La fragilité des entreprises et les marchés financiers

 

Vous voulez nous parler des entreprises fragiles…

Oui, dans ma dernière chronique, celle d'il y a quinze jours, je vous ai présenté les travaux des économistes que j'ai appelé pessimistes, qui pensent que nous allons vers une crise proche de celle de 1929. Je voudrais poursuivre cette réflexion, mais en partant cette fois-ci des entreprises. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais des entreprises qui paraissaient hier toutes puissantes sont aujourd'hui dans les plus grandes difficultés. France Telecom, Vivendi, HP, Alcatel… On annonce un peu partout des licenciements massifs, des plans sociaux. Et tout se passe comme si ces très grandes entreprises n'étaient plus capables de protéger leurs collaborateurs de la crise…

Ce qu'elles faisaient auparavant?

Pas toujours, les plans sociaux ne sont pas une nouveauté, mais leur multiplication dans des grands groupes qui ne nous avaient pas habitués à ces pratiques me fait penser que ces grandes entreprises sont aujourd'hui plus fragiles…

Qu'est-ce qui vous permet de le dire?

L'actualité qui nous parle presque tous les jours de ces entreprises qui passent en quelques jours de la lumière à l'ombre. Elles étaient hier puissantes, on les croyait à l'abri des difficultés, on les découvre au bord de la faillite. Et quand je dis "on" je veux dire tout le monde : les marchés et les actionnaires, mais aussi les salariés qui devraient être les mieux informés et qui donnent souvent l'impression de tomber des nues.

Et d'où viendrait cette fragilité?

Il y a certainement plusieurs facteurs. Le premier est qu'il est probablement beaucoup plus difficile de créer et de maintenir aujourd'hui qu'hier un monopole.

Et pourquoi donc?

Oh! Pour de nombreux motifs :

Mais au delà de ces phénomènes bien connus, on observe les effets d'une inflexion des stratégies des entreprises depuis quelques années. Inflexion que je crois liée aux progrès des marchés financiers.

Cela mérité explication…

Bien sûr. Quand on regarde la littérature managériale, je pense, par exemple, aux livres de Michael Porter qui ont servi à former des générations de managers dans les écoles de commerce et dans les business schools, on y trouve des recommandations pour échapper aux risques de l'activité économique qui tournent toutes autour de l'idée qu'il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Ces stratégies consistent à créer des groupes qui ont plusieurs activités, qui font plusieurs métiers choisis non pas au hasard mais parce qu'ils ont, pour reprendre le vocabulaire des économistes, des cycles différents. Quand l'un souffre l'autre va bien et du coup l'entreprise se porte toujours bien.

Cette stratégie peut se décliner de plusieurs manières :

On pourrait multiplier les exemples de ce que l'on appelle les stratégies de portefeuille qui visaient à protéger l'entreprise des risques inhérents à l'activité économique, qui étaient utilisées par toutes les grandes sociétés et qui me paraissent avoir été souvent abandonnées ces dernières années.

Vous voulez dire que les entreprises ne cherchent plus à se protéger des aléas de la vie économique?

Non. Elles cherchent toujours à se protéger, mais elles ne le font plus de la même manière. Elles ne font plus confiance aux stratégie de portefeuille pour échapper aux risques qui les menacent. Je devrais être plus nuancé et dire qu'elles ne font plus autant confiance à ces stratégies parce que l'évolution que je décris ne concerne qu'une toute petite minorité d'entreprises.

Ces entreprises font moins confiance à ces stratégies de portefeuille parce qu'elles seraient devenues moins efficaces?

Oui et pour, je crois, deux motifs :

Et pourquoi les auraient-elles encombrées?

Oh! Tout simplement parce que même les entreprises les plus riches ont des ressources limitées. Pour atteindre les dimensions nécessaires pour être compétitif sur un marché devenu international, donc plus complexe, avec des technologies toujours plus sophistiquées, il faut des capitaux considérables, ce qui incite les entreprises à se spécialiser, à concentrer tous ses efforts sur un nombre limité de produits ou de métiers. J'ajouterai que les marchés préfèrent les entreprises qui n'ont qu'un nombre réduit d'activités qu'ils peuvent plus facilement suivre.

