cela ?

Comme je le disais ˆ lĠinstant, on ne peut mettre en vente que des produits achetŽs au moins un mois plus t™t, mais rien ne vous empche de commander quelques semaines avant le dŽbut des soldes des produits de moins bonne qualitŽ, que vous gardez en fond de magasin. Ces comportements sont probablement de plus en plus frŽquents, ne serait-ce que parce que les commerants ont toujours beaucoup de choses ˆ vendre pendant les soldes alors mme que les grandes cha”nes de distribution utilisent des techniques de flux tendu qui leur Žvitent dĠavoir trop de stock.

Mais est-ce que les commerants nĠauraient pas intŽrt, tout de mme, ˆ vendre un peu moins cher, quitte ˆ avoir des marges plus faibles sur les produits quĠils vendent ?

CĠest effectivement une question que lĠon a envie de se poser lorsque lĠon voit les rabais consentis ds les premiers jours. Vous parliez tout ˆ lĠheure de remises de lĠordre de 50% alors que les soldes viennent tout juste de commencer. Chez certains commerants, jĠai vu des rabais de 60%, alors quĠil y a trois ou quatre ans, des baisses aussi importantes nĠintervenaient quĠen fin de pŽriode de soldes, dans la deuxime dŽmarque. A lĠinverse de ce que lĠon pourrait croire, ce nĠest pas bon signe : cela veut dire que les commerces nĠont pas vendu autant quĠils pensaient, que leurs rŽserves sont pleines dĠinvendus. 2003 a ŽtŽ mauvais pour lĠindustrie textile. Des marques aussi solides que Kooka• ou Gap sont en difficultŽ, ce qui explique que lĠon ait vu ds le mois de dŽcembre des promotions qui pourraient rŽduire le succs de ces soldes.

Mais est-ce que les commerants continuent de faire des bŽnŽfices avec ces remises ?

Il y en gŽnŽral un rapport de 1 ˆ 5 entre le prix en sortie dĠatelier et le prix de vente, avec, entre les deux, les cožts du grossiste, le transportÉ un pull-over qui sort dĠusine ˆ 15Û est vendu 75Û, mais si le commerant est passŽ par un grossiste, ce qui est en gŽnŽral le cas, il lĠa achetŽ 30Û. Une remise de 50% ne lui laisse donc pas grand chose : juste un peu plus de 7Û. Mais tout dŽpend des marges pratiquŽs et du prix auquel le commerant a accŽdŽ ˆ la marchandise. Il est clair que plus le commerce est important, plus il peut nŽgocier avec ses fournisseurs et gagner dĠargent sur les soldes.

Il est Žgalement possible que la crise ait amenŽ les grossistes ˆ baisser leurs marges, ce qui donnerait aux commerants plus de facilitŽ pour vendre avec de fortes remises. Celˆ dit, des dŽmarques trs importantes dŽs les premiers jours peuvent avoir un effet pervers : elles peuvent inciter les consommateurs ˆ se prŽcipiter dans les magasins. Pourquoi attendre puisquĠil nĠy aura probablement pas de deuxime dŽmarque ? Et les commerants qui sont, dans lĠensemble, plut™t contents de ce dŽbut de soldes, risquent de dŽchanter lorsque dans quelques jours, leurs magasins seront de nouveau vides et quĠils nĠauront plus rien ˆ vendreÉ

Il y a eu cette annŽe, comme lĠannŽe dernire, une polŽmique sur lĠouverture la nuit et le dimanche. QuĠen pensez-vous ?

JĠai lĠimpression que cette polŽmique sert les commerces qui ouvrent la nuit et le dimanche. Elle fait parler dĠeux, il y a des reportages ˆ la radio, ˆ la tŽlŽvision, et cela attire sans doute des clients, ce qui justifie un peu plus ces ouvertures. Plus on critique, plus on donne envie ˆ ceux qui ne le font pas de le faire. CĠest une sorte de cercle vicieux.

Pour le reste, on sait que la grve que les syndicats ont organisŽ au Printemps pour protester contre lĠouverture ˆ 8 heures du matin a ŽchouŽ. Il nĠy a pas eu un seul grŽviste et pour cause : il nĠy avait que des volontaires. JĠajouterai que les rŽmunŽrations pratiquŽes dans le commerce, toujours trs faibles, incitent les employŽs ˆ accepter tout ce qui peut amŽliorer leur ordinaire. Et les pŽriodes de soldes, qui sont Žpuisantes, sont Žgalement rŽmunŽratrices pour ceux qui acceptent de travailler un peu plus longtemps. On est dans une situation qui rend trs difficile la contestation syndicaleÉ

DĠautant que les consommateurs y ont intŽrtÉ

Exactement. Les consommateurs que nous sommes apprŽcient de pouvoir faire des courses plus tard. Le problme des soldes nĠest, en lĠespce, que marginal. Cela ne concerne que quelques jours dans lĠannŽe et quelques grands magasins parisiens, sur les Champs-ElysŽes ou sur les grands boulevards. Mais le problme des horaires des magasins est plus gŽnŽral. Ce thme mŽriterait ˆ lui seul une chronique, mais il me semble que lĠon doit tenir compte dĠau moins quatre paramtres :

-       lĠemploi : des ouvertures plus longues crŽent des emplois puisquĠil faut deux Žquipes lˆ o on nĠen a dĠordinaire quĠune ;

-       les rŽmunŽrations des salariŽs : le travail le dimanche ou le soir sont mieux payŽs et il faut tre attentif ˆ ce que cela ne change pas ;

-       les conditions de vie des salariŽs : la tentation des entreprises est dĠajuster au plus prs les temps de travail et les pŽriodes de forte activitŽ, ce qui veut dire des horaires hachŽs, des temps partiels, avec des salariŽs qui passent plus de temps dans les transports en commun quĠau travail ;

-       et, enfin, la santŽ Žconomique du petit commerce qui nĠa pas, ˆ lĠinverse des grandes surfaces, les moyens dĠouvrir plus longtemps et qui peut donc sĠen trouver trs mal.

Vous le voyez, le dossier est assez compliquŽ. La pression des consommateurs est trop forte pour que ces horaires atypiques ne se gŽnŽralisent pas. Encore faut-il que cela se fasse dans des conditions satisfaisantes pour les salariŽs.