L’euro, l’Europe et les Etats-Unis

 

Vous allez nous parler ce matin de l’euro…

Bien sûr. Avouez qu’il m’aurait été difficile de faire autrement.

Tout le monde dit que cela s’est bien passé, un peu comme vous l’aviez d’ailleurs prévu…

Les choses se sont effectivement bien passées. Parce que cela avait été bien organisé. Il y a eu des couacs, bien sûr, mais ils sont dérisoires comparés au projet. Il faut voir ce que cela représente. C’est considérable. Et le succès montre tout à la fois :

Ce qui a beaucoup surpris, c’est la vitesse avec laquelle tout le monde s’est précipité sur les euros.

C’était prévisible. Il est beaucoup plus simple de vivre directement en euro et d’abandonner rapidement les francs. D’autant que nous en avons tous fait un jour ou l’autre l’expérience en voyageant. Je ne sais pas combien de français sont, au moins une fois dans leur vie, allé à l’étranger, mais j’imagine que c’est une majorité qui a eu au moins une fois l’occasion de faire des achats dans une autre monnaie que le franc. Mais ce n’est pas la dessus que je voudrais insister, mais plutôt sur le contraste entre la confiance dans les institutions et l’avenir que l’euro manifeste et ce qui se passe aux Etats-Unis.

Où la situation n’est plus ce qu’elle était ?

La saison des fêtes a été catastrophique pour tous les distributeurs. Dès la fin novembre, les grands magasins ont lancé des soldes qui ne commencent chez nous que demain. Avec des baisses de prix très fortes et très rapides. De l’ordre de 40% sur la plupart des produits textiles. KMart, la grande chaîne de distribution américaine, faire jusqu’à 70% de remise sur les bijoux dans la semaine précédant Noël. Les consommateurs ont vraiment perdu confiance.

C’est l’effet 11 septembre ?

Pour partie, certainement, il n’est jamais agréable de découvrir que l’on est vulnérable. Mais il n’y pas que cela :

Vous croyez vraiment que les américains doutent de leurs institutions parce que l’on n’a pas su compter le nombre d’électeurs ?

Non, mais vous remarquerez tout de même le contraste avec l’efficacité dont a fait preuve l’Europe avec l’euro. Le doute porte beaucoup plus sur le fonctionnement des marchés. Vous avez peut-être entendu parler de la faillite d’Enron, cette entreprise qui s’était spécialisée dans le négoce d’énergie et avait, en quelques années, gagné la 7ème place dans le palmarès de Fortune. Or, lorsque cette entreprise s’est effondrée, tout le monde a été surpris. Les auditeurs qui contrôlent les comptes, en l’espèce Arthur Andersen, n’avaient rien vu venir. Ils n’auraient même pas décelé les malversations qu’auraient commises certains des dirigeants de cette entreprise. Les sociétés qui notent la solvabilité des entreprises, Moody’s et Standard and Poors, n’avaient rien anticipé. C’est doublement inquiétant :

Et quelle conclusion en tirez-vous ?

Mais que la récession peut durer longtemps. Un peu à l’image de ce que connaît depuis quelques années le Japon.

Pourtant, les autorités américaines annoncent régulièrement un retour de la croissance dans les mois qui viennent.

C’est vrai, mais plusieurs facteurs font douter de cette reprise rapide :

Les américains ont souvent montré leurs capacités à réagir…

C’est exact, mais cette capacité s’est peut-être érodée. J’ai l’impression, ce n’est qu’une impression, que la société américaine s’est subrepticement transformée en société de rentiers. Ou, plutôt, que s’est constituée ces 10 dernières années, une classe de rentiers formée de tous ces gens qui ont fait fortune dans la nouvelle économie et qui ont cessé de travailler une fois fortune faite.

Ils ne sont pas si nombreux que cela.

Détrompez-vous, ils sont devenus très nombreux dans les années 90 avec les politiques de stock-options, de compte épargne entreprise… Pour vous donner une idée : il y avait en 1996 près de 5 millions de ménages qui possédaient plus de 1 million de dollars en actions, obligations, en dehors de leur logement principal. Ils étaient à peine plus de 2 millions en 1992. Il y avait en 1996 230 000 millionnaires à New-York, 200 000 à Chicago, 180 000 à Los Angelés. Ces chiffres ont certainement évolué, mais tous ces gens ont un pouvoir politique fort que représente bien Bush. Ce n’est pas un hasard s’il a proposé de supprimer tout impôt sur les successions. Mais surtout, beaucoup de ces millionnaires ont gagné cet argent très jeunes et sont partis très tôt à la retraite. A 45, 50 ans. Si l’on fait l’hypothèse qu’ils ont fait fortune parce qu’ils étaient dynamiques et compétents, c’est autant de ressources perdues pour l’économie et qui ne pourront aider à sa relance.

Vous n’êtes donc pas très optimiste pour les Etats-Unis ?

J’ai effectivement l’impression que le moteur américain s’est grippé, qu’ils ont tous les symptômes de ce qui pourrait devenir une récession de longue durée à la japonaise, alors que Europe parait, au contraire, en mesure de sortir de cette euro-morosité dont on a si longtemps parlé.

Vous n’êtes pas un peu trop optimiste ? le chômage remonte, tout n’est pas rose, non plus de ce coté-ci de l’Atlantique.

Que nous ayons des difficultés c’est l’évidence, mais ce qui vient de se produire avec l’euro montre trois choses :

Alors, les difficultés, on les voit bien :

Mais nous avons collectivement un projet qui éclaire l’avenir, qui donne du sens au politique, à celles des gouvernements, mais aussi à celles des entreprises. Et c’est ce qui compte. Une économie ne fonctionne bien que lorsque ses agents ont confiance dans l’avenir et savent où ils vont.


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