Quand les frontières résistent ou les paradoxes de la globalisation
Bonjour, vous voulez nous parler des paradoxes de la globalisation. De quoi s'agit-il?
Vous savez que la globalisation rencontre de nombreuses oppositions comme on l'a encore vu tout récemment à Florence. On pourrait donc s'attendre à ce que les économistes mettent en évidence des effets massifs sur nos comportements économiques. Or, tous ceux qui s'intéressent à ces questions soulignent la résistance de la dimension nationale : la globalisation n'a pas effacé les frontières. C'est que les économistes appellent les biais domestiques et que l'on pourrait appeler la préférence nationale si cette expression n'avait été détournée par l'extrême droite.
Vous pouvez nous donner des exemples?
Je peux vous en donner plusieurs :
Les frontières résistent!
Vous nous parlez là des particuliers
Non, non! Je parle de l'ensemble des acteurs. Les portefeuilles boursiers des fonds de pension, des compagnies d'assurances témoignent de la même préférence nationale. Les fonds de pension japonais et américains ont moins de 10% de leurs fonds investis dans des actions étrangères. Les banques suisses, qui sont pourtant depuis très longtemps très intégrées dans les marchés mondiaux, n'avaient, dans les années 80, que 36% de leurs fonds investis dans des actions étrangères.
Depuis les choses ont probablement évolué
Sans doute, mais pas de manière telle qu'on ne puisse plus parler de préférence nationale.
C'est également vrai en Europe, malgré le marché unique?
Mais oui. Il suffit de se promener en Europe pour s'en rendre compte. Faites l'expérience, aller dans une grande surface allemande ou britannique et regardez : ni les produits ni les prix ne sont comparables. Pour ne prendre qu'un exemple banal, il est à peu près impossible de trouver à Londres du fromage français dans une grande surface alors même que les britanniques en raffolent lorsqu'ils sont en vacances en France.
Mais qu'est-ce que cela veut dire?
Cela veut dire que la globalisation, la mondialisation ne sont pas tout à fait ce que l'on croit, que les produits, mais aussi et surtout les capitaux sont, dans des économies ouvertes à la concurrence, beaucoup moins mobiles qu'on le dit et que le prédit la théorie.
C'est peut-être que la globalisation est récente?
Elle n'est pas si récente que cela. La suppression des contrôles sur les mouvements de capitaux a commencé dans les années 70. Du reste, le premier article qui ait mis en évidence ces paradoxes, celui de Martin Feldstein et Charles Horioka, a été publié 1980, il y a donc plus de 20 ans.
Ce que vous dites est tout de même assez surprenant. Tous les économistes sont vraiment d'accord sur cette résistance des frontières?
Personne ne conteste la réalité de ces phénomènes même s'il y a des débats sur leur ampleur et sur l'interprétation à leur donner. Les discussions les plus âpres portent sur la mobilité des capitaux :
Au delà de ces différences, les uns et les autres s'interrogent sur le fonctionnement des économies ouvertes, ce qui a d'ailleurs donné naissance à une nouvelle discipline : la macroéconomie des économies ouvertes. On a découvert que la globalisation n'avait pas tous les effets qu'annonçait la théorie et on essaie de comprendre ce qui se passe, ce qui n'est pas facile : il ne suffit pas qu'une explication soit intelligente, il faut également qu'elle colle aux faits et qu'elle évite de mettre en cause des pans entiers de la théorie.
Et quelles explications donne-t-on?
Plusieurs pistes sont actuellement explorées :
Comme vous le voyez, les explications sont nombreuses.
Vous voulez dire qu'aucune de ces explications ne s'est imposée?
Non. toutes ces analyses sont intéressantes, mais elles ne rendent pas vraiment compte de manière satisfaisante de tous les paradoxes, j'allais dire de toutes les bizarreries que l'on observe. Pour ne donner que cet exemple, on a remarqué que l'actionnariat des compagnies de téléphone américaines, les Bell companies, étaient le plus souvent régionales : les gens du Kansas investissent dans la société qui opère au Kansas, ceux du Wisconsin dans celle qui opère dans cet Etat Mais pourquoi? Est-ce parce qu'ils connaissent mieux les dirigeants : ils habitent dans la même région, ont peut-être des relations communes? ou parce qu'ils veulent contrôler l'entreprise, avoir leur mot à dire dans sa stratégie? On ne sait pas répondre à ces questions qui sont pourtant importantes.
Mais en quoi? Quels sont les enjeux de ces analyses
C'est toute notre réflexion sur la mondialisation, ses effets et ses perspectives qui est en cause. Je vous disais tout à l'heure qu'il y avait débat sur la mobilité des capitaux, certains disant qu'ils sont mobiles, d'autres qu'ils ne le sont pas tant que cela. L'enjeu peut paraître un peu ésotérique, mais il est de taille. Une plus grande mobilité des capitaux :
Il est donc important de savoir si ces capitaux sont vraiment mobiles. C'est l'appréciation des marges de manuvre des Etats, qui est en jeu. De la même manière, l'avenir de la mondialisation, son impact sur nos vies dépend des raisons de cette résistance des frontières que l'on observe aujourd'hui. S'il s'agit de phénomènes durables, la mondialisation sera durablement freinée. Si ce n'est pas le cas, si ce n'est que le fait de l'inertie de nos comportements nous n'en avons sans doute vu que le début.
Les enjeux ne sont pas négligeables et c'est pourquoi j'ai voulu ce matin vous en parler.