Le retour des frontières (21/05/02)
Bonjour, vous voulez nous parler du retour des frontières.
Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais depuis quelques semaines, se multiplient les événements qui nous font redécouvrir les frontières alors qu'on avait le sentiment qu'elles s'estompaient. Il y a eu les mesures prises par les Etats-Unis pour protéger leur industrie de l'acier et leur agriculture, mesures qui ont suscité beaucoup de critiques en Europe et en Asie et promettent une guerre commerciale entre les Etats-Unis et le reste du monde développé. Il y a le retour du patriotisme qu'on observe un peu partout. Je pense à ces gestes d'humeur lorsque des supporter de football sifflent la Marseillaise, mais également à la réappropriation du drapeau français dans les manifestations de gauche Il y a, enfin, les résultats électoraux des mouvements populistes qui réveillent un peu partout en Europe le sentiment national. Tout cela crée une atmosphère un peu étrange, nouvelle, surprenante quand on pense qu'on ne parlait, il y a trois mois encore, que de mondialisation
Tous ces événements ne sont pas forcément liés
C'est la question que je me suis posée, je me suis demandé si on pouvait établir une relation entre des phénomènes qui sont effectivement très éloignés.
Et vous avez trouvé des liens
On peut rapprocher la montée du protectionnisme et les progrès du populisme. Prenez la carte des résultats du premier tour des élections présidentielles. Le Front National a obtenu ses meilleurs résultats dans le Nord, dans l'Est dans de vieilles régions industrielles qui ont vécu des restructurations très douloureuses :
On est sans doute plus sensible aux discours protectionnistes, et le programme du Front National l'était, dans des régions victimes de la concurrence internationale. Et là, je ne parle pas seulement des ouvriers qui risquent de perdre leur emploi, mais de manière plus générale des électeurs qui raisonnent leurs choix politiques et prennent leurs décision en s'appuyant sur ce qu'ils connaissent le mieux, sur ce qu'ils voient autour d'eux, sur ce qu'ils lisent dans le journal local. On a tendance à voir les choses de manière mécanique et à imaginer que l'électeur se détermine seulement en fonction de ses intérêts immédiats. C'est un peu plus compliqué : l'électeur réfléchit, construit son opinion au vu de ce qu'il lit et de ce qu'il voit : des gens qui ne souffrent pas directement de la destruction de l'emploi, des retraités, par exemple, peuvent voter pour des candidats favorables au protectionnisme parce qu'ils pensent que ce serait une solution.
Protectionnisme et nationalisme ne sont pas tout à fait la même chose
Non, mais ils se nourrissent mutuellement. On le voit bien, d'ailleurs, lorsqu'il y a des guerres commerciales. Lorsqu'il y a quelques années, les Etats-Unis ont pris des mesures de rétorsion commerciale contre la France, ils ont imposé des droits de douane très élevés sur le roquefort. Pourquoi ce fromage? Parce que c'est un symbole. S'en prendre au roquefort, c'était une manière de renforcer la sanction, de faire savoir à tout le monde que les Etats-Unis n'avaient pas l'intention de se laisser faire, mais c'était également favoriser l'anti-américanisme des Français. Si les américains avaient mis des droits de douane sur des vis ou des clous, personne n'en aurait parlé.
La construction européenne devrait nous permettre d'échapper à cette montée des protectionnismes, au moins sur le continent européen.
Elle devrait nous faire échapper au protectionnisme sur le continent, mais rien ne garantit qu'elle nous fasse échapper à la montée des nationalismes. On commence à entendre dire que le fonctionnement actuel de l'Europe n'est pas complètement étranger à la montée des populismes.
Ce n'est pas forcément faux
La manière dont fonctionne aujourd'hui l'Europe a probablement contribué à donner ce sentiment qu'ont beaucoup de citoyens de ne jamais être écoutés ou pris en considération.
On accuse la Commission européenne de décider de tout et de rien, des dates d'ouverture et de fermeture de la chasse, du niveau de déficit budgétaire, des normes industrielles Tout se passe comme si les pouvoirs publics n'avaient plus de marges de manuvre, comme si nous étions dirigés par une bande de fonctionnaires européens dont on ne sait pas très bien comment ils ont été choisis. Si c'était vrai, ce serait dramatique, mais c'est inexact.
