Les médecins victimes de leur statut libéral ?
Vous nous parlez des médecins et donc des problèmes de santé?
Oui, je voudrais vous parler de la manifestation de lundi, de ces médecins, 13000 selon la police, 50 000 selon les organisateurs qui ont défilé à Paris.
Qui croire ?
La question serait plutôt de savoir si cette manifestation a été un succès. Sil y avait vraiment 13 000 médecins généralistes dans la rue, cela aurait été un formidable succès puisquil y en a France un peu plus de 67 000. Un généraliste sur 5 aurait fait le déplacement jusquà Paris pour manifester son mécontentement. Mais ny avait-il dans le défilé que des médecins ? Si jen juge par les photos, beaucoup semblent être venus en famille. Et il y avait beaucoup dambulanciers dont le combat nest pas forcément de même nature. Mais on peut dire que cela a été un succès pour les organisateurs.
Que des médecins descendent massivement dans la rue est bien le signe dun véritable mécontentement que je voudrais aborder sous un angle un peu différent de celui sous lequel on le traite dordinaire. Je voudrais moins vous parler de la crise de la santé que de celle des professions libérales.
Vous voulez dire que le problème qui se pose aujourdhui est moins un problème de santé quun problème dorganisation de la profession ?
Cest un peu cela. Les médecins sont traditionnellement des professionnels libéraux. Or, ce mode dorganisation ne va pas sans poser des problèmes :
Dans leurs manifestations, les médecins parlent surtout dargent
Cest vrai. Mais vous remarquerez quils manifestent comme des salariés, comme des fonctionnaires qui sen prennent à lEtat-patron, ce qui nest pas un comportement traditionnel des professions libérales. Jajouterai à cela que leurs revendications financières laissent rêveurs. Vous savez quune fois déduites les charges, le revenu annuel moyen des généralistes était en1996 de 50 765 euros, soit un peu plus de 330 000F. Ce nest pas négligeable, cest en tout cas bien au dessus de la moyenne nationale des revenus.
Ce qui invite à regarder avec un peu desprit critique leurs revendications. Les généralistes ont obtenu du gouvernement une augmentation de 5,5% de la consultation de base en janvier dernier. Je ne connais pas beaucoup de salariés qui ont obtenu des augmentations aussi importantes. Si lon prend pour base les revenus de 1996, cela représente 5067¤ supplémentaires par an ou si vous préférez 2769 F de plus par mois. Difficile de dire que le gouvernement na pas fait un gros effort. Et bien apparemment cela ne suffit pas puisque les médecins demandent que leur consultation simple passe à 20¤, ce qui représenterait une nouvelle augmentation de 8%, soit 4251F. Si on écoutait les syndicats qui sagitent aujourdhui le plus, la collectivité devrait consentir aux généralistes une augmentation globale de plus dun SMIC. Ce nest tout simplement pas raisonnable.
Cela ne leur ferait pourtant pas beaucoup plus quun salaire de cadre supérieur.
Beaucoup de cadres supérieurs gagnent plus.
Quand on compare les prix des médecins et ceux des plombiers qui se déplacent, on na pas limpression que les médecins soient très cher.
Pour que la comparaison ait un sens, il faudrait comparer les factures : les plombiers restent plus longtemps chez vous que les médecins et vendent souvent des pièces détachées, ce qui nest pas le cas des médecins. Mais cette remarque en attire une autre. Cest le fait que les médecins ont fait de plus longues études que les plombiers qui choque dans ces comparaisons. Mais si lon suivait cet argument, il faudrait augmenter massivement les revenus des architectes, des enseignants et de probablement toutes les professions intellectuelles.
Une rémunération, un salaire est une construction sociale. Si les médecins généralistes sont moins riches aujourdhui quhier, cest que leur métier a changé. Ils ont été victimes dune sorte de division du travail qui a progressivement déporté les actes les plus rémunérateurs parce plus techniques, plus complexes ou plus contraignants vers les spécialistes ou vers organismes comme SOS médecins qui prennent aujourdhui en charge les consultations de nuit.
Vous faisiez tout à lheure allusion à la crise des professions libérales. En quoi a-t-elle un impact sur la situation des médecins ?
