Bernard Girard

Le bénévolat, critique silencieux du travail salarié

 

Il y a en France 10 millions de bénévoles qui donnent 5 heures de travail par semaine à des associations de toutes sortes. Ce sont le plus souvent des femmes et, surtout, des hommes en pleine activité. Leurs motivations sont multiples mais tous sont attachés aux spécificités du secteur non lucratif, à sa dimension non marchande, à son fonctionnement démocratique. Plus complément du salariat que substitut, le bénévolat apparaît comme un critique silencieux du monde du travail à l'heure où les militantismes syndicaux ou politiques sont en recul.

 

Le bénévolat est une énigme pour qui s'intéresse au contrat de travail : voilà en effet des acteurs qui acceptent de travailler volontairement sans rémunération, en dehors de tout contrat et donc des protections que celui-ci peut apporter, et ceci dans des conditions souvent difficiles. Bien loin d'être d'une exception c'est un phénomène massif que l'on rencontre dans tous les grands pays industrialisés et qui, bien loin de disparaître, a tendance à progresser et qui pourrait continuer de le faire puisque beaucoup y voient un moyen de pallier ou compenser les réductions d'effectifs dans la fonction publique comme c'est déjà le cas dans certaines corporations (pompiers) et comme ce pourrait l'être prochainement dans d'autres secteurs (surveillants de l'Education Nationale, gardiens de musée, éducateurs dans les prisons…).

Son analyse éclaire la dimension non marchande des relations au travail, ce qui échappe au contrat, elle aide à comprendre les comportements non rationnels que l'on observe dans les organisations, comme cette satisfaction qu'expriment des travailleurs dont les tâches sont manifestement très difficiles (cas des trieuses de poisson), comme ces dons à l'organisation que font les salariés qui acceptent spontanément de travailler plus que ne demande leur contrat sans rémunération. On connaît le cas des cercles de qualité japonais qui se tiennent en dehors des heures contractuelles, qui ne sont donc pas rémunérés et qui, cependant, attirent un très grand nombre de salariés. Lorsque l'on rencontre des cas similaires dans des organisations françaises, on fait en général l'hypothèse que ces dons à l'organisation sont faits sous la pression, dans la crainte de perdre son emploi ou de ne pas avoir une promotion, mais n'y a-t-il pas d'autre explication?

Son analyse met également en évidence l'extrême ambiguïté des relations des salariés avec leur travail. Comme on le verra un peu plus loin, le bénévolat n'est pas un substitut du travail salarié mais un complément qui prend souvent des formes critiques : se lancer dans le bénévolat c'est choisir volontairement des comportements et des pratiques à mille lieues de ceux usuels dans le monde de l'entreprise.

Ce sont ces différents points que je vais aborder dans cet exposé après une rapide présentation de quelques données chiffrées sur le phénomène.

Le travail bénévole : une activité en croissance

On définit en général le bénévolat comme "un travail non rémunéré, comme du temps passé à rendre service à des groupes ou organisations en dehors de la famille ou des amis." Ce qui recouvre trois idées :

  1. celle de travail, c'est-à-dire d'effort, de production, le bénévolat n'appartient pas au monde du loisir. On a défini le bénévolat comme un travail que l'on pourrait confier à une tierce personne salariée ;
  2. celle de gratuité ou de don : le travail n'est pas rémunéré, le bénévole donne son temps. en ce sens, il échappe au contrat de travail salarial,
  3. celle d'altruisme, puisque le bénévolat n'est pas un travail domestique. En ce sens, l'acteur ne tire ni directement ni indirectement un bénéfice de son activité comme dans le secteur domestique.

Le bénévolat examiné ici est celui mis en œuvre dans des organisations à but non lucratif. Ce sont ces institutions qui organisent le plus souvent le bénévolat, même s'il existe un bénévolat informel qui passe par d'autres voies, notamment depuis quelques années par les réseaux informatiques.

