Une rentrée difficile

 

Bonjour, vous voulez nous parler de la rentrée?

Oui, elle promet d'être difficile. Les derniers chiffres du chômage sont mauvais et la dégradation devrait se poursuivre, les déficits se creusent et vont continuer de se creuser et plus personne n'annonce un retour rapide de la croissance qui ne dépassera les 0,5% cette année alors que le gouvernement avait basé tous ses calculs sur une croissance de 1,3%.

Autrement dit, cela va mal aujourd'hui et cela devrait aller encore plus mal demain.

Oui, et on peut d'autant plus facilement le craindre que tout est en place pour une récession dans les mois qui viennent. Nous avons une situation dont on a eu plusieurs exemples dans le passé et qui a toujours conduit à ce résultat avec :

Des recettes qui reculent à cause des baisses d'impôts annoncées…

Bien sûr, mais pas seulement : l'augmentation du chômage diminue les recettes alors que le déficit augmente la dette dont le remboursement consomme des ressources qui seraient mieux utilisées ailleurs.

Toujours est-il que le mélange de ces trois composants fabrique des récessions, comme cela s'est produit dans les années 80 en Grande-Bretagne lorsque Margaret Thatcher a réduit la pression fiscale ou aux Etats-Unis lorsque Reagan a tout à la fois réduit les impôts et augmenté les dépenses publiques. A chaque fois, on a eu une récession qui a duré plusieurs mois, près de deux ans.

C'est ce qui nous menace?

Je le crains.

A vous entendre, les baisses d'impôts qu'on nous promet ne sont pas une bonne chose…

Pour que des baisses d'impôts soient une bonne chose :

Or, aucune de ces conditions n'est remplie. Les baisses d'impôts proposées par le gouvernement ne concernent que les plus riches, qui n'achèteront pas plus de voitures ou de machines à laver la vaisselle. Ils se contenteront d'épargner un peu plus, pour compenser les pertes liées à la chute des cours de la bourse. Si l'on veut augmenter la consommation, ce qui est évidemment souhaitable, il faut agir sur d'autres leviers, il faut, par exemple, améliorer les salaires de ceux qui ont des réserves de consommation, qui n'achètent pas tout ce qu'ils peuvent parce qu'ils manquent de ressources.

Par ailleurs, ces baisses d'impôt aggravent les déficits. Pour qu'il en aille autrement, il faudrait tailler dans les dépenses publiques. Or, on voit bien que c'est très difficile.

C'est pourtant ce que tente de faire le gouvernement, lorsqu'il annonce qu'il ne remplacera pas tous les fonctionnaires qui partent en retraite…

La question n'est pas de savoir s'il tente de le faire, mais s'il a une chance de réussir dans sa tentative. Or, ce n'est pas le cas. Et ce ne le sera pas. Le gouvernement ferait bien de réfléchir à l'expérience britannique. Malgré tous les efforts de Margaret Thatcher, le poids des dépenses publiques n'a que très faiblement reculé en Grande-Bretagne. Et en tout cas pas immédiatement. Et il en ira de même en France. Vous avez vu ce qui s'est passé cet été. Le gouvernement avait amorcé une décrue des dépenses consacrées à la vieillesse en modifiant notamment l'APA, l'aide personnalisée d'autonomie, que Jospin a mise en place et qui s'est révélée à l'usage très coûteuse. Or, non seulement la canicule a montré qu'elle était nécessaire mais, en plus, qu'on ne dépensait assez pour les plus âgés, qu'il fallait recruter massivement dans les maisons de retraite, dans les hôpitaux.

Vous en concluez qu'on ne peut pas réduire la dépense publique…

Cela veut dire que ce n'est pas en coupant dans les prestations offertes aux citoyens que l'on pourra réduire les dépenses, mais en redistribuant les ressources et en améliorant la productivité de la fonction publique là où celle-ci est le moins efficace. Il y avait hier dans Libération un article sur un livre publié par un fonctionnaire de police à la retraite qui racontait comment des fonctionnaires de police étaient, à Marseille, employés à garder la nuit des bâtiments vides, comment les fonctionnaires prenaient des arrêts maladie pour faire une deuxième travail. Ce fonctionnaire dit dans son livre, je le cite, que "pour arriver aux résultats obtenus, il suffirait de 25% de l'effectif". Je ne connais pas la situation à Marseille, je ne sais pas si ce qu'il dit est généralisable, j'imagine qu'il exagère, mais il y a là une direction à explorer…

Et pourquoi ne l'exploite-t-on pas?