C'est ce que disent les gens de Bruxelles, mais ils n'ont jamais convaincu personne
Je sais bien, et cependant toutes les grandes décisions européennes sont prises par les ministres des pays membres, par des gens qui ont une légitimité démocratique, qui ont été élus, qui travaillent dans des gouvernements contrôlés par des Parlements. C'est la manière dont les décisions sont prises qui pose problème.
Regardez ce qui s'est passé récemment à Barcelone à propos des retraites. Les chefs de gouvernement se sont mis d'accord sur des mesures qui devraient aboutir à un allongement des durées de cotisation. Mais cette décision n'est pas applicable immédiatement, elle est programmée dans le futur : il faudra, dit le texte de la résolution finale que l'âge moyen effectif de cessation de l'activité professionnelle soit retardé, dans les pays de l'Union, de cinq ans d'ici à 2010. 2010, c'est dans 8 ans, c'est loin, très loin.
Mais c'est volontaire
Oui, on fixe des échéances parce que l'on veut laisser à chaque pays la possibilité de mettre en place les mesures décidées en tenant compte de ses contraintes, de ses mécanismes, de ses modes de fonctionnement On ne peut probablement pas faire autrement, mais ce mécanisme est pervers. C'est lui qui donne aux citoyens le sentiment d'être dépossédés.
Et comment?
Le fait de prendre des décisions qui ne seront applicables que dans quelques années a plusieurs conséquences :
Et on reproche à l'Europe de s'occuper de choses qui ne la regardent pas
Exactement. Les citoyens sont doublement dépossédés : d'une part, on applique des décisions dont on ne leur a jamais parlé, sur lesquelles ils n'ont jamais eu la possibilité d'agir par les moyens classiques comme les interventions auprès des députés, et d'autre part, lorsqu'ils protestent, lorsqu'ils disent : il faut modifier ce texte, il faut abandonner cette mesure, on leur répond : mais nous n'y pouvons rien, c'est Bruxelles ce qui ne grandit pas les politiques qui s'affichent plus démunis qu'ils ne sont vraiment puisque ce sont eux qui ont pris les mesures contestées. Donc, d'un coté, les citoyens ont le sentiment de ne pas être écoutés, d'être pris pour quantité négligeable et, de l'autre, l'impression que les politiques sont impuissants. Tout cela favorise le développement de mouvements politiques qui affichent leur hostilité à l'Europe et leur volonté de défendre bec et ongles des vues nationales. C'est la position de Berlusconi en Italie, c'est celle de Haider en Autriche. La manière dont Chirac a indiqué qu'il pourrait laisser se creuser le déficit participe de cette même logique du "moi d'abord, tant pis pour les autres."
Mais pourquoi les politiques ne discutent-ils pas plus tôt des dossiers ? Rien ne leur interdit de mettre ces questions sur la place publique
Sans doute, mais je les crois pris en tenaille. Ils savent, d'une part, qu'il faut du temps pour harmoniser des régimes, des règles, des pratiques qui sont très différentes d'un pays à l'autre. Mais ils savent également que le temps qui passe rend les réformes plus difficiles, favorise le développement des oppositions. On en a eu il y a quelques années une belle illustration avec l'euro. Lorsque François Mitterrand a décidé d'organiser un référendum tout le monde s'est moqué en disant : il ne prend pas grand risque. Et puis, au fil des semaines, on a vu les oppositions à la réforme se construire, se développer. Et le oui final s'est joué à très peu. A si peu qu'on a pu dire qu'il aurait suffi de quelques semaines de campagnes de plus pour que le non l'emporte.
Si les politiques veulent faire passer une réforme, ils n'ont donc pas tellement intérêt à laisser se développer les critiques. Ajoutez à cela qu'ils ne sont pas suicidaires. Pourquoi réveiller l'opposition d'une partie des électeurs sur des sujets qui ne viendront à l'ordre du jour que dans quelques années? Il est plus commode de laisser Bruxelles porter la responsabilité des décisions difficiles. Au risque de susciter l'agacement de citoyens qui ont le sentiment d'être dépossédés de leur pouvoir et qui le font savoir en votant pour des partis populistes.
Qui ne sont pas forcément démocratiques
C'est le danger. Ce repli sur soi que l'on observe un peu partout en Europe n'est pas une bonne nouvelle.