Un secteur longtemps négligé

Le secteur associatif, qu'on appelle parfois le tiers secteur, a longtemps été négligé. On le savait complexe, regroupant des institutions très variées, depuis les clubs dont les membres se réunissent pour partager des biens publics (un terrain de tennis, un territoire de chasse) jusqu'à des crypto entreprises (organismes de formation) en passant par des institutions charitables. On les connaît mieux depuis l'enquête internationale lancée par la John Hopkins University (1) et les travaux que lui ont consacré des sociologues comme Edith Archambault, Jean-Louis Laville, ou Bernard Enjolras, des ethnologues, comme Marc Abélès (2) et des économistes, comme Lionel Prouteau. Les enquêtes récentes de l'INSEE et du Laboratoire d'Economie Sociale de Paris 1 ont par ailleurs permis de mieux connaître, sur le plan statistique, un secteur aussi important que dynamique (3).

700 000 associations

Dynamique et viveur, ce secteur l'est certainement. Il y a chaque année entre 60 000 et 70 000 créations d'associations, un chiffre à rapprocher des 180 000 créations d'entreprises comptabilisées en 2001.

Faute d'informations sur les disparitions, il est assez difficile donner leur nombre avec précision. Les experts estiment cependant à 700 000 le nombre d'associations en activité, soit plus de 1 pour 1000 personnes. Ce chiffre en constante progression (il n'y avait que 0,8 associations pour 1000 personnes dans les années 70) est à rapprocher du nombre d'entreprises : un peu plus de 2 millions, dont la plupart emploient moins de 9 salariés (il n'y a que 82 000 entreprises qui emploient entre 10 et 19 salariés).

On connaît mieux les associations qui ont du personnel. Elles sont 120 000 qui emploient 1,2 millions de salariés. 80% de ces effectifs sont concentrés dans moins de 21 000 associations. A peu près la moitié de ces salariés travaillent dans des associations spécialisées dans le domaine sanitaire et social qui fait traditionnellement un très large usage de ce type d'institution (à peu près le quart de ses effectifs est employé dans des associations). Les salaires sont plus faibles que ceux du secteur privé ou de la fonction publique (4).

Ces chiffres sont à rapprocher des 13 millions de salariés du secteur privé et des 5,2 millions de salariés du secteur public. Le rapprochement avec le secteur public est pertinent puisque ces associations vivent plus souvent de subventions que de leurs cotisations ou de la vente de leurs produits et services. On estime que les aides financières et subventions de toutes sortes représentent à peu près 60% des revenus d'un secteur très sensible de ce fait aux évolutions des politiques publiques.

10 millions de bénévoles

Il est naturellement assez difficile de connaître le nombre de bénévoles puisqu'ils ne sont comptabilisés nulle part. D'après l'INSEE (5), 20 millions de Français seraient membres d'une association dont un sur deux serait, d'après une enquête réalisée par la Fondation de France, bénévole, un chiffre qu'il ne faut retenir qu'avec prudence puisqu'il s'agit de l'extrapolation d'une enquête réalisée sur un échantillon de 2000 personnes (6). Il semble cependant que la participation au travail associatif soit en croissance : 49% des membres des associations de parents d'élèves participent aujourd'hui à leurs activités, ils n'étaient, il y a 15 ans, que 27%.

Ces 10 millions de bénévoles mènent en général de front plusieurs activités, des tâches de production de services et des tâches administratives (7). Leur travail représente 1 100 000 emplois à temps plein, soit à peu près l'équivalent du nombre de salariés du secteur associatif. Dans leur grande majorité ces bénévoles ne consacrent que quelques heures par semaine ou par mois au travail associatif (la durée moyenne du travail bénévole est de 5 heures par semaine). 500 000 effectuent, cependant, un travail bénévole à mi-temps et 1 500 000 à un quart de temps. Reste que le bénévolat représente une augmentation significative du temps de travail (8).

Où travaillent les bénévoles?

On rencontre le travail bénévole dans des secteurs qui ne demandent que de faibles investissements en capital, soit qu'ils produisent des services (services sociaux, associations professionnelles…), soit qu'il soit possible d'emprunter des installations collectives (sport, culture…). Ce qui est naturel : le monde non lucratif ne peut pas, par définition, rémunérer un capital. Il lui est donc difficile d'en attirer.

