Au retour de vacances, la croissance est en congés (03/09/02)
C'est le retour des vacances, de quoi souhaitez vous nous parler?
Mais de l'actualité De cette croissance qui est partie en congés en même temps que nous et qui n'est pas revenue et qui ne semble pas avoir envie de le faire.
Les journaux ne sont pas très optimistes
Vous avez vu : ils se font du souci sur la croissance, la Caisse des Dépôts parlait hier d'une croissance de 0,9% pour l'année 2002, on est loin des 3% du gouvernement pour 2003, et on parle de nouveau d'une dégradation de l'emploi qui ne touche pas seulement les salariés peu qualifiés Si on continue sur ce régime là, on se souviendra bientôt du quinquennat Jospin comme de la Belle Epoque. Celle où l'on réduisait le temps de travail, où l'on trouvait plus facilement un emploi
Tout n'était pas rose à la Belle Epoque, la vraie
Non, mais tout n'était pas rose non plus sous le quinquennat de Jospin comme l'ont montré les résultats des élections présidentielles, mais les choses allaient mieux qu'aujourd'hui et surtout que demain
Et qu'est-ce qui permet de l'avancer?
Mais la situation cette espèce d'incertitude dans laquelle nous vivons et qu'illustre le retard pris par le gouvernement pour annoncer son budget. Comme il ne sait de quoi demain sera fait, il attend le dernier moment pour prendre ses décisions et les afficher.
Mais cette incertitude n'est pas nouvelle, c'est au fond toujours comme cela
On vit toujours dans l'incertitude, naturellement, ne serait-ce que parce qu'on ne connaît pas le futur, mais l'incertitude que nous connaissons aujourd'hui est un peu particulière. Je serais tenté de dire qu'elle est plus forte encore que d'habitude. Et d'abord parce qu'on ne sait pas très bien ce que va être l'impact de la chute des cours de la bourse sur l'économie. On se rassure en disant que les Français sont moins touchés que les Américains parce qu'ils avaient mis moins d'argent en bourse et qu'ils ne se sont pas endettés pour acheter des actions. Ce qui est vrai. On se rassure encore en se disant que quand ça descend trop bas, ça finit par remonter. Ce qui est en général vrai, mais cela n'a rien d'une loi : les actions ne sont pas un poids au bout d'un élastique qui remonte automatiquement. Il se pourrait très bien que cela ne remonte jamais ou pas avant très longtemps. C'est ce qui se produit au Japon qui ne sort pas de la crise dans laquelle il est entré il y a quelques années.
Vous pensez vraiment que cela peut durer?
Ce n'est certainement pas à exclure. Ce qui s'est produit ces derniers mois, tous ces scandales qui se sont multipliés outre-Atlantique montre bien qu'on ne peut plus faire confiance au système. Il y a eu deux choses qui se sont mêlées :
Ce qui s'est passé avec les nouvelles technologies est assez banal, cela se produit régulièrement, on connaît. Les tricheries sont plus inquiétantes, parce qu'elles attaquent directement la confiance des investisseurs et la solidité des institutions financières. Et si la confiance ne revient pas, les bourses risquent de rester longtemps déprimées.
Mais cela ne concerne que ceux qui ont pu s'acheter des actions
Mais non, cela nous concerne tous. Lorsque les actions dégringolent, les propriétaires des actions sont plus pauvres et les entreprises qui se financent sur les marchés financiers sont plus fragiles. Pensez aux gens qui travaillent aujourd'hui chez Vivendi ou chez ses sous-traitants. Ils sont inquiets, même s'ils ne possèdent aucune action du groupe. Ils savent bien que la chute des cours de l'entreprise que Jean-Marie Messier a mené à la catastrophe peut avoir un effet sur leur carrière et leurs rémunérations.
Mais il n'y a pas que ces incertitudes là. Il y a aussi celle liée à notre situation politique
Il n'y a pourtant pas d'incertitude politique : les élections ont donné aux Français l'occasion de choisir
Vous croyez? Je n'en suis pas certain. Il n'y a pas eu de débat et l'élection s'est faite sur des promesses à tout le monde sur lequel le Président ne veut pas revenir pour ne pas recommencer 1995. D'où une politique incohérente et illisible qui se traduit par ces couacs permanents : un jour le Premier Ministre baisse les charges, le lendemain son ministre de la communication nous dit que les baisses d'impôt sont prioritaires, un jour on nous explique que l'on va augmenter le prix du timbre, le lendemain on nous dit qu'il n'en est pas question. On nous promet des suppressions d'emploi à l'Education Nationale puis on revient en arrière
Ce ne sont peut-être que des erreurs de communication
Venant d'un Premier Ministre qui se présente comme un professionnel de la communication, c'est plutôt étrange. Non! Ce ne sont pas des erreurs de communication, ce sont des erreurs de conception. Le gouvernement est pris dans les contradictions du candidat Chirac qui a promis tout à tout le monde et ne peut pas s'en dépêtrer.
