L'industrie du sexe
Bonjour, vous voulez nous parler aujourd'hui de pornographie
On ne parle que de cela depuis quelques semaines, de cela et de violence. Et c'est une remarque faite par l'un des membres de la commission Kriegel qui m'a donné envie de faire cette rubrique. Il a dit, et c'est sans doute vrai, n'avoir jamais rencontré personne qui dise regarder ou aimer la pornographie alors même qu'il expliquait deux secondes plus tôt qu'un enfant de douze ans sur deux a déjà vu un film pornographique. Et c'est ce paradoxe, cette contradiction entre le succès, d'un coté, et l'ostracisme de l'autre qui a retenu mon attention.
Vous êtes sûr que vous allez nous parler d'économie ce matin?
Bien sûr, mais vous avez raison de poser la question. On aborde en général ces problèmes sous un angle exclusivement éthique avec tous les risques de retour à l'ordre moral que cela comporte. Remarquez comme le discours a, en quelques mois, glissé de la pornographie infantile au danger qu'il y a à laisser des enfants regarder des films pornographiques, ce qui est tout différent. On voulait hier les protéger des pervers, on veut aujourd'hui empêcher la diffusion de films interdits aux moins de 12 ans à la télévision.
Cela vous choque?
C'est une menace sur la production cinématographique que financent les télévisions, en ce sens c'est regrettable, mais c'est surtout inutile. De tous les canaux de distribution de la pornographie, le petit écran est celui qui pose aujourd'hui le moins de problèmes parce que soumis à une réglementation stricte. Tant qu'on n'essaiera pas de comprendre comment fonctionne l'industrie du X, comment ses produits circulent, on n'avancera pas.
Et vous avez regardé cette industrie de près?
J'ai essayé en partant d'articles de presses, d'interviews de gens qui travaillent dans ce qu'on appelle désormais aux Etats-Unis les loisirs pour adultes. Le changement de nom est significatif : la pornographie est devenue industrie du loisir. Les analystes financiers commencent d'ailleurs à s'intéresser à ses performances qui sont, soit dit en passant, très bonnes.
Vous parlez d'industrie, d'analystes financiers, comme s'il s'agissait d'une activité banale
Mais c'est en train de le devenir, au moins aux Etats-Unis. L'industrie du X est installée en Californie, à Hollywood, dans la vallée de San Fernando. Elle emploie des milliers, des dizaines de milliers de personnes, des acteurs, des techniciens, des commerciaux Elle fait vivre des centaines d'entreprises. J'ai trouvé un annuaire spécialisé avec plus de 500 noms : des producteurs de films, mais aussi des photograveurs, des informaticiens, des fournisseurs de matériel cinématographique qui se rencontrent chaque année dans des salons professionnels. On est très loin de la semi-clandestinité d'il y a seulement quelques années. Des fortunes se font dans ce secteur sans se cacher. Des professionnels du management commencent à s'y intéresser. Et ceux qui réussissent font la une des journaux. Un magazine américain qui publie chaque année une liste des 50 américains de moins de 37 ans les plus influents y a intégré cette année, un producteur de films pornographiques de 27 ans, Jay Grdina, à coté de comédiens comme Leonardo di Caprio, de spécialistes des nouvelles technologies et de professionnels de la communication,.
La pornographie est devenue une vraie industrie avec ses journaux professionnels et ses prestataires de service. Pour ne donner qu'un exemple, j'ai trouvé sur le web une sorte de Francis Lefebvre de la pornographie
Vous parlez de prestataires de service, d'informaticiens qui se mettent au service de l'industrie pornographique, mais ils prennent des risques pour leur réputation
Sans doute, mais s'il est vrai, comme on le dit, que la pornographie est l'un des rares secteurs sur le web à être rentable, le jeu en vaut peut-être la chandelle De manière plus générale, l'industrie du X est de plus en plus intégrée au tissu économique. Elle l'est lorsqu'elle donne du travail aux professionnels de l'informatique et du cinéma, elle l'est également lorsqu'elle assure des revenus à l'industrie des loisirs. On pense en France à Canal +, mais je serais curieux de savoir ce que représentent les ventes de vidéos X dans le chiffre d'affaires de certaines chaînes d'hôtels.
A vous entendre, c'est une activité en pleine expansion
En l'espace de quelques années le marché potentiel de la pornographie a explosé grâce aux technologies, mais aussi, d'après les professionnels, grâce aux changements de comportement des jeunes adultes, ceux qui ont entre 20et 30 ans, que les images pornographiques ne choquent pas.
Les professionnels parlent d'un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs, avec un chiffre d'affaires qui se situe quelque part entre 4 et 10 milliards de dollars, dont à peu près 50% réalisé avec les vidéos et ceci avec des bénéfices de l'ordre de 25%.
Quand vous parlez de technologie, vous pensez à internet?