Secteur

Volume horaire

Secteur

Volume horaire

Sports et loisirs

33%

Services sociaux

14%

Culture et arts

10%

Eglises

8%

Education et recherche

8%

Environnement

8%

Associations professionnels

6%

Autres

13%

Certains de ces secteurs échappent complètement aux relations marchandes, mais ce n'est pas vrai de tous. On observe même, dans plusieurs cas, une véritable compétition entre une offre marchande et une offre non-marchande le plus souvent, mais pas toujours, financée par des subventions des pouvoirs publics. C'est le cas dans le domaine sanitaire et social mais aussi dans celui des nouvelles technologies où l'on voit des solutions bâties par des bénévoles (les logiciels libres) s'imposer face à des solutions commerciales.

Théories du bénévolat

La littérature sur l'origine et les causes du secteur associatif est relativement abondante. Elle est le fait d'universitaires, mais aussi d'acteurs à la recherche de justifications de leur activité. Leurs thèses peuvent être classées en trois grandes catégories.

Le palliatif

Les premiers théoriciens du secteur associatif ont vu dans le développement des activités non-lucratives une réponse aux défaillances du marché ou des services publics : le secteur associatif satisfait des demandes que le marché et les pouvoirs publics se révèlent incapables de traiter parce que peu solvables ou trop éloignées des attentes de l'électeur médian que les politiques tentent de satisfaire (9).

Plus récemment, des théoriciens ont développé la thèse du partenariat : l'Etat sait collecter des ressources mais est incapable d'identifier les besoins de la population et de produire les services qu'elle demande, il délègue donc ces tâches à des organisations plus proches du terrain et mieux à même d'intervenir (10). D'où, dans chaque pays, la spécialisation du secteur non-lucratif dans les activités que le marché ou le gouvernement auraient, pour un motif ou l'autre négligées : l'éducation en Grande-Bretagne ou au Brésil, la santé aux Etats-Unis ou au Japon, le secteur social en France ou en Allemagne.

Ces thèses peuvent éventuellement expliquer le succès de ces activités dans de nombreux domaines, mais elles n'aident pas à comprendre la naissance et le développement du bénévolat dans des domaines aussi profondément enracinés dans la culture marchande que l'informatique.

Le lien social

La concurrence avec le secteur marchand a amené les associations à réfléchir à leurs spécificités et à développer un véritable argumentaire en faveur des démarches non-lucratives. Leur littérature insiste sur le lien social que ces associations permettraient de créer ou de recréer. Leurs arguments sont en général de type kantien : pour le bénévole, qui a librement choisi de travailler dans, par exemple, une maison de retraite, la personne âgée dont il s'occupe est une fin. Il met plus d'humanité, d'attention, de présence dans ses prestations que le salarié puisque c'est ce souci de l'humanité qui l'a amené à devenir bénévole. Pour un salarié, à l'inverse, la personne dont il s'occupe n'est qu'un moyen pour atteindre sa fin : une rémunération.

Cet argument perd beaucoup de sa valeur lorsque le travail est effectué par un salarié, comme c'est souvent le cas. C'est de l'absence de profit que l'on attend alors ce supplément d'âme : l'association étant sans but lucratif, elle consacre la totalité de ses ressources à son objet, en l'espèce, les personnes âgées, et ne demande pas aux salariés d'augmenter leur productivité pour améliorer sa rentabilité. Les spécialistes du secteur social complètent cet argument d'un autre qui fait appel à l'asymétrie d'information : les bénéficiaires de leurs prestations sont souvent dans l'impossibilité pratique de s'informer et de choisir entre différents prestataires : ils pourraient donc devenir des proies faciles d'entrepreneurs peu scrupuleux. Ce qui ne risque pas de se produire avec des associations à but non lucratif que l'on ne peut soupçonner de vouloir s'enrichir puisque dirigées par des bénévoles (11).

La passion

On retrouve des arguments voisins chez les avocats du logiciel libre qui mettent toujours en avant la passion de ceux qui participent à ce mouvement. C'est parce que le bénévolat permet de faire de la performance technique une fin et non un moyen que l'open source s'est développée aussi rapidement. L'analyse économique rejoint ici l'analyse psychologique. Ce goût de la performance a levé les obstacles à la croissance : mobilisation de ressources abondantes (des développeurs du monde entier), disparition des obstacles à l'innovation (quiconque veut introduire un nouveau programme peut le faire) et au contrôle qualité (les bénévoles multiplient à l'infini les tests).