Mais est-ce possible? Se lancer dans cette direction reviendrait à se mettre à dos les fonctionnaires de police, leurs organisations syndicales et tous ceux qui pensent qu'il suffit d'augmenter le nombre de policiers pour résoudre les problèmes de sécurité. Ce qui fait beaucoup de monde.

Je donnais l'exemple de la police mais on va bientôt parler de la sécurité sociale, des problèmes de santé et on va demander aux Français d'accepter d'être moins bien remboursés. Mais personne n'ira s'attaquer aux professions médicales qui sont au cœur du dispositif, qui prescrivent les médicaments que nous consommons trop. Or, la solution se trouve de leur coté.

Dans un tout autre registre, tout le monde sait que Bercy emploie trop de monde, que l'on pourrait sans le moindre inconvénient pour la collectivité, couper dans les effectifs du Ministère des Finances, mais c'est pratiquement impossible. On pourrait ainsi multiplier les exemples qui tous montreraient qu'il est très difficile de réduire la dépense publique.

Ne me dites pas que certains pays n'ont pas réussi à le faire.

A qui pensez-vous?

Aux Etats-Unis…

Mais les Etats-Unis sont justement un contre-exemple. C'est un pays dans lequel on a, pour réduire la dépense publique, coupé dans les dépenses d'infrastructure avec les résultats que l'on sait en matière de route, d'école et, de manière plus générale, d'équipements publics. Ce qui a amené les gouverneurs de plusieurs Etats à lancer tout récemment un véritable appel au secours au pouvoir fédéral. Ils ont besoin d'argent, et donc d'augmentations d'impôts, pour financer les écoles, les hôpitaux…

C'est d'ailleurs un peu ce qui nous menace : à défaut de pouvoir de redistribuer les budgets publics, on coupe dans les secteurs qui s'y prêtent le mieux, comme la recherche par exemple. Or, lorsqu'il s'agit de secteurs sont importants pour l'avenir, c'est justement le cas de la recherche, nous risquons de payer très cher demain les économies que nous faisons aujourd'hui.

C'est donc une erreur de vouloir diminuer les impôts…

Dans la situation actuelle, certainement.

Pourtant, les Etats-Unis semblent se porter mieux. Ils pourraient devenir une locomotive de l'économie mondiale et tirer la croissance.

Pour cela il faudrait que leur croissance soit très forte, ce qui n'a rien d'assuré. L'amélioration de la situation américaine tient à la baisse du dollar qui a rendu les entreprises américaines plus compétitives et à la guerre en Irak qui a relancé l'activité selon un schéma classique que l'on connaît bien et que l'on appelle parfois le keynésianisme militaire. Mais il faut éviter de trop vite conclure. La situation est encore très incertaine. Les industriels sont plus confiants, mais les consommateurs sont encore très hésitants. La faiblesse persistante du marché du travail inquiète les américains qui voient avec angoisse partir vers des pays comme l'Inde des activités de cadres, d'ingénieurs, de gens diplômés. C'est un sujet qui revient constamment dans la presse.

C'est une vraie menace?

Nous en reparlerons dans une prochaine émission si vous le voulez bien, mais l'inquiétude que cela suscite dans les classes moyennes peut freiner une croissance de la consommation qui reste en deçà des attentes alors que les baisses d'impôt massives de George Bush ont amélioré de 1,5% les revenus disponibles des américains. Ce qui montre une nouvelle fois que les baisses d'impôts ne sont pas une garantie de relance de l'activité. Tant pour consommer que pour investir, on a besoin de confiance dans l'avenir, lorsque celle-ci manque, on n'a pas envie…

Mais pourquoi les gouvernements insistent-il donc tant dessus si c'est aussi peu efficace?

Il y a de bonnes baisses d'impôt, mais celles que l'on nous propose aujourd'hui sont contre-productives. Pour en revenir à votre questions, on peut imaginer plusieurs réponses : entêtement, désir de satisfaire sa clientèle, idéologie… je vous laisse le choix.


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