Le mouvement des médecins
Vous voulez de nouveau nous parler des médecins. Vous avez déjà parlé il y a quelques semaines de leur mouvement.
Oui, je vous avais alors parlé de la dimension libérale de leur activité et de ce que cela impliquait.
Leur mouvement n'a pas cessé. Ils continuent de faire grève
Mais oui. Ils continuent d'exercer une pression sur les pouvoirs publics pour atteindre leurs objectifs, ils ont menacé le gouvernement de sanctionner ses candidats lors des prochaines législatives s'ils n'obtenaient pas satisfaction, ce qui met évidemment le gouvernement dans la difficulté puisque ce n'est pas lui qui tient les cordons de la bourse, mais la Caisse nationale d'assurances maladie. Mais cette persistance montre que ce mouvement est, par certains cotés, assez exceptionnel
C'est le fait que des gens qui exercent un métier de profession libérale fassent grève qui vous surprend?
Oui, bien sûr, tout comme est assez surprenant que des nantis, ce que sont les médecins qui gagnent correctement leur vie et restent des notables en province, et même à Paris, choisissent ce type d'action pour atteindre leurs objectifs. Et cette surprise, que nous éprouvons tous, mérite je crois qu'on s'attarde un instant sur ce phénomène pour essayer de le comprendre. Je me propose de le faire en m'appuyant sur une étude tout à fait intéressante menée il y a quelques mois aux Etats-Unis sur des médecins diplômés de l'université de Philadelphie dans les années 70 et 80.
On est très loin de la France
Certainement, et cependant, cette enquête peut aider à comprendre ce qui se passe chez nous. Il faut dire qu'elle est très originale, puisqu'elle repose sur une comparaison entre des résultats d'enquêtes réalisées dans les années 70 et 80 auprès d'étudiants en médecine auxquels on demandait de prédire leurs revenus et carrière futurs et la réalité, pour ces mêmes médecins, 20, 25 ou 30 ans plus tard.
Ce sont les mêmes médecins qui ont répondu à 30 ans d'intervalle?
Tout à fait, ce qui est exceptionnel et permet de comprendre l'impact sur les comportements de l'image que l'on se fait de son futur et des écarts entre nos espoirs et la réalité.
En quoi cela intéresse les économistes?
Les économistes se sont toujours intéressés à l'impact des prévisions de revenus sur les comportements. Lorsque l'on se lance dans des études, on tient compte des revenus futurs. On choisit de faire de la physique plutôt que du latin parce que les débouchés sont meilleurs, les étudiants en médecine choisissent les disciplines qui leur paraissent le plus prometteuses, que ce soit en terme de carrière ou de revenus
Ce n'est pas vrai de tout le monde
Non. Sinon, l'Education Nationale aurait du mal à trouver des professeurs, mais c'est souvent vrai. Les étudiants en médecine font de très longues études, 8, 10, 12 ans. Pendant toutes ces années, ils acceptent de ne pas être payés, mais c'est en contre partie de l'espérance de revenus élevés plus tard. Il y a une abondante littérature sur ce sujet, je vous en parlerai si vous le souhaitez une prochaine fois.
Revenons à l' étude sur les médecins de Philadelphie. Ses deux auteurs, Sean Nicholson et Nicholas Souleles se sont demandés ce qu'avait été l'impact des erreurs de prévision sur les comportements.
Ils ont classé les médecins en deux catégories :
Et les comportements sont différents?
Mais oui. Les médecins qui avaient été trop optimistes dans leurs prévisions de revenus et gagnent moins qu'ils n'espéraient compensent ce manque à gagner en travaillant plus, en allongeant leurs horaires de travail, en multipliant les consultations, en abandonnant tout travail de formation ou de recherche.
A l'inverse, ceux dont les revenus sont équivalents ou inférieurs à leurs prévisions, consacrent plus de temps à la formation, à la recherche
Au fond, les médecins qui pensaient gagner beaucoup plus d'argent qu'ils n'en gagnent vraiment essaient de combler cet écart en travaillant plus. C'est un peu ce qu'on observe en France. Les médecins qui font grève se plaignent de trop travailler, et c'est vrai qu'ils travaillent beaucoup pour obtenir des revenus inférieurs à ce qu'ils espéraient, d'où une triple frustration :
On est donc dans une sorte de spirale négative : la déception entraîne la frustration qui entraîne elle-même la fatigue qui incite à partir plus tôt en retraite.
Il y a une relation entre l'âge du départ à la retraite et la déception?
Les deux auteurs de l'étude que je cite ont observé une différence dans les âges de départ à la retraite. Les médecins déçus envisagent de partir 18 mois plus tôt que les autres. Ce qui vient probablement d'une plus grande fatigue et d'une envie de passer à autre chose. Est-ce que les choses se passeront de cette manière là en France? Probablement. On a lu dans les articles consacrés aux médecins en grève de nombreux témoignages qui vont dans ce sens. Je me souviens d'un médecin disant, par exemple, que jamais il ne conseillera à ses enfants de devenir médecin. Autant dire qu'il n'aime plus beaucoup son métier. Et c'est un bon argument pour l'abandonner rapidement.
Quelles conclusions tirer de cette étude pour le cas français?
Il est d'abord amusant de voir que l'on rencontre les mêmes frustrations dans des systèmes de santé très différents.
Les médecins américains ont également le sentiment d'avoir des revenus inférieurs à leurs attentes?
Certains, oui, mais pas tous. Cela dépend des spécialités. Si j'ai bien compris, c'est surtout vrai des chirurgiens et des anesthésistes. Mais on peut en conclure que ce phénomène est indépendant de la manière dont est financée la santé. Qu'il ne suffirait donc pas de modifier son financement pour résoudre le problème, comme le disent souvent les médecins.
On remarquera ensuite que la frustration ne vient pas tant du niveau des revenus que de l'écart entre ces revenus et ce qu'on espérait. Ce qui conduit à se poser plusieurs questions :
Et vous y croyez?
Je suis un peu sceptique. Encore que la tournure prise par cette grève montre que les médecins ont vraiment envie de plus de congés, plus de week-end prolongés, plus de vacances. Ce qui pourrait diminuer le nombre d'actes médicaux et donc alléger le coût pour la sécurité sociale. Mais de la manière dont ils s'y sont pris, en organisant des week-end cabinets fermés, cela ne peut se faire qu'au dépens de l'hôpital appelé à se substituer à la médecine de ville.
Toute la difficulté et l'ambiguïté de cette grève est d'ailleurs là : on ne sait pas très bien si les médecins veulent des revenus plus élevés ou plus de loisirs?
Ils veulent probablement les deux
Comme chacun de nous. La difficulté, c'est qu'il faut choisir et que leur statut libéral ne les aide pas à le faire.
Bien au contraire, il entretient cette ambiguïté. Il les autorise à hésiter entre :
Il n'y a pas de bonne solution. La liberté de travailler plus les entretient dans l'illusion qu'ils pourraient effectivement obtenir les revenus qu'ils espéraient lorsqu'ils étaient plus jeunes. Mais travailler plus ne peut pas les satisfaire puisque cela les épuise et les éloigne toujours plus des horaires de tout un chacun. Ils sont dans une impasse dont ils essaient de s'en sortir en se tournant vers la collectivité, mais celle-ci n'a pas vraiment les moyens de payer.
Vous n'êtes pas très optimiste
Qui peut l'être? je ne vois personne qui le soit.