Le contrôle du travail intellectuel
Pourquoi parler du contrôle dans un séminaire consacré à la relation salariale ?
Lincomplétude et lopportunisme des salariés
*Les limites cognitives du contrôleur, obstacle à la croissance des entreprises
*Une typologie des systèmes de contrôle
*La confiance
*Le contrat commercial et le marchandage
*Le contrôle visuel et les architectes
*La tradition comptable et le contrôle mutuel
*Les ingénieurs et le contrôle par la norme
*Les psychologues, le management par objectif et lautocontrôle
*Lautre opportunisme : lappropriation privée du capital intellectuel
*Le cas particulier de lindustrie informatique
*Le contrôle du travail intellectuel
*Les méthodes de contrôle du travail intellectuel
*Renforcer les protections traditionnelles
*La création de liens patrimoniaux
*Les bases de connaissances
*La démarche ethnologique
*Quelques mots pour conclure
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Pourquoi parler du contrôle dans un séminaire consacré à la relation salariale ?
Pour comprendre pourquoi nous avons choisi de parler de contrôle dans un séminaire consacré à la relation salariale, il faut revenir au contrat de travail et, plus précisément, à ce quil distingue du contrat commercial : son silence sur le contenu des tâches qui seront confiées au travailleur recruté. Autant le contrat commercial décrit dans le détail ce que lacheteur attend du fournisseurs, qualité, délais autant le contrat de travail est discret. Il est en ce sens incomplet au sens des économistes.
Cette incomplétude est volontaire. Elle satisfait les deux parties :
Lincomplétude et lopportunisme des salariés
Cette incomplétude présente cependant un inconvénient : elle donne au salarié la possibilité de faire preuve dopportunisme. Comme il ne sait pas vraiment ce que lon attend de lui, il peut mesurer ses efforts, flâner comme dit Taylor. Comme rien de très précis nest écrit dans son contrat, il peut à tout moment dire : " mais ce nest pas dans le contrat, je ne savais pas, ce nest pas à moi de faire cela. " Cela ne veut pas forcément dire que tous les salariés abusent de la situation, mais les chefs dentreprise partagent assez volontiers cette remarque que lun des premiers théoriciens du management, Courcelle-Seneuil, fait dans la première moitié du 19ème siècle : " On doit croire à la probité personnelle de ceux quon emploie, mais il faut organiser les bureaux et les ateliers comme sils nen avaient aucune. "
Cest pour éviter le développement de cet éventuel opportunisme que lemployeur met en place des mécanismes de contrôle. En ce sens, le contrôle est bien le complément du contrat de travail, ce qui vient le compléter, corriger son incomplétude originelle.
Les limites cognitives du contrôleur, obstacle à la croissance des entreprises
La construction de ce contrôle a occupé dés les débuts les industriels. Cest la première question quils se posent lorsquils pensent leur organisation. Et très vite, ils rencontrent une difficulté majeure : leurs limites cognitives. Je peux contrôler cinq, dix, quinze personnes, mais au delà, je ne peux plus. La littérature parle très tôt dune limite physique : on ne peut pas contrôler efficacement plus de 6 ou 7 personnes.
La solution serait naturellement de déléguer le contrôle. Ce qui pose deux problèmes :
Cette difficulté dorganiser une délégation du contrôle fiable est un obstacle à la croissance des organisations qui amènera les économistes de la société séconomie politique à juger impossible la création de grandes entreprises sous le Second-Empire et au début de la Troisième République.
Si lhistoire leur a donné, cest que Et les progrès dans les techniques de contrôle et la croissance des organisations sont allés de pair : les entreprises nont pu grandir que parce quelles ont su inventer des méthodes de contrôle plus efficaces. Pour ne prendre que cet exemple, les grandes structures apparues dans les années 60, les conglomérats, les multinationales nont pu se développer que parce quelles ont découvert des moyens de concilier lautonomie des managers et contrôle de leur activité. Cest à ce moment là que lon voit apparaître la comptabilité analytique, le management par objectif qui donnent aux directions générales le moyen de pallier leurs limites cognitives et de piloter, cest le mot quon emploie alors, des organisations étendues et complexes.
