Insécurité, incivilités et théorie économique?

 

Que peut dire la théorie économique de la montée de l'insécurité?

Sur la réalité de cette montée, pas grand chose. Mais qui a l'habitude de regarder des statistiques peut faire plusieurs remarques. On peut, d'abord, souligner que les chiffres ne disent pas forcément ce qu'on veut bien leur faire dire. En l'espèce ceux que l'on nous donne ne donnent pas d'information sur l'insécurité, mais sur l'activité de la police, ce qui est tout à fait différent.

On peut cependant faire l'hypothèse que ces chiffres donnent une bonne image de l'insécurité…

Il est probable que les statistiques donnent une image fidèle des délits les plus graves. J'imagine que celles sur les hold-up et attaques de banque sont fidèles : on imagine mal un banquier oubliant de déclarer une attaque à main armée de son établissement. Celles sur les meurtres, les cambriolages et les vols de voiture sont probablement exactes : quand on se fait voler sa voiture, on le déclare ne serait-ce que pour toucher l'assurance. Mais que dire des statistiques sur les petits délits?

Ce sont les chiffres qui augmentent le plus.

Oui, mais est-ce parce qu'il y a plus de petits délits ou parce qu'on les déclare plus facilement. On se pose la question pour les agressions sexuelles, on doit également se la poser pour les petits délits.

Vous voulez dire qu'il y en aurait plus qu'il n'y en a de déclaré?

Je veux dire qu'il y en a probablement toujours eu plus, mais qu'on les déclare aujourd'hui plus facilement. Si cette hypothèse est exacte, ce n'est pas l'insécurité qui augmente, mais le travail de la police qui évolue.

Ce n'est pas un peu tiré par les cheveux?

Non. Pourquoi? On sait que l'offre crée souvent la demande. Les consommations de boissons fraîches augmentent lorsqu'on installe un distributeur. Pourquoi ne serait-ce pas le cas de la police? Le ministère de l'intérieur est un prestataire de services qui a plusieurs activités : assurer la sécurité, mais aussi réprimer les manifestants, organiser la circulation… qu'il peut réaliser de plusieurs manières.

Pendant très longtemps, la police a travaillé de manière autoritaire et souvent brutale. Souvenez-vous des slogans "CRS-SS". Pour beaucoup de gens, la police était dangereuse. On évitait de se rendre dans un commissariat.

Depuis le début des années 80, la gauche a incité la police à se comporter de manière plus respectueuse des citoyens, on a engagé massivement des femmes, on a introduit un code déontologique, on a crée des commissariats de proximité sans grille ni garde armé à la porte. Toutes choses qui ont modifié l'image de la police. On a, par ailleurs, augmenté de manière significative le nombre de policiers. En d'autres mots, on a augmenté et amélioré l'offre de la police. Et du coup la demande progresse. Comme cette demande s'exprime sous forme de plaintes, c'est le nombre de plaintes qui augmente. Ce qui ne veut pas dire qu'il y ait plus d'insécurité.

Vous croyez que l'on peut comparer les consommations de boissons fraîches et le travail de la police ?

Mais bien sûr. L'installation d'un commissariat de proximité génére naturellement de nouvelles plaintes : on me vole mon portefeuille. Il y a dedans 30 ¤. Si le commissariat de police est à l'autre bout de la ville, si je dois, pour déposer plainte, passer devant un fonctionnaire patibulaire qui va me faire attendre et me traiter avec dédain, je m'abstiens. Si, par contre, il y a à proximité un commissariat propre, avec des fonctionnaires en civil, aimables, je vais remplir une déclaration.

C'est vrai de la petite délinquance, mais aussi de choses plus graves. Prenez les agressions sexuelles, les viols. On sait que le nombre de plaintes augmente régulièrement. Est-ce que cela veut dire qu'il y a plus de viols qu'hier? Que nous sommes devenus plus agressifs ? C'est peut-être tout simplement que la police traite aujourd'hui mieux ces cas. Je disais à l'instant qu'on a recruté beaucoup de femmes. J'imagine qu'une femme agressée préfère exposer ce qui lui est arrivé à une femme qu'à un homme… L'idée de devoir raconter à un homme un viol peut retirer l'envie de porter plainte.

Je ne suis pas sûr que ce type de discours soit de nature à rassurer des gens qui se plaignent de l'insécurité…

Il faut d'abord dire qu'on n'entend pas souvent ce type de discours. Ceux qui tenteraient de défendre ce type d'argument se feraient aussitôt traiter de belles âmes angéliques. Tant à droite qu'à gauche, d'ailleurs. Dès qu'on parle de sécurité, on verse dans la démagogie, ce qui interdit du coup de réfléchir et de se demander pourquoi les chiffres progressent. Peut-être progressent-ils parce que nous vivons dans une société plus dangereuse, mais peut-être aussi pour d'autres motifs. Je viens de vous donner un bout d'explication, mais il y en a probablement d'autres.

Il suffit d'ailleurs de chercher pour en trouver. Il y avait il y a deux jours dans le Monde un article sur la drogue où l'on apprenait qu'en 4 ans, le nombre de consommateurs de cannabis arrêté par la police a été multiplié par 4, passant de 20 000 à 80 000, alors même que tout le monde sait que la justice ne poursuit plus les consommateurs de cannabis et que la consommation s'est complètement banalisée.