Regardez ce qui s'est passé en quelques mois :
Ces augmentations ont été décidées pour compenser les pertes de revenus des ministres depuis qu'ils n'ont plus de fonds spéciaux
Bien sûr. Chacune de ces mesures peut plus ou moins se justifier. Ce qui ne va pas, c'est la contradiction permanente.
C'est peut-être un problème de ministre, de compétence gouvernementale
Encore une fois, je crois que c'est plus grave, mais au fond peu importe, c'est le résultat qui compte. C'est l'incertitude que ces contradictions permanentes créent dans l'opinion et chez les agents économiques. On ne sait pas sur quel pied danser. Il y a quelques semaines le journal Le Monde écrivait que l'on a parfois l'impression que le gouvernement joue ses décisions économiques à la roulette. C'est assez juste et on ne peut pas imaginer pire!
Je sais bien qu'on dit souvent que l'incertitude gêne les agents économiques, mais en quoi ces contradictions et hésitations du gouvernement ont-elles un impact sur la situation réelle? Vous avez un exemple en tête?
Mais, oui, et un exemple en pleine actualité. Vous lisez tous les jours les journaux pour préparer la revue de presse. Vous savez ce que le gouvernement va faire sur les 35 heures? Non? Personne ne sait. Or, mettez-vous maintenant à la place d'un chef d'entreprise qui a du travail et qui aurait besoin de plus de personnel. Faut-il qu'il recrute? Ou qu'il attende que le gouvernement augmente le quota d'heures supplémentaires? C'est important. S'il recrute, ce sont des chômeurs en moins. Mais impossible de trancher aujourd'hui. Impossible d'anticiper les choix du gouvernement. On ne sait pas ce qu'il fera.
Ce n'est pas toujours comme cela?
Mais non, ce n'est pas toujours comme cela. Ce ne le serait pas si le candidat Chirac et les candidats UMP avaient exposé leurs projets pendant la campagne électorale et accepté qu'on les discute. Mais ils ne l'ont pas fait, ce qui leur a permis de promettre tout et son contraire, de se faire élire par les classes populaires et par la direction du Medef.
Vous êtes très sévère avec le pouvoir en place, il est pourtant populaire, si j'en juge par les sondages que je lis dans la presse
C'est vrai, mais Balladur et Jospin étaient très populaires quelques semaines avant d'être battus aux élections présidentielles. Il faut, je crois, se méfier de ces sondages qui ne veulent probablement pas dire tout ce qu'on leur fait dire. Un Premier Ministre est populaire tant qu'il ne prend pas de mesure qui gêne les Français. Ces sondages mesurent des popularités par défaut, ce qui n'est pas la même chose qu'une popularité d'adhésion.
Vous pensez donc que ces bons sondages n'excluent pas qu'éclatent dans quelques semaines des mouvements sociaux massifs, un peu dans le style de 1995
Tout le monde est, je crois, d'accord là dessus : la popularité d'un Premier Ministre n'est pas en ces matières d'une grande utilité. Ceci dit, il faudrait vraiment que le gouvernement soit maladroit pour créer des mouvements de cette ampleur. Et on peut penser que 1995 lui a servi de leçon.
On parle pourtant beaucoup de troisième tour social
Je sais, mais je n'y crois guère. Pour qu'il y ait un troisième tour social, il faudrait que la fonction publique se mette massivement en grève. Vus sa composition démographique et l'âge moyen des fonctionnaires il n'y a que les questions de retraite qui puissent vraiment faire descendre des milliers de gens dans la rue. Les questions de retraite et les problèmes d'effectifs là où ils sont le plus criants, comme dans la santé. Mais je ne vois pas le gouvernement reprendre le dossier des retraites dont on nous dit pourtant depuis longtemps qu'il est de toute première urgence.