On remarquera, dailleurs, quà la même époque, des économistes développent des modèles qui répondent à ces questions :
Une typologie des systèmes de contrôle
On pourrait donc écrire une histoire des techniques de contrôle qui sont nombreuses et, souvent, dans la pratique mêlées. Jai préféré les classer, les organiser en quelques grandes familles.
La première solution imaginée pour éviter lopportunisme des contrôleurs a consisté à les lier par des liens familiaux et financiers : si le contrôleur est un membre de la famille de lemployeur, sil participe au capital, sil peut espérer prendre la succession du patron, alors il résistera à la tentation de devenir le complice des salariés. La confiance professionnelle est alors basées sur des relations extra-professionnelles.
Cette solution a naturellement des limites : une seule personne pouvant prendre la succession du patron, on ne peut exclure lopportunisme des héritiers qui nont aucune chance. On remarquera que cette structure familiale perdure. Plusieurs grands groupes français sont aujourdhui dirigés par des héritiers : Dassault, Michelin, Bouygues, Leclerc, Danone, Lagardère
Le contrat commercial et le marchandage
Une autre solution était dassocier contrat de travail et contrat commercial : plutôt que de recruter des salariés, on passe un contrat commercial avec des sous-traitants qui recrutent eux-mêmes des salariés. Cest la logique du marchandage, mais cest également celle que lon retrouve dans beaucoup de contrats de sous-traitance.
Cette solution présente également des inconvénients : elle favorise le turn-over et rend difficile laccumulation de compétences.
Le contrôle visuel et les architectes
Le contrôle visuel est le plus naturel. Il a fait lobjet de nombreux perfectionnements, depuis le panoptique de Bentham qui permet de le démultiplier jusquaux systèmes contemporains de vidéo-surveillance en passant par la construction des bureaux des contremaîtres en surplomb des ateliers dans la plupart des usines. Dans tous les cas, il sagit délargir la portée du regard du surveillant.
Ce contrôle repose sur trois éléments :
La tradition comptable et le contrôle mutuel
Le contrôle mutuel qui fait léconomie de la relation hiérarchique, asymétrique est apparu à la fin du 19ème siècle lorsquil a fallu résoudre les problèmes posés par les grandes organisations administratives. Elle a été introduite dans les entreprises par les comptables qui ont appliqué à lorganisation les principes de la comptabilité en partie double. Le premier théoricien de ce type dorganisation est un comptable qui fut responsable des services administratifs de plusieurs sociétés métallurgiques : Adolphe Guilbault.
Ce contrôle mutuel a depuis fait lobjet de nombreux développements liés aux progrès des techniques comptables, à lapparition de la comptabilité analytique, des techniques de facturation interne, de contrôle de gestion qui toutes permettent de concevoir lentreprise comme une sorte de petit marché. Dans toutes les organisations qui utilisent ces techniques, on entend les chefs de service dire quils sont " comme les patrons dune PME ".
Les ingénieurs et le contrôle par la norme
En même temps que les comptables développaient leurs systèmes de contrôle mutuel, les ingénieurs ont mis en place des techniques basée sur la construction de normes ou de standards auxquels les salariés se plier. Le contrôleur na plus besoin de connaître dans le détail le travail des salariés quil surveille, il suffit quil soit capable de mesurer les écarts entre leur production et les standards.
Lorsque lon parle de standards on pense immédiatement à la production industrielle et au chronomètre des tayloriens, mais le standard nest pas forcément un temps, ce peut être une manière de faire, une démarche. Les méthodes de lindustrie informatique, Merise, SADT, Mimosa relèvent de cette logique : on décrit une bonne manière de faire et on vérifie que les développeurs respectent bien les différentes étapes.