Le bénévolat : un complément plus qu'un substitut du travail salarié

Les différentes enquêtes menées ces dernières années nous ont permis de mieux connaître ces bénévoles. Comparés à la population totale des plus de 15 ans, les adhérents aux associations sont plus diplômés et aisés que la moyenne de la population. D'après l'enquête menée en 1993 par le Laboratoire d'Economie Sociale de Paris I, le taux de participation augmente de manière significative dans les foyers aux revenus supérieurs à 15 000 F mensuels.

Ce sont plus souvent des hommes que des femmes qui investissent dans des activités de bénévolat, ce qui se traduit :

Cet écart s'explique probablement par le poids des activités sportives et par la structure de celles-ci : une offre marchande s'est plus rapidement développée pour les activités sportives féminines (clubs de gymnastique…) que pour les activités sportives masculines (sports d'équipe…).

Les plus actifs se trouvent dans la tranche d'âge 35-54 ans. A l'inverse de ce que l'on pourrait donc penser, la retraite n'incite pas à s'investir dans une association même si dans les zones rurales beaucoup de retraités sont membres de clubs du troisième âge.

Bien loin de s'exclure salariat et bénévolat se confortent mutuellement : les salariés à temps plein ou à temps partiel sont plus nombreux à investir dans des activités associatives que les chômeurs ou les personnes sans activité. Le travail rémunéré appelle le travail bénévole (12). Le bénévolat ne se substitue pas au travail salarié, il le complète. On se lance dans une activité associative parce qu'on dispose de temps et parce qu'on ne trouve pas pleinement satisfaction dans son activité salariée. En ce sens, le bénévolat est très différent des mécanismes d'entraide que l'on rencontre dans les milieux défavorisés, dans les quartiers avec un fort taux de chômage que décrit Serge Paugam (13).

Résider dans une zone rurale ou une petite ville, mais aussi dans l’Ouest et l’Est de la France incite à l’adhésion tout comme le fait de travailler dans le secteur public ou de bénéficier de la maîtrise de son emploi du temps. Le temps partiel ou des horaires faibles sont favorables au bénévolat alors que l'exercice d'un métier pénible ou un emploi du temps chargé lui font obstacle tout comme la présence au foyer d'enfants en bas âge et l'absence d'aide familiale.

On observe, enfin, des effets d'entraînement et de mimétisme : la fréquentation des associations apparaît fortement liée à la pratique d’autres activités à forte sociabilité ; la participation des parents favorise celle des enfants tout comme celle d'un membre du couple favorise celle du conjoint. (14)

Le bénévolat et ses motivations

Le fait que le bénévolat soit plus un complément qu'un substitut du salariat rend intéressante l'analyse des motivations puisque l'on peut faire l'hypothèse que dans certains cas au moins le salarié va chercher dans une activité non rémunérée des satisfactions que son travail ne lui procure pas.

Les motivations des travailleurs bénévoles n'ont pas à ma connaissance fait l'objet d'études approfondies, mais elles paraissent multiples.

Certaines formes de bénévolat semblent de nature égoïste : pour ne prendre que cet exemple, la participation active de certaines familles aux associations de parents d'élèves est directement liée à la recherche d'avantages pour leur progéniture.

D'autres semblent plutôt à la recherche de satisfactions narcissiques : reconnaissance des pairs d'autant plus valorisée qu'elle est gratuite et libre des soucis de carrière ; attribution de titres de président, de vice-président, d'administrateur… que les associations produisent à foison ; bonne conscience qu'apporte la distribution de livres dans les hôpitaux…

D'autres voient dans le bénévolat une manière de se former ou de nouer des contacts sociaux. On est là dans une relation d'échange implicite : je donne mon temps contre ce que peut m'apporter l'organisation, qu'il s'agisse de compétences ou de sociabilité. Lorsque l'on parle de sociabilité, on pense naturellement au désir d'échapper à la solitude, mais il ne s'agit pas que de cela, le bénévolat peut être une manière d'entretenir des liens qui existent déjà, de donner un contenu à des relations qui seraient autrement sans objet : on amène des amis dans l'association que l'on fréquente pour avoir plus d'occasions de les rencontrer.