Lexercice libéral dune profession est un mode traditionnel dorganisation des professions intellectuelles non salariées que lon retrouve, pour lessentiel, dans le domaine juridique (avocats, experts-comptables), le domaine de la santé et dans les professions du bâtiment (architectes, métreurs ). Cet exercice repose sur quelques principes :
Les théoriciens des professions libérales insistent beaucoup sur la liberté que ce statut donne à ceux qui lexercent, notamment la liberté de sorganiser comme ils lentendent. Ce qui veut en pratique dire quils échappent à la relation hiérarchique. Pour dire les choses simplement le médecin libéral na pas de patron. Ce mode dorganisation est très protecteur, il permet de construire toute une vie professionnelle sur un investissement consenti dans sa jeunesse pendant ses études, mais il a beaucoup vieilli et craque de toutes parts.
Si lexercice libéral est aujourdhui en crise, cest quil est moins efficace que le salariat qui permet de construire de grandes organisations. Cest quil est mal adapté à une économie qui privilégie lesprit dinitiative, linnovation et recherche les gains de productivité. Et les médecins en sont aujourdhui victimes. Ils ont tout à la fois très attachés à des mécanismes qui assurent leur liberté mais leur interdisent, en même temps, dévoluer.
On ne peut pas dire que les médecins et la médecine nont pas évolué
La médecine de ville a évolué dans ses techniques mais pas dans son organisation qui reste basée sur lexercice individuel et le paiement à lacte qui joue un rôle important dans les difficultés actuelles.
Et pourquoi ?
Lorsque le paiement à lacte est soumis à lapplication dun tarif, ce qui est le cas des médecins, on ne peut augmenter ses revenus quen multipliant les actes, ce que lon ne peut faire que de deux manières et de deux seulement :
Cest ce quont fait les médecins, sans voir quils se dévalorisaient en faisant cela. Parce quils ont la possibilité de gérer leurs horaires comme ils lentendent, ils ont multiplié leurs consultations et comme personne ne contrôle vraiment ce quils font, ils en ont raccourci la durée. Au point de recevoir pour certains jusquà 50 patients par jour. Ce qui est énorme, épuisant et presque dangereux pour les clients.
Jai fait un calcul basé sur les 58 heures hebdomadaires que disent faire les médecins : un médecin qui reçoit 50 patients dans une journée de 11 heures (qui commence à 8 heures du matin et sachève à 20 heures avec une coupure dune heure pour déjeuner) ne peut consacrer que 13 minutes à chaque patient. Cest peu. Cest très peu. Cela le limite à des actes très simples et répétitifs qui ne correspondent pas à ce quattendent les patients qui vont exposer chez les généralistes leur mal être. Les médecins qui se plaignent aujourdhui de leurs rémunérations sont ceux-là mêmes qui ont choisi de multiplier les actes les moins intéressants. Doù leurs protestations sur leurs horaires (ils font beaucoup plus que les 35 heures) et le contenu de leur travail.
Mais en quoi serait-ce différent sils étaient, par exemple, salariés ?
Cest exactement ce type de questions quil faudrait aujourdhui se poser. Que se passerait-il si les médecins étaient salariés ? et comment pourrait-on organiser une médecine qui intègre la relation salariales ?
Et que répondriez vous à ce type de question ?
Ce nest pas si facile. On sait que le salariat permet de construire des organisations complexes, de les faire évoluer, de sélectionner les plus efficaces qui sont en général celles qui permettent de réaliser économies déchelle et gains de productivité. Son application au monde de la santé aurait probablement permis de diversifier les professions médicales, de multiplier les services Il aurait certainement permis déchapper au piège que je décrivais à linstant qui condamne les généralistes à multiplier des actes qui valent de moins en moins cher.
Vous pensez donc que les médecins devraient devenir salariés ?
Ce serait aller un peu vite en besogne que de laffirmer tout de go, mais jai bien limpression que leur statut libéral leur joue aujourdhui des tours, les empêche dévoluer et doffrir à la collectivité une médecine meilleur marché. Il freine toutes les innovations en matière dorganisation et les met en permanence en porte à faux parce quils dépendent complètement des caisses dassurances maladie qui remboursent leurs prestations et leur apportent des clients sans en être vraiment des salariés.