Les psychologues, le management par objectif et lautocontrôle
Cette idée que les salariés sont forcément opportunistes nest pas toujours confirmée. De nombreuses expériences ont montré quils faisaient spontanément des efforts pour peu quon sintéresse à eux (travaux de Mayo à la Western Electric). Cest un des thèmes majeurs de la littérature managériale contemporaine qui a donné naissance à des techniques dautocontrôle, dont la plus célèbre est certainement le management par objectif qui suppose que le salarié sengage sur un objectif dont il peut de lui-même contrôler la réalisation.
Lautre opportunisme : lappropriation privée du capital intellectuel
Jusquà présent, nous avons envisagé lopportunisme du salarié sous le seul angle de la retenue dans leffort. Cest bien le thème qui a le plus occupé et qui occupe toujours le plus les directions. Mais le salarié peut faire preuve dopportunisme de bien dautres manières.
On disait tout à lheure que lincomplétude du contrat de travail donne au chef dentreprise la possibilité de construire son organisation comme il lentend, de concevoir et de fabriquer des produits nouveaux mais il y a à cela une contrepartie : il va devoir demander à ses collaborateurs de développer des connaissances, des savoir-faire et des compétences originaux tant pour sadapter à lorganisation quil met en place que pour fabriquer les produits quil invente. Cet ensemble constitue ce que lon appelle depuis une dizaine dannées le capital intellectuel de lentreprise, capital qui se distingue des autres formes de capitaux en ce quil " dans la tête des salariés ".
Ce qui pose une vraie difficulté : si les compétences et connaissances sont dans la tête du salarié et, souvent, seulement là, ceux-ci peuvent lemporter avec eux lorsquils quittent lentreprise. Pour peu que ces idées, connaissances et savoir-faire donnent à lentreprise un avantage concurrentiel déterminant, leur départ peut se révéler une catastrophe. Les directions ont donc tout intérêt à sapproprier ces savoirs.
Pendant très longtemps, la question ne sest pas posée, sinon marginalement. Les entreprises étaient protégées de la fuite de ces biens immatériels par toute une série de protections :
Le cas particulier de lindustrie informatique
Les nouvelles technologies ont modifié la donne. Aucun de ces freins à lopportunisme ne fonctionne vraiment dans ces industries :
Et cest ce qui sest passé. Toute lhistoire de la Silicon Valley est celle du pillage des laboratoires des grandes entreprises par des chercheurs qui sinstallent à leur compte pour développer des idées quils ont développées ou trouvées chez leur ancien employeur : Fairchild, Xerox Ce modèle sest révélé particulièrement efficace, il a favorisé le développement de la Silicon Valley qui la emporté sur dautres districts industriels et, notamment, sur la route 128 de Boston qui au début des années 80 lui faisait encore concurrence
1.Deux facteurs expliquent ce phénomène :
Le contrôle du travail intellectuel
Les industriels confrontés à ces difficultés ont tenté de freiner ce pillage de leur capital intellectuel, de contrôler lopportunisme de leurs ingénieurs et chercheurs. Les solutions utilisées traditionnellement pour contrôler le travail intellectuel, les examens ou concours dentrée quutilisent les professions libérales ou les administrations, ne pouvaient leur être daucun secours. Il leur fallait trouver des solutions pour sapproprier les connaissances enfermées " dans les têtes " de leurs collaborateurs. " Enfermées " parce quils les avaient eux-mêmes produites dans leur travail et quils pouvaient sen estimer légalement, légitimement propriétaires.
Il ne sagissait donc pas seulement de lutter contre la copie de concurrents mais également contre lappropriation didées nées dans leurs bureaux, ateliers et laboratoires par ceux-là même qui les avaient développées.
Cette appropriation pose deux problèmes à lemployeur :
La question du contrôle du travail intellectuel est née et sest développée dans le monde des nouvelles technologies, mais on a très vite découvert que tous les salariés pouvaient créer et sapproprier des connaissances utiles à lensemble de lentreprise. Pourquoi découvrir cette idée maintenant et pas plus tôt ? peut-être tout simplement parce que les entreprises sont devenues si complexes que plus personne ne maîtrise la cartographie des compétences et des connaissances. Les solutions tayloriennes qui permettaient de réunir les savoirs dans des bureaux détude et de méthodes ne sont pas envisageables dans des organisations éclatées qui utilisent chaque jour des milliers de compétences.