Chacune de ces arrestations donne naturellement lieu à une procédure, à l'ouverture d'un dossier… que l'on retrouve dans les statistiques. Et comme il s'agit de très petits délinquants qu'il est facile d'attraper, on peut donner l'impression que la consommation augmente alors que ce n'est pas le cas.

Mais pourquoi poursuit-on plus ces consommateurs maintenant qu'hier? C'est une décision politique.

Pas du tout. Mais les consommations d'héroïne et de cocaïne ont diminué. Les policiers chargés de la lutte contre la toxicomanie ont moins de travail, ils se concentrent donc sur une consommation qu'ils négligeaient parce qu'ils la jugeaient sans particulière gravité. On est devant quelque chose d'assez banal qu'on rencontre régulièrement dans les organisations et qui est lié à leur inertie. La nature a horreur du vide et les policiers sont comme les autres, ils ont envie de conserver leur travail, ils vont donc s'en créer. Peu importe que ce soit inutile.

On ne peut pas dire que cela suffise à expliquer la montée de l'insécurité…

Cela y contribue. Mais on peut essayer, si vous le voulez, de poursuivre l'analyse.

On a vu émerger ces dernières années le thème de l'incivilité. Vous savez que chaque fois qu'un agent de la RATP est agressé, l'entreprise porte plainte. Souvent il s'agit de peu de choses : une paire de gifle, un coup de poing, un crachat… mais il y a dépôt de plainte.

Aujourd'hui la RATP est la seule institution à déposer systématiquement plainte, mais on peut imaginer que demain d'autres se comportent de la même manière : les offices de HLM, les municipalités, l'Education Nationale… A quoi est-ce que cela correspond? On nous dit que ce sont les comportements qui ont changé. C'est possible, mais il y a peut-être d'autres explications.

Prenez les machinistes, des conducteurs d'autobus de la RATP. Voilà des gens dont le métier s'est complètement transformé en quelques années. Ils conduisaient des autobus, ils doivent aujourd'hui également contrôler, informer et décider éventuellement en cas de problème de circulation de la route à suivre. Ils sont beaucoup plus autonomes, ils échappent aux contrôles de leur hiérarchie, mais celui-ci est remplacé par la surveillance des voyageurs. Les conflits se sont déplacés. Ils étaient hier concentrés au sein de l'entreprise entre salariés et hiérarchie, ils se situent aujourd'hui entre voyageurs et machinistes. Et lorsque le conflit apparaît, on ne le traite plus à l'intérieur de l'entreprise, on fait appel à ceux dont la fonction est de résoudre les conflits sur la place publique, c'est-à-dire à la police.

La montée en puissance des incivilités accompagne ce glissement du domaine privé de l'entreprise au domaine public.

Cela ne vaut pas pour ce qui se passe dans certains lycées…

Mais je n'en suis pas si sûr. J'ai l'impression que l'on confie à la police des affaires qui étaient hier traitées dans les établissements scolaires. Un peu comme les familles plus fragiles s'ouvrent et confient à la police des choses qui restaient hier secrètes.

S'il s'agissait d'une toute autre activité, on dirait que la police a ouvert, élargi son marché :

Naturellement, cette approche est un peu surprenante. On parle rarement de la délinquance comme d'un marché et on imagine mal la police nationale lançant des campagnes de publicité pour inciter les jeunes au vol ou à la consommation de drogues illicites. Et cependant, la comparaison e paraît pertinente.

L'augmentation des chiffres de la délinquance peut tout simplement vouloir dire que la police travaille mieux, est plus attentive aux victimes et que l'on s'adresse plus facilement à ses services lorsque l'on a un conflit.

Je n'ai pas l'impression que ce soit un argument qui convainque grand monde…

Et cependant… On dit souvent que la délinquance diminue dans les régimes autoritaires. On le disait il y a encore quelques semaines de l'Afghanistan. est-ce parce qu'on y vole ou tue moins qu'ailleurs ou parce que les victimes évitent de s'adresser à une police que tout le monde craint? Ce que je sais de la police des talibans me fait penser que l'on avait surtout intérêt à s'en tenir éloigné.

La police n'est pas plus efficace dans les régimes totalitaires qu'ailleurs, mais elle est tellement brutale et violente que chacun garde pour soi ses problèmes. Dans des régimes plus démocratiques, où le citoyen peut faire confiance aux institutions, la victime d'une agression n'hésite pas à porter plainte et, du coup, la délinquance apparente augmente mécaniquement.

C'est toute chose égale par ailleurs ce que nous vivons aujourd'hui : la police de Daniel Vaillant est plus souriante que celle de Marcellin, le ministre de l'intérieur des années 70 qui envoyait les CRS matraquer les manifestants. On s'adresse donc plus facilement à elle.

Il ne faut donc pas s'inquiéter des chiffres de la délinquance?

Il faut les prendre avec prudence et éviter de conclure trop rapidement. Peut-être y a-t-il effectivement une hausse de la délinquance, mais avant d'en décider, il faut vérifier qu'on ne peut pas l'expliquer autrement. C'est de bonne méthode.


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