Pour d'autres, encore, le bénévolat relève de l'altruisme et du souci de l'autre qui peut être associé au plaisir d'exprimer ses opinions. Certains comportements illustrent la thèse d'A.Hirschman selon laquelle les opinions seraient une des composantes du bien-être. C'est le cas de cette assistante sociale qui s'est engagée à sa retraite dans une association d'aide aux femmes immigrées pour faire plus qu'aider sur le plan administratif des personnes en difficulté, pour manifester et dire sa révolte (15).

Ces motivations ne sont pas également distribuées. Les associations qui tiennent un discours politique, radical attirent plus volontiers les bénévoles qui souhaitent exprimer leurs opinions que celles qui mettent d'abord l'accent sur la recherche d'un statut. Celles qui s'adressent à un public de nantis favorisent la bonne conscience. La reconnaissance des pairs et les satisfactions narcissiques jouent certainement un rôle plus important dans les associations informelles de hackers qui développent des logiciels libres que dans celles qui offrent des prestations sanitaires ou sociales.

Cette variété de motivations tient probablement à l'hétérogénéité du monde associatif. Les motivations ne sont pas les mêmes pour qui investit dans une association à vocation philanthropique (assistance aux handicapés, aux malades, aux personnes âgées, aux jeunes ayant des difficultés scolaires…), dans une association créée pour défendre une cause qu'elle soit privée ou altruiste (association de locataires, de parents d'élèves ; action politique…) ou, enfin, dans une organisée dédiée à la poursuite d'intérêts personnels (sports, culture…) (16).

Ces différentes motivations peuvent coexister. Lorsqu'une école religieuse parisienne demande à ses élèves d'aider des jeunes aveugles à faire leur devoir, elle leur enseigne le souci de l'autre en même temps qu'elle favorise la bonne conscience. Un même individu peut se trouver plusieurs motifs d'être bénévole. Il sera d'ailleurs très naturellement tenté de les classer puisque ces motifs n'ont manifestement pas tous la même valeur : l'altruisme pur est mieux valorisé que l'intérêt privé de l'acteur.

Cette échelle des motivations n'est pas propre au monde associatif, on la retrouve fréquemment dans les entreprises avec cependant de vraies différences :

Une idéologie du non-marchand

Quelles que soient leurs motivations, les bénévoles sont tous très attachés à la dimension non marchande de leur activité.

Dans les associations en concurrence avec des entreprises privées, ce trait est systématiquement mis en avant : échapper à la logique commerciale permettrait de développer une offre de meilleure qualité, de donner des services plus humains, de proposer des spectacles plus ambitieux. Dans le domaine sportif, elle permet de former des jeunes quand le marché se contente de recruter des joueurs déjà formés et de piller les centres de formation. Dans le domaine culturel, elle permet d'échapper à la pression de la culture de masse jugée moins exigeante (et donc moins riche) que la culture de l'élite.

Ce refus de l'approche marchande est parfois présenté sous un angle idéologique. Les associations proposeraient un modèle d'organisation plus satisfaisant que l'entreprise. On n'a cependant jamais observé que dans leur vie quotidienne les bénévoles contestent plus que d'autres l'ordre marchand : ils y participent et acceptent ces règles dans leur vie professionnelle. En fait, le secteur associatif propose un renversement des priorités :

Beaucoup d'associations sont cependant amenées à vendre des prestations et produits, ne serait-ce que pour financer leurs dépenses courantes, mais ces activités suscitent toujours un certain malaise (18). Il se trouve toujours dans les Assemblées générales un membre pour protester contre les dérives commerciales. Quelques craintes reviennent en permanence :

C'est cette dernière crainte qui, dans le cadre d'une réflexion sur le travail, nous intéresse le plus directement. Elle met en évidence ce qui distingue le bénévolat du salariat : c'est un travail libre.

Un travail libre

Cette liberté peut s'entendre de plusieurs manières.

Un travail librement choisi

Ce travail est, d'abord, librement choisi. Il l'est parce que le bénévole échappe à la nécessité : rien ni personne ne le forcent à travailler, il l'est également parce qu'à la différence des sectes protestantes que décrit Max Weber, la plupart des associations contemporaines ne mettent pas ou peu d'obstacle à l'entrée : quiconque souhaite offrir du travail bénévole à une association caritative peut le faire, il suffit qu'il affiche sa volonté de s'engager pour la cause que cette association défend. En même temps qu'il choisit d'investir son temps, le bénévole choisit l'objet auquel il va consacrer son temps libre (20).

