La révolution des temps (19/03/01)
Vous voulez aujourdhui nous parler du temps, de la révolution des temps. Jimagine que vous faites allusion aux effets des 35 heures sur notre vie quotidienne
Jai effectivement choisi de vous parler ce matin de cette question. Parce que lon parle beaucoup des 35 heures à loccasion de lélection présidentielle, mais aussi parce que lon commence à voir les effets de ces mesures sur lactivité économique.
Les premiers à sen être aperçus sont les radios qui ont vu leur audience reculer légèrement en début de matinée
Les gens dorment plus longtemps ?
Il suffit effectivement que quelques dizaines de milliers dauditeurs se lèvent un peu plus tard pour déplacer le curseur. Et cest probablement ce que font tous ceux qui ont profité de la réduction du temps de travail pour arriver un peu plus tard au bureau. Je dis " probablement " parce que lon manque encore de données précises. On sait cependant que beaucoup dentreprises ont choisi de réduire tout simplement le temps de travail quotidien : daprès une enquête réalisée lannée dernière par lIFOP, cétait même la disposition qui venait en tête avec 13% des salariés interrogés.
Cela pourrait également avoir un impact sur la consommation de télévision
On pourrait effectivement penser que les émissions tardives sont plus regardées. Comme ce sont souvent des émissions plus ambitieuses ou plus audacieuses, ce pourrait être la revanche de la vertu ou du talent sur le vice.
Mais la question de la télévision est plus complexe. On a observé quil y avait une corrélation entre le temps de travail et le temps passé devant un téléviseur. Plus on a des horaires de travail longs et plus on reste de temps devant son poste de télévision. Les Suisses, les Suédois et les Norvégiens qui travaillent plus ou moins 1600 heures par an passent entre 800 et 900 heures devant leur téléviseur, les américains qui travaillent près de 2000 heures par an passent 1462 heures devant leur téléviseur, soit 60% de temps en plus. La corrélation est manifeste.
La réduction du temps de travail pourrait donc réduire le temps que nous passons devant notre télévision ?
Ce pourrait être une des conséquences inattendues de la RTT.
Et comment lexpliquer ?
Peut-être tout simplement, parce que lon dispose de plus de temps pour organiser dautres loisirs. Lavantage de la télévision est quelle est chez soi, dans son salon ou sa chambre. Elle élimine tous les temps de déplacement, toutes les attentes, tous ces temps morts, de préparation que demandent tous ses concurrents, quil sagisse dune soirée entre amis, dune sortie au restaurant ou au cinéma. La télévision est le loisir de ceux qui nont pas de temps. Vous remarquerez quon la regarde moins pendant les vacances.
Vous êtes sûr que le temps passé devant la télévision a diminué en France ?
Non, ce nest quune hypothèse. En fait, nous ne disposons encore que de peu dinformations sur les nouveaux comportements. tout simplement parce quils se mettent en place.
Les premières enquêtes sur le sujet nous disent cependant que les salariés qui bénéficient de la réduction du temps de travail consacrent plus de temps à leurs tâches quotidiennes, à tout ce quils faisaient dans lurgence : les courses, la cuisine. Lune des premières conséquences de la RTT pourrait être la réorganisation du temps libre qui associe temps contraint, ce temps pendant lequel on exécute des tâches domestiques, et temps de loisir. Et cela pourrait avoir plusieurs conséquences :
On pourrait revenir en arrière ?retrouver les marchés dantan ?
On ne revient jamais en arrière, mais plutôt que de mettre laccent sur tout ce qui permet daller plus vite, on devrait voir se développer le conseil et de manière plus générale tout ce qui fait des courses un moment de plaisir : un environnement plus agréable, un personnel plus présent, mieux formé, plus attentif. Cest une tendance que lon observe déjà dans ses grandes surfaces qui ont créé des simili-boutiques pour la vente de vin, de viande, de fruits
Peut-être devraient-ils dabord soccuper des queues aux caisses
Oui Mais on rencontre là un paradoxe. On pourrait dire : puisque lon a plus de temps, on peut accepter den passer plus dans les queues. Mais je ne suis pas sûr que ce soit vrai. Jai même limpression du contraire : si faire les courses deviennent un loisir alors on risque dêtre beaucoup plus exigeants. Faire la queue dans une grande surface avec un caddie névoque en rien les loisirs ou le plaisir. On le voit bien, dailleurs, dans les sondages : quand on demande aux Français ce que leur apportent les 35 heures, ils répondent dabord : plus de temps libre, plus de liberté (à 42%, enquête Sofres, juin 2000). Or, la liberté, cest déchapper aux contraintes, à celles que représente la queue devant une caisse dans une grande surface, mais aussi dans les services publics. Lorsque les instituts de sondage demandent aux gens ce qui pourrait les aider dans leur vie quotidienne, ils parlent spontanément de lamélioration des services publics, de louverture aux moments où on ne travaille pas : pendant la pause déjeuner, le soir, le samedi
Ce qui pose évidemment le problème de leur organisation.