Les méthodes de contrôle du travail intellectuel
Plusieurs pistes ont été explorées.
Renforcer les protections traditionnelles
La première a tout simplement consisté à renforcer les moyens traditionnels de la propriété industrielle.
Les logiciels peuvent aujourdhui être beaucoup plus facilement brevetés quhier. Le nombre de brevets déposés dans cette classe a dailleurs fortement augmenté.
Les avocats ont développé des techniques de harcèlement juridique pour mieux protéger les employeurs californiens : on impose la signature de clauses de non-concurrence et on poursuit systématiquement les salariés sensibles qui se font recruter chez un éventuel concurrent. Cela a un effet dissuasif
2.La création de liens patrimoniaux
Une autre solution a consisté à lier les acteurs sensibles à lentreprise en leur distribuant des actions, des stock-options. Ce qui sest fait massivement dans les NTIC aux Etats-Unis, mais aussi en France et qui pose des problèmes nouveaux :
Comme ces solutions ne suffisaient pas, on a imaginé de réunir toutes ces compétences dans de grandes bibliothèques, dans des base de connaissances. Et cest ce que lon a tenté de faire avec tous ces outils de Knowledge Management dont on parle beaucoup.
Lidée était dinterroger ceux qui ont des connaissances sur leur savoir pour pouvoir ensuite le formaliser et, éventuellement, lautomatiser. Les systèmes expert dont on parlait beaucoup il y a quelques années reposaient sur cette idée : on doit pouvoir décrire les savoirs, les règles quappliquent les experts dans leur travail et les diffuser largement.
Cette solution sest rapidement heurtée à de nombreuses difficultés :
De fait, si de nombreux projets ont été lancés beaucoup ont été abandonnés.
A défaut de pouvoir constituer de manière systématique des bases de connaissance, on a cherché à formaliser et organiser de manière systématique les pratiques traditionnelles déchange dinformation dans les milieux de travail.
Les pionniers de cette démarche ont été des ethnologues travaillant pour Xerox. Cette entreprise spécialisée dans la photocopie vend beaucoup de prestations de maintenance et il lui fallait trouver le moyen daccumuler et faire circuler les solutions imaginées par ses techniciens un peu partout dans le monde. Ces ethnologues ont observé que lorsquils se rencontraient ces techniciens échangeaient volontiers leurs trouvailles, quils vivaient souvent sur le mode de lexploit, quil y avait dans leurs conversations spontanées autour des machines à café des compétitions : cétait à celui qui aurait résolu le problème le plus difficile. Cest par ce biais, ont expliqué les ethnologues, que les informations et les connaissances circulent dans cette communauté.
Les chercheurs de Xerox ont donc imaginé de mimer ces échanges et de créer des outils qui permettent aux membres dune même communauté déchanger des problèmes et des solutions. Ils lont fait en utilisant les technologies internet et lon voit aujourdhui se développer des outils qui permettent des échanges entre spécialistes. Lorsquun professionnel rencontre une difficulté dans son travail, il envoie un message aux membres de sa communauté qui lui communiquent les solutions quils imaginent ou quils ont utilisées dans des cas voisins. La machine se charge de collecter les messages et de créer automatiquement une base de connaissances que des experts peuvent après coup nettoyer, organiser.
Ces solutions donnent des résultats contrastés, plutôt bons dans certaines expériences réalisées dans les entreprises informatiques, plutôt décevants ailleurs. Beaucoup dépend, semble-t-il, du contexte, des valeurs des acteurs (beaucoup repose sur la notion dhonneur), de lenvironnement hiérarchique (cela ne marche pas lorsque la hiérarchie sanctionne directement ou indirectement les contestations), de lenvironnement juridique et des pratiques déchange dinformations dans la communauté.
Je voudrais pour conclure faire deux remarques :