Ce qui introduit d'ailleurs une différence significative avec le monde de l'entreprise : on n'entre pas dans une association pour y faire carrière, pour exploiter les compétences acquises ailleurs. De fait, lorsque l'on entre dans une association, ce n'est pas une tâche que l'on choisit, à l'inverse de ce qui se produit lorsque l'on entre dans une organisation (je fais des études pour devenir contrôleur de gestion et mon objectif est bien de devenir ce pour quoi j'ai acquis un savoir-faire), mais un objet, une fin : je choisis d'investir dans une association sportive alors que je ne le ferai pas dans une association culturelle…

Cette différence est à la base des arguments qu'utilisent les avocats du secteur associatif dans leur combat contre des offres marchandes concurrentes : c'est parce que les bénévoles choisissent librement l'objet de leur investissement qu'ils peuvent s'engager pleinement et fournir un service de qualité dans des domaines dans lesquels c'est cet investissement personnel qui fait la qualité de la relation, qui noue le lien social.

Un travail sans contrat ni rémunération

Ce travail sans rémunération échappe au contrat : l'association qui ouvre ses portes à un bénévole ne lui fait signer aucun document, aucun contrat de travail qui énumère les droits et devoirs des deux parties.

Le bénévole échappe de ce fait à la discipline de l'organisation et à ses contraintes : on ne peut lui demander de respecter les règles que l'on impose aux salariés. Les contrôles sur son travail sont inexistants ou très légers. Et le temps consacrés au travail associatif est en général libre de toute obligation.

Les associations qui souhaitent maximiser le temps que leurs membres leur consacrent utilisent des mécanismes souvent complexes pour atteindre leurs objectifs en l'absence de tout contrat de travail. Les sacrifices que beaucoup de sectes religieuses demandent à leurs membres (temps consacré à la prière, au travail missionnaire…) ont précisément cette fonction : ils mettent leurs membres à l'écart de la société ordinaire, ils les rendent donc plus disponibles mais aussi plus dépendants de la communauté.

Une activité libre de toute obligation de résultats

L'activité bénévole est également libérée de toute obligation de résultats, de résultats financiers (elle est à but non lucratif), mais également de résultats dans ce qui est son objet social. Ce qui ne veut pas dire qu'on les néglige, mais ils ne sont pas déterminants.

Cette liberté autorise des attitudes contradictoires :

Cette liberté permet également de choisir des objets sociaux qu'on ne peut, de manière raisonnable, espérer atteindre. Une entreprise qui souhaiterait se lancer dans l'organisation de voyages touristiques sur la lune aurait peu de chance de voir le jour tant la réalisation de cet objectif paraît lointaine et donc incompatible avec une bonne gestion d'un capital. Une association peut se donner cet objet et bien se porter pour peu qu'elle sache convaincre suffisamment de personnes d'investir du temps dans sa poursuite. Si, dans le monde de l'entreprise, "l'imaginaire est interdit de travail" comme l'affirment J.Paîtra et H.Duplaix dans un livre récent qui critique la rationalisation forcenée, le bénévolat libéré de la contrainte des résultats lui laisse une chance de se développer (21).

Liberté ne rime pas avec plaisir

Cette liberté dans le travail ne rime pas forcément avec confort ou avec plaisir.

L'une des choses qui frappent le plus lorsque l'on visite des associations, qu'elles soient culturelles, sportives ou sociales, est la médiocrité des conditions offertes à ceux qui y travaillent. Elles tiennent pour une part à la faiblesse de leurs moyens, mais pas seulement. Offrir aux salariés des conditions de travail trop confortables serait détourner des recettes qui seront toujours, aux yeux des bénévoles qui ne se font pas rémunérer, mieux utilisées ailleurs. De fait, les conflits avec les salariés sont fréquents. Au delà des échanges aigre-doux sur les compétences et les motivations respectives des uns et des autres, ces conflits ont de nombreux motifs :

Si les salariés du secteur associatif ont des conditions de travail souvent médiocres, les bénévoles ne sont pas mieux lotis. Ce serait même plutôt le contraire. Le peu d'heures qu'ils consacrent au travail bénévole interdit de leur donner des bureaux, du matériel. Leur imprévisibilité rend difficile toute organisation basée sur la coordination et la mémoire des uns et des autres, et peut conduire, paradoxalement, à créer des organisations basées sur une division extrêmement fine d'un travail qu'on souhaite aussi peu qualifié que possible, seule solution permettant de coordonner rapidement des gens qui n'ont pas l'habitude de travailler ensemble.

