Grève des achats en Italie (17/09/02)
Vous voulez nous parlez d'une grève des achats en Italie?
Je ne sais pas si vous l 'avez vu, mais il y a eu la semaine dernière, jeudi dernier, une grève des achats en Italie pour protester contre l'augmentation des prix. Ce boycott a été organisé par plusieurs associations de défense des consommateurs, et il a été efficace puisque l'on parle d'une chute de 20% des dépenses à Milan, de 23% à Florence, de 38% à Rome et de 40% à Catane. A Naples, les achats de produits alimentaires auraient diminué de 80% bref, 20 millions de personnes auraient suivi le mouvement dans toute l'Italie.
C'est considérable!
C'est effectivement considérable et ce n'est apparemment pas la première fois : en juillet dernier les mêmes organisations de consommateurs ont monté un boycott qui semble également avoir été un succès, puisqu'elles parlent de 10 millions de consommateurs qui auraient suivi leurs consignes.
Vous semblez prendre ces chiffres avec un peu de réserve ?
Ces chiffres sont fournis par les organisations de consommateurs qui ont peut être tendance à les augmenter. Je ne vois pas non plus très bien comment on peut comptabiliser des non-acheteurs, mais s'ils sont sinon exacts du moins proches de la réalité, ils sont surprenants.
Parce que les boycotts ne marchent pas en général?
Oui. Il y a beaucoup de boycott dont nous n'entendons jamais parler. Ou que nous oublions très vite. Je ne sais pas si vous vous souvenez, on parlait, il y a quelques mois, d'un boycott de Danone pour protester contre des licenciements. Il n'a apparemment eu aucun effet. On a également parlé, il y a un peu moins d'un an, en novembre dernier, d'une journée sans achats. Le mouvement existe depuis une dizaine d'années, mais on n'a jamais entendu dire qu'il mettait en péril la bonne santé des commerçants. Si les chiffres italiens donnés sont exacts, ce serait vraiment une première.
Il y a pourtant quelques réussites, comme la campagne contre la vente de lait en poudre dans les pays en voie de développement
Il y a effectivement eu quelques réussites, mais elles sont rares. Le plus souvent, les boycotts réussis sont le fait de professions ou d'Etats qui veulent faire pression sur un gouvernement :
Est-ce que ce boycott de l'Afrique du Sud a été efficace?
Sur un plan symbolique, politique, certainement. Sur un plan économique, il est beaucoup plus difficile de le dire. Les économistes qui se sont intéressés à cette question semblent dire que l'impact sur les entreprises qui violait ce boycott a été faible. L'impact sur l'économie sud-africaine a été plus important, mais je ne crois pas que l'on puisse dire que c'est ce qui a fait tomber le régime. Ceci dit, les économistes se sont rarement intéressés aux phénomènes de boycott. La littérature sur le sujet est très maigre. En fait, les économistes ne croient pas à la possibilité d'une grève des achats.
Ce qui s'est passé en Italie les démentirait donc
Apparemment, oui. Ce qui invite à regarder de plus près ce qui s'est passé. Si j'ai bien compris, les consommateurs italiens étaient exaspérés par les hausses de prix à l'occasion du passage à l'Euro.
Un peu comme en France
Nous avons eu, il y a quelques semaines, une controverse sur le niveau de l'inflation entre les associations de consommateurs et l'INSEE. Mais, rien à voir avec ce qui se passe en Italie, où, d'après les associations de consommateurs italiennes, les hausses auraient jusqu'à deux fois plus fortes qu'en France. Les italiens auraient donc décidé de prendre les choses en main et de dire aux commerçants : "vous avez exagéré, nous ne sommes pas contents".
Ce mouvement était, semble-t-il, bien organisé : les quatre grandes associations de consommateurs y étaient associées, mais aussi de nombreux syndicats et partis de gauche. On peut même y voir, une forme de contestation de la politique économique du gouvernement Berlusconi, mais c'est le contexte qui retient surtout l'attention. Cette grève des achats s'est produite dans une période marquée par :
Et comme il ne s'agissait que d'une journée de grève aux conséquences légères, qui n'engageait pas autant qu'un vrai boycott, beaucoup d'italiens se sont probablement dit : "nous n'avons pas beaucoup de chance d'obtenir des augmentations de salaires en nous mettant en grève, mais nous savons que les commerçants pourraient vendre moins cher puisque les prix n'augmentent pas également partout. Faisons leur donc peur, montrons leur notre mécontentement et notre détermination." C'est un peu comme s'ils avaient voté spontanément, comme si les organisations de consommateurs avaient organisé un référendum sur le coût de la vie auquel auraient participé 20 millions d'italiens.
Est-ce que cela peut être efficace?
C'est naturellement beaucoup trop tôt pour le dire, mais une association de commerçants s'est engagée à bloquer les prix de certains de ses produits jusqu'à la fin de l'année, ce qui est un début, même s'il n'est pas certain que ses déclarations se traduisent dans les faits. Le plus efficace serait sans doute que les consommateurs choisissent systématiquement les commerçants qui augmentent le moins leur prix. Mais cela suppose une information qu'ils n'ont pas forcément.
Mais au delà d'une efficacité qui reste à prouver, ce type de mouvement est en lui-même intéressant. On peut le comparer aux phénomènes qui nous conduisent à descendre dans la rue et à manifester pour donner notre opinion, montrer notre attachement à certaines valeurs, exprimer notre désaccord avec une politique, un événement
Sauf qu'il s'agit, là, d'exprimer une opinion sur la situation économique.
En général nous exprimons nos opinions sur la situation économique au travers d'actions individuelles (achat, vente, choix d'un fournisseur ) qui, agrégées, ont un impact sur la situation de l'économie réelle : le taux du crédit augmente, les consommateurs le jugent trop élevé, les ventes d'auto diminuent
Avec cette grève, les italiens ont choisi d'exprimer leur opinion sur l'économie de manière collective et organisée. Plutôt que de faire des remarques aux commerçants, de se plaindre, ils ont suivi le mot d'ordre des organisations de consommateur. Cela nous étonne, mais pourquoi serait-ce impossible?
Lorsqu'on a une opinion, on a envie de l'exprimer et on veut savoir si elle est partagée.
Dans le cas qui nous intéresse, on a affaire à une opinion qui ne prend de sens et de valeur qu'exprimée collectivement. Et plus il y a de gens qui ont fait un effort pour l'exprimer et plus elle prend de valeur. Donc, cela valait la peine d'investir, de faire un petit effort, de ne pas aller faire ses courses jeudi dernier pour manifester sa mauvaise humeur. C'est à ce prix que l'on a une chance d'être entendu et pris en considération par la distribution et par le gouvernement.
Est-ce qu'on peut voir ce type de phénomène en France?
Ce serait aux sociologues de nous le dire. Mais il y a probablement eu en Italie une intense préparation des esprits, une information abondante, de nombreuses discussions dans les magasins, dans la rue. Ce type de phénomène ne tombe pas du ciel. Il se construit. Et on peut penser que la situation politique italienne contribue à cela. Mais on ne peut exclure que le même phénomène se produise en France.