Il faudrait quils travaillent pendant que les autres sont disponibles
Exactement. Et cest lune des difficultés majeures du passage aux 35 heures dans la fonction publique. Lamélioration de ses services passe par un travail à des heures non conventionnelles. Cest vrai des pompiers, des policiers, des gendarmes, des personnels hospitaliers, voire même des bibliothécaires qui devraient pour satisfaire la demande travailler pendant les vacances scolaires, ce qui nest pas dans leurs habitudes.
Ce ne doit pas être facile à mettre en place
Cest extrêmement difficile. Ces fonctionnaires veulent naturellement avoir les mêmes horaires que les autres. Et pour les obtenir on les voit multiplier les contorsions. Dans certains départements, on a proposé de confier les gardes de nuit des pompiers à des volontaires On sait que dans beaucoup dhôpitaux mieux vaut ne pas se faire opérer pendant le week-end Tout cela pose le problème de lorganisation du travail dans la fonction publique. Nous avons ces dernières semaines parlé à plusieurs reprises de la réforme de la fonction publique. Il y a là un véritable défi.
On pourrait également parler des transports en commun
Cest exactement le même problème : il y a une demande pour des transports la nuit, le dimanche, mais personne ne veut les faire. Jévoquais la fonction publique, mais il y a deux jours Le Monde parlait des médecins qui ne veulent plus assurer les gardes de nuit.
On parle souvent de problèmes de société : en voilà un. Comment obtenir de salariés quils acceptent de travailler à des heures non conventionnelles ? On ne pourra pas échapper à cette question.
Pendant très longtemps, on a vécu dans un régime dans lequel au fond tout le monde vivait avec les mêmes horaires collectifs : le dimanche de repos, des journées qui commencent vers 8 ou 9 heures et qui se terminent vers 17 ou 18 heures. Cétaient les horaires des bureaux, ceux des écoles, des administrations. Ce nétait pas sans poser des problèmes : il fallait courir sans cesse pour faire garder ses enfants, pour obtenir des papiers Mais on sarrangeait plus ou moins facilement : on négociait avec son supérieur hiérarchique une absence, on prenait sur son temps de travail pour réaliser des opérations privées, on ouvrait deux comptes en banque, lun dans une banque près de chez soi, un autre dans une banque près de son lieu de travail. On soriente aujourdhui vers des horaires individualisés. Quand les 35 heures se seront généralisées, chacun aura ses propres horaires. Ce qui ne supprime pas les problèmes de coordination mais les déplace.
Cette individualisation des horaires sinscrit bien dans une tendance générale de notre société à toujours plus dindividualisme
Je crois. Et on lobserve un peu partout. Les gens qui se sont intéressés aux salariés qui ont choisi le temps partiel ont observé quils avaient tendance à préférer les sports individuels aux sports collectifs. Tout simplement parce que cest plus commode à organiser. Mais du coup, on voit se développer des services personnels nouveaux : tout comme les enfants avaient des petits cours de musique ou de mathématiques, des adultes prennent des cours individuels de gymnastique, de natation, mais aussi de danse, de chant, de jardinage Des adultes qui nont aucunement lambition de devenir des chanteurs dopéra prennent des cours auprès de cantatrices.
Ce doit être marginal et réservé aux plus riches
Pas forcément. Ce nest pas plus cher que des cours de tennis la seule nouveauté est que ce nest plus seulement réservé aux enfants.
Vous navez pas parlé des vacances, des week-ends. On doit en prendre plus, ce qui doit être excellent pour lindustrie hôtelière
Dès lors que le samedi nest plus consacré aux tâches domestiques, on peut effectivement partir plus facilement en week-end. Et cest semble-t-il ce que font certains. Mais cela ne veut pas dire que toute lhôtellerie en profite, loin sen faut. On assiste à un double phénomène :
Il faut donc se méfier des généralisations trop rapides : ce nest pas parce quil y a plus de temps libre que lhôtellerie va massivement en profiter. Ce nest pas mécanique. Rien ne lest dailleurs en ces matières. Ce qui me fait dailleurs penser que nous pourrions avoir des surprises dans les années qui viennent.
Et cest un peu sur cette notion de surprise que je voudrais conclure. Nous vivons une révolution de nos temps, et à travers la manière dont nous coordonnons nos horaires une transformation de nos relations sociales. Comme toutes les révolutions profondes, celle-ci est discrète, silencieuse. Ce qui devrait nous inciter à garder les yeux ouverts.