Des organisations démocratiques

Ce travail libre est, enfin, réalisé dans des organisations qui fonctionnent sur le modèle démocratique.

Bénévolat et fonctionnement démocratique ne sont pas systématiquement liés. Les sectes religieuses donnent l'exemple de structures hiérarchiques qui font appel au bénévolat mais c'est le modèle le plus courant dans les associations dont nous avons jusqu'à présent parlé. Leurs assemblées générales sont le lieu où s'exerce le contrôle des directions qui sont élues. On y donne en général à chacun la possibilité de s'exprimer aussi longtemps qu'il le souhaite. Ce mode de fonctionnement a amené à voir dans les associations une école de la démocratie. Reprenant les thèses de Tocqueville sur le rôle du volontariat dans la démocratie américaine (22), Robert Putnam a montré que le Nord de l'Italie a mieux réagi à la régionalisation introduite en 1967 que le Sud parce qu'un épais tissu d'associations avait donné à la population l'habitude de débattre, d'échanger et d'accepter l'avis des autres (23).

En fait, ce mode de fonctionnement démocratique a ses limites :

Ce fonctionnement démocratique a d'autres inconvénients : il bride les directions, complique les prises de décision et rend difficile toute politique de gestion des ressources humaines. Tous ces défauts pourraient inciter les bénévoles qui vivent dans le monde plus efficace des entreprises à le contester, à chercher à tirer les associations vers le modèle hiérarchique qu'ils connaissent mieux. Or, ce n'est pas ce qu'ils font. Toute tentative de le faire évoluer rencontre les oppositions les plus vives. Sans doute parce qu'il permet d'échapper à la discipline hiérarchique. Et c'est sur ce dernier point que je voudrais conclure.

Une critique du travail salarié

Même lorsqu'ils sont pleinement intégrés dans le monde de l'entreprise et du salariat, les bénévoles sont attachés au modèle associatif. Alors même que les conditions de travail y sont difficiles, le nombre d'heures qu'ils consacrent à leurs activités non rémunérées ne diminue pas, ce qui pourrait passer pour un paradoxe. C'est sans doute qu'ils y trouvent ce que le monde du travail ordinaire ne leur apporte pas. Sans aller jusqu'à établir une corrélation, on ne peut qu'être frappé par la coïncidence entre la montée en puissance du bénévolat et le recul du syndicalisme et du militantisme politique. Dans un livre publié il y a une vingtaine d'années Albert Hirschman opposait le bonheur privé et l'action publique et parlait d'une alternance entre l'un et l'autre : il y aurait des périodes où nous investirions plus massivement dans le premier et d'autres dans lequel nous saurions dégager du temps pour la seconde. Plus que d'alternance, il faudrait parler de glissement : l'action publique ne s'est pas évaporée, elle s'exerce ailleurs, autrement. Tout se passe comme si les salariés qui ne peuvent ou ne veulent plus contester l'ordre établi avaient choisi de le critiquer de l'extérieur, en choisissant de faire des heures supplémentaires dans des institutions qui les mettent à l'abri de la double pression des consommateurs et de la hiérarchie. Les bénévoles sont rarement des révolutionnaires. Ils ne croient ni possible, ni probablement souhaitable, le renversement du système marchand et de son double salarial, mais ils n'en sont pas satisfaits et le prouvent en consacrant une partie de leur temps de loisir à des activités qui le nient. C'est en ce sens que l'on peut dire que le bénévolat est un critique discret, silencieux du monde du travail.

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NOTES

1) Lancé en 1990, le Johns Hopkins University Nonprofit Sector Project (JHUNSP) a concerné 30 pays et a accumulé une grande quantités d'informations utilisées par les chercheurs pour travailler sur le secteur.