Internet a effectivement fait tomber la principale barrière au développement de la pornographie : l'accès aux produits. Avec le web, plus besoin de passer le rideau d'une sex shop, de donner son adresse à une société de vente par correspondance un peu glauque : on peut directement accéder aux produits de chez soi sans que personne le sache.
Mais quand je parle de technologie, je pense également à la photographie numérique. Chacun peut fabriquer ses propres images. Des sites internet fonctionnent exclusivement avec des images d'amateurs, de gens ordinaires qui se photographient, se filment
La chute de ces barrière donne aux enfants accès à ces images
Ils y accèdent d'autant plus facilement que l'on ne peut vendre sur internet qu'en faisant de la promotion. Des milliers d'images pornographiques sont disponibles gratuitement.
Vous disiez qu'il y a des centaines d'entreprises
Créer un site pornographique ne coûte presque rien alors que les bénéfices sont considérables. La branche film et télévision de Vivid, un des principaux acteurs de ce marché a réalisé 1 milliard de dollars de CA l'année dernières. Il y a des centaines d'éditeurs de vidéos et probablement des milliers de sites pornographiques sur le net. Ce qui pose deux problèmes :
Mais comment faire? Cela ne paraît pas si facile
Détrompez vous! On innove là aussi, et c'est un vrai problème que les critiques de la pornographie n'ont, je crois, pas vu. La recherche de créneaux nouveaux fait aller dans des directions de plus en plus bizarres, extrêmes. La pornographie, ce n'est plus seulement la représentation d'un couple en train de faire l'amour, ce sont aussi des comportements sexuels qui sortent, et c'est un euphémisme, de l'ordinaire. Certains sites se sont spécialisés dans les scènes de viol, d'autres dans les représentations de personnes âgées, d'autres dans les "gang bang", c'est-à-dire les tournantes. Il n'est pas nécessaire de multiplier les exemples, mais j'ai trouvé un article qui fait une liste impressionnante de ces dérives que dénoncent, d'ailleurs, régulièrement les vedettes de films pornographiques.
Il y a des clients pour cela?
Probablement pas beaucoup, mais la globalisation rend rentables des activités qui ne le seraient pas sur un marché plus étroit. Imaginez qu'il y ait dans le monde 10 000 personnes intéressées par telle ou telle forme de déviance sexuelle. Tant que les marchés étaient locaux, on ne trouvait nulle part assez de clients pour rendre économiquement viable leur représentation. Avec un marché mondial, cela devient possible.
Ce que vous dites n'est pas très réjouissant.
Ce l'est d'autant moins que les états sont désarmés, leurs réglementations sont inadaptées et inefficaces contre des producteurs installés à l'étranger. On peut évidemment la faire évoluer mais c'est au risque de toucher à la liberté d'expression et de mettre en difficulté des secteurs économiques qui ont intégré dans leurs stratégies les productions pour adultes.
On a, à vous entendre, l'impression que l'on ne peut pas faire grand chose
Le problème serait en grande partie résolu si les coûts d'accès à ce marché étaient plus élevés. Or, c'est probablement ce qui va se produire pour au moins deux motifs :
On devrait donc assister à une restructuration de l'industrie, avec l'apparition de sociétés plus importantes, d'autant plus attentives à leur image qu'elles auront besoin de financements pour se développer. Vivid pense entrer en Bourse. Ces entreprises auront intérêt à assainir le marché, à protéger les enfants. Elles ont commencé à le faire en créant une liste de ce qui est admis et de ce qui ne l'est pas, la Cambria list, du nom de l'avocat qui l'a rédigée.
Vous pensez vraiment que cela peut suffire?
Cela prendra certainement beaucoup de temps. La liste Cambria est déjà attaquée : on lui reproche d'être raciste, il est vrai qu'elle interdit la représentation de rapports sexuels entre personnes de races différentes, ce qui est effectivement étranger. De toutes manières, ce sera difficile parce que ce marché est mondial, je vous ai parlé des américains, il y a en Europe et en Asie des entreprises du même type. Mais je ne vois pas qu'on ait pour l'instant d'autre choix. Sauf à interdire le web, la vidéo, ce que personne ne propose
Que faire si l'on veut éviter que des enfants regardent des films pornographiques?
Il y a, d'abord, le contrôle parental. Si l'on ne veut pas que ses enfants voient des images pornographiques, hé bien, il faut les filtrer sur son ordinateur, voire directement sur le serveur. On pourrait imaginer que des gens comme Wanadoo proposent des contrats familiaux qui éliminent automatiquement ces images.
Il y a, ensuite, une éducation à faire : ce qui est grave ce n'est pas que des enfants voient des images, mais que ces images les traumatisent. Il faut leur apprendre à faire la différence entre les fantasmes que représentent ces images et la réalité que nous vivons les uns et les autres. J'ajouterai qu'il y a probablement plus dangereux que les productions de l'industrie pornographique : il y a les images que les familles peuvent produire dans l'intimité avec les caméras électroniques.