Mais les entreprises n'auraient pas délaissé leurs stratégies de portefeuille si elles n'avaient trouvé un autre moyen de se protéger du risque dans ce qu'on appelle les produits dérivés.

De quoi s'agit-il?

Il s'agit de produits financiers qui permettent d'étaler le risque que prennent les industriels. Je vais prendre un exemple que j'emprunte à l'excellent petit livre que vient de publier Anton Brender sur les marchés financiers : Face au marché, la politique.

Vous êtes un industriel de la confection et vous voulez sortir à la rentrée, en septembre, une collection d'automne ou d'hiver. Naturellement, vous prenez un risque, puisque vous ne savez pas lorsque vous lancez votre fabrication le temps qu'il fera. Si l'automne est frais et l'hiver précoce, vous vendrez beaucoup de vêtements, s'il fait, à l'inverse, très beau au mois de septembre et d'octobre vos ventes seront plus faibles. Vous êtes donc dans l'incertitude : vous risquez soit de manquer des ventes parce que nous n'aurez pas assez fabriqué de vêtements soit de vous retrouver en fin de saison avec des invendus.

C'est là qu'interviennent depuis quelques années les marchés financiers qui vous offrent la possibilité de vous rapprocher de gens qui sont dans une situation exactement inverse de la votre, de marchands de boissons gazeuses, par exemple, qui vendent beaucoup de canettes de soda lorsqu'il fait chaud et peu lorsqu'il fait froid. Pour vous protéger des risques d'une saison trop chaude, vous allez acheter un produit financier qui vous assure un paiement relativement important si la température dépasse la moyenne saisonnière de, par exemple, 2°. Et ce produit vous l'acheterez à des gens, comme notre marchand de boisson, qui se disent : "Je n'ai rien à perdre. Si la température est supérieure à la normale, je verserai de l'argent au marchand de vêtement, mais je pourrai le financer par mes ventes de soda. Si la température est inférieure aux moyennes saisonnières, alors, je compenserai mes pertes de chiffre d'affaires avec la somme que va me verser le marchand de vêtements."

Des produits de ce type qui protègent des variations climatiques existent vraiment?

Mais oui! J'ai naturellement beaucoup simplifié, tout se passe en réalité au travers d'intermédiaires, mais dès lors que l'on dispose de ce type d'instruments, on n'a plus besoin de ces stratégies de portefeuille dont je parlais tout à l'heure. On peut consacrer l'essentiel de ses ressources et de son énergie à son activité principale. Avec tous les bénéfices que cela entraîne : si je produis plus, je bénéficie d'économies d'échelles qui me permettent de vendre moins cher ou d'avoir des marges plus importantes… Mais aussi avec l'inconvénient d'une plus grande fragilité : ces mécanismes sont très efficaces pour corriger les fluctuations liées à un cycle économique mais ils ne servent à rien lorsque votre activité s'effondre. Et c'est, je crois, ce qui explique la fragilité de beaucoup de ces grands groupes qui ont abandonné les politiques de portefeuille d'activité et qui se retrouvent aujourd'hui sur des marchés sinistrés, comme celui des télécommunications. Ils ont mis tous leurs œufs dans le même panier et n'ont plus de moyen de compenser la chute de leur chiffre d'affaires

Mais toutes les entreprises n'utilisent pas ces produits complexes?

Non. Ces produits sont réservés aux grandes entreprises qui disposent de solides compétences financières et de moyens qui leur permettent d'intervenir sur ces marchés. Ce ne sont pas des produits que peuvent utiliser les PME qui sont elles aussi fragiles, mais pour d'autres motifs. Et toutes les grandes entreprises n'utilisent pas ces produits, mais lorsque l'on parle de l'impact des marchés financiers sur l'économie on fait aussi allusion à cela. Et vous voyez combien les choses sont compliquées : les marchés financiers ont certainement une responsabilité dans les difficultés que nous connaissons aussi, mais ils ont aussi aidé à la très vive croissance des dernières années. Ils ont leurs défauts, leurs faiblesses, mais ils ne sont certainement pas responsables de tout. Ils ne sont notamment pas responsables de la fragilité d'entreprises qui ont mal calculé leurs stratégies.

 


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