2) Marc Abélès, Les nouveaux riches, Paris, 2002

3) Parmi les travaux récents sur le sujet, outre ceux de Bernard Enjolras (Le marché providence, Paris, 1995 ; L'économie solidaire et le marché, Paris, 2002), on peut citer un ouvrage publié par la revue du Mauss, Les services sociaux entre associations, État et marché, l’aide aux personnes âgées (2001)

4) Sylvie Le Minez, Faibles rémunérations et durée du travail en 1996, Economie et statistiques N° 640 - avril 1999

5) Emmanuelle Crenner, Le milieu associatif de 1983 à 1996 - Plus ouvert et tourné vers l’intérêt individuel, INSEE première, septembre 1997

6) Des travaux réalisés indépendants font état de chiffres comparables pour la Grande-Bretagne (12 millions de bénévoles). Voir Konrad Elsdon & alii, Voluntary organisations, Londres, 1995

7) D'après Edith Archambault, Le bénévolat en France et en Europe, à paraître en 2002.

8) Ce phénomène n'est pas propre à la France. Richard Freeman indique que le bénévolat augmente de 3 à 4% le temps de travail de ceux qui s'y consacrent aux Etats-Unis in Working for nothing : the supply of volunteer labor, Journal of Labor Economics, 1997

9) B.Weisbrod, The non profit economy, Cambridge, 1988 cité dans B.Enjolras, Le marché providence, Paris, 1995

10) J.M.Salamon, Themarketization of welfare, John Hopkins University occasional papers, 1993, cité dans B.Enjolras, Le marché providence, Paris, 1995

11) Cet argument est notamment développé par Henry Hansmann (in "The Role of Nonprofit Enterprise," 89 Yale Law Journal, 1980) C'est une variante de celui de Weber sur la réputation.

12) Le phénomène n'est pas propre à la France. On l'observe également aux Etats-Unis. Voir Richard B.Freeman, op.cit.

13) Serge Paugam, La disqualification sociale, Paris, 2000, p.175 et sq.

14) D'après Lionel Prouteau et François-Charles Wolff, La participation associative au regard des temps sociaux (INSEE, Economie et Statistiques, N° 352-353 - sep 2002)

15) A.Hirschman, Avoir des opinions, l'un des éléments du bien-être, Economie et société, Série Oeconomia, 1989

16) Ce classement s'inspire de celui proposé par Konrad Elsdon.

17) L'objet de l'association vise souvent à la disparition de ce qui a suscité sa création : les personnes qui interviennent pour l'hébergement des sans domicile fixe font tout pour que leurs associations deviennent inutiles et disparaissent.

18) Les activités marchandes représentaient en 1990 à peu près un tiers des recettes du secteur associatif, le reste se partageant entre subventions (60% des revenus) dons privés (7%) et cotisations (données fournies par le Laboratoire d'Economie Sociale de Paris I).

19) Voir sur ce risque Alain Caillé et Jean-Louis Laville, Introduction au numéro de la revue du Mauss consacré aux associations.

20) Max Weber, Les sectes protestantes et l'esprit du capitalisme, Paris, 1964. On retrouve le mécanisme décrit par Max Weber dans l'enseignement supérieur aux Etats-Unis. Toutes les grandes universités sont sans but lucratif ce qui garantit aux employeurs qu'elles ont recruté leurs étudiants exclusivement sur des critères académiques. Voir sur ce thème, Tyler Cowen & Sam Papenfuss, Why are most universities not for profit, working paper 1997

21) J.Paîtra, H.Duplaix, Votre imaginaire interdit de travail, Paris, 2002

22) "C'est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales (qui, dit un peu plus haut Tocqueville, se forment spontanément "partout où il y a des hommes réunis") "sont à liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l'usage paisible et l'habituent à s'en servir. Sans institutions communales une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n'a pas l'esprit de liberté." Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Chapitre V, Paris, 1986.

23) Robert Putnam, Making democracy work, 1993. Dans ce livre, Putnam montre notamment qu'il y a corrélation entre les comportements civiques, l'efficacité des services publics et la force de la société civile et des associations de toutes sortes (chorales, clubs sportifs…).