Privatisations : le vent tourne
Vous voulez nous parler du secteur public et de ses évolutions?
Oui, la manifestation des électriciens et gaziers la semaine dernière, l'annonce par le gouvernement qu'il abandonnait l'action préférentielle qu'il détenait dans Total et les mésaventures de France Telecom ont remis le secteur public sur la sellette.
On parle de nouveau de privatisation
Le gouvernement a effectivement annoncé qu'il privatiserait dès que possible Air France et qu'il ouvrirait le capital d'EDF si les marchés le permettaient, mais ces annonces se font dans un contexte nouveau. Il y a deux ans, on pouvait avoir le sentiment que la messe était dite : la privatisation était l'avenir des entreprises publiques.
Et c'est aujourd'hui différent?
Les projets de privatisation sont maintenus, mais l'atmosphère a changé. La chute de la Bourse a rendu tout beaucoup plus difficile : tant qu'elle montait on pouvait espérer faire taire les protestations des salariés et des électeurs en leur promettant de s'enrichir rapidement sans rien faire. C'est un peu comme si le gouvernement avait acheté le consentement des uns et des autres. Mais il n'y a pas que cela : il y a aussi l'échec de la privatisation des chemins de fer en Grande-Bretagne et les difficultés des sociétés privatisées. Après tout, on peut se demander si France Telecom restée complètement propriété de l'Etat aurait connue autant de difficultés.
Vous croyez que cela aurait changé quelque chose?
Si France Telecom avait conservé son monopole et était restée propriété pleine de l'Etat français, elle n'aurait probablement pas connu les mêmes difficultés. Et pour au moins trois motifs :
Il n'aurait donc fallu ni ouvrir son capital ni introduire la concurrence sur son marché?
Je ne dis pas cela. L'ouverture du marché à la concurrence a apporté de vrais avantages aux consommateurs. Le téléphone mobile et internet ne se seraient pas développés aussi rapidement si France Telecom avait conservé son monopole. Souvenez-vous du temps qu'il a fallu pour le fax s'impose en France Pendant des années l'opérateur a bloqué la progression des ventes de fax venus de l'étranger pour favoriser l'émergence d'un industriel français.
Oui, mais est-ce un argument suffisant pour privatiser?
Les avocats des privatisations ont naturellement développé d'autres arguments :
Mais ils ont surtout contesté très sévèrement la notion de monopole naturel qui justifiait depuis toujours, sur un plan théorique, les nationalisations.
Et qu'appelle-t-on un monopole naturel
C'est une activité qui échappe naturellement à la concurrence, comme les chemins de fer, l'électricité, le gaz, le téléphone Il paraît difficile d'avoir plusieurs réseaux électriques dans la même ville ou plusieurs réseaux de chemin de fer dans la même vallée. Outre les problèmes pratiques d'environnement que cela poserait, il y aurait des problèmes de rentabilité. Ces équipements demandent des investissements très lourds que l'on ne peut rentabiliser qu'en ayant un très gros trafic. S'il y avait plusieurs fournisseurs, celui qui aurait le plus d'activité éliminerait rapidement ses concurrents. Il occuperait vite une position de monopole que personne ne pourrait lui contester puisque les coûts d'accès au marché sont très élevés. Imaginez les capitaux qu'il faudrait réunir pour construire un concurrent d'EDF ou de la SNCF!
Et qui dit monopole dit abus
Exactement. Celui qui dispose d'un monopole peut en abuser de plusieurs manières :
Et c'est pour éviter ces risques que l'on a réglementé aux Etats-Unis et nationalisé en France.
Et c'est donc ce raisonnement qui a été mis en cause il y a une vingtaine d'années
Oui, et de plusieurs manières :
Vous pouvez en donner un exemple?
La construction de centrales thermiques ou nucléaires demande aujourd'hui des investissements colossaux. Mais imaginez que l'on puisse, comme le disent les écologistes, décentraliser la fabrication de l'énergie électrique, que chacun puisse avoir sur son toit des capteurs qui produisent assez d'énergie pour sa consommation, il n'y aurait plus de monopole naturel. C'est un peu ce qui s'est produit pour les téléphones portables : plus besoin de réseau physique lourd, il suffit d'installer des antennes.
L'énergie solaire, ce n'est pas pour demain
Non, mais cet exemple montre bien la complexité des choses. Les adversaires de la privatisation ont dû se battre ces dernières années simultanément sur deux fronts :
C'est cette convergence des critiques des néo-libéraux et des gens de gauche qui a permis ces privatisations ces vingt dernières années. On a beaucoup dit que le gouvernement Jospin avait beaucoup privatisé. Mais il n'a pu le faire que parce que les principes qui fondaient les nationalisations étaient critiqués du sein même de sa majorité, et non pas seulement par les sociaux-libéraux, mais aussi par les écologistes et par tous ceux qu'ils inspirent. Vous remarquerez d'ailleurs que les gros bataillons de la défense du service public se recrutent d'abord à la CGT et au Parti Communiste, dans cette partie de la gauche que l'on dit parfois archaïque. Ce n'est pas un hasard.
Mais vous nous disiez en commençant que l'atmosphère était en train de changer
Je crois en effet que le vent est en train de tourner, et pour plusieurs motifs :
Vous pensez donc que les privatisations, c'est fini?
Non. Ne serait-ce que parce que le gouvernement va avoir besoin d'argent frais et qu'elles peuvent en apporter. Mais elles se feront sans enthousiasme et dans la difficulté, ne serait-ce que parce que l'état de la bourse interdit d'acheter le consentement des salariés et des électeurs. Plus question de leur faire croire qu'ils s'enrichiront facilement.