La croissance malheureuse (07/05/02)

Bonjour. Vous souhaitez nous parler de nouveau des élections…

Je ne voudrais pas tant vous parler des élections que d'une question que je me pose depuis avant le premier tour et que les résultats de celui-ci ont naturellement rendu plus vive : pourquoi les Français qui vivent dans un pays qui se porte bien votent-ils pour des partis extrémistes? Les bons résultats économiques de ces dernières années, la croissance, la chute du chômage, le recul de l'inflation, les succès des entreprises françaises à l'étranger auraient du les inciter à voter pour ceux qui sont à l'origine de ces résultats. Or, ce n'est pas ce qui s'est produit. Tout se passe comme si nous avions la "croissance malheureuse". Pourquoi?

C'est peut-être que ces résultats économiques ne sont pas aussi significatifs qu'on l'a dit…

On peut effectivement faire l'hypothèse que les chiffres qu'on nous donne sont inexacts ou, ce qui reviendrait au même, que les citoyens voient une dégradation des résultats économiques que les instituts spécialisés n'auraient pas encore saisie avec leurs instruments de mesure. Ces hypothèses ne sont pas absurdes, loin s'en faut. Il faut se méfier des chiffres qu'on nous donne. On en a eu tout récemment un exemple avec ces statistiques d'Eurostat qui plaçait la France en treizième position en Europe derrière tous nos grands concurrents et qui se sont révélées dues à des erreurs de calcul de l'office européen de statistiques. Mais, je m'en tiendrai aux résultats publiés qui montrent une amélioration sensible de la situation économique ces dernières années.

Comment donc cette croissance peut-elle rendre malheureux?

Pour répondre à votre question, il faut regarder ce qui se passe effectivement lorsque la croissance revient : des gens qui étaient au chômage retrouvent un emploi, des ménages dans lesquels il n'y avait qu'un salaire en ont deux. Ces gens plus riches peuvent accéder à des dépenses qui leur étaient auparavant interdites. Ils peuvent, par exemple, emprunter pour s'acheter une maison. Et c'est ce qui s'est produit. Des gens qui habitaient dans des grands ensembles les quittent pour s'installer dans des villages à la périphérie des villes. Or, ces déplacements posent deux types de problèmes :

Ce mécanisme pourrait expliquer le vote Front National qu'on a observé dans des villages qui n'ont jamais connu l'insécurité.

La croissance ne profite pas non plus à ceux qui restent chômeurs.

Bien sûr. On pourrait même dire qu'elle aggrave leur situation. Lorsque vous êtes chômeur et que vous voyez tout autour de vous des gens perdre leur emploi ou incapables d'en trouver un, vous vous dites : "je n'y suis pour rien, c'est vraiment la faute à la situation." Mais lorsque vous voyez autour de vous des gens trouver un emploi, lorsque tout le monde, la télévision, les journaux, vous dit : "le chômage recule, il y a du travail", vous vous demandez : "comment se fait-il que je ne trouve rien. Qu'est-ce qui me manque?" Et vous vivez votre chômage beaucoup plus mal : comme un échec personnel. La reprise économique de ces dernières années a accru la souffrance de ceux qu'elle laissait sur le bas-côté alors même que le gouvernement a multiplié les efforts pour alléger leur fardeau en lançant, par exemple, la CMU. Mais ce n'est pas du même ordre : les aides sociales n'éliminent pas ce sentiment d'échec, bien au contraire. Et c'est probablement une des erreurs de la gauche que d'avoir cru que cela suffirait. Jospin l'a d'ailleurs a demi-mot reconnu lorsqu'il a parlé de sa naïveté à propose de l'insécurité.

Mais ces difficultés que vous décrivez, on les rencontre probablement chaque fois qu'il y a reprise de l'activité économique

Oui, mais pas avec une telle intensité. Nous sortons d'une très longue crise dont beaucoup de gens ont souffert. Les chômeurs dont on parlait à l'instant mais aussi tous ceux qui ont du accepter des emplois qui ne correspondaient pas à leurs qualifications pour échapper au chômage. Et ils sont nombreux dans ce cas. Pensez à tous ces bacheliers ou diplômés de l'enseignement supérieurs qui ont accepté des emplois d'ouvriers ou d'employés. Ils sont aujourd'hui prisonniers de décisions prises il y a quelques années, ils le savent et se sentent pris au piège.

Mais ce n'est pas nouveau…

Tant que nous vivions dans une situation de crise, ils pouvaient toujours se dire : "mon travail n'est pas formidable, mais c'est mieux que d'être au chômage." Ils voient aujourd'hui qu'ils sont enfermés dans des métiers sous-qualifiés qui leur interdisent de profiter pleinement de la croissance. D'où une frustration qui peut se traduire :

Deux sentiments que mettent en évidence certaines enquêtes d'opinion et, notamment, celles très fouillées de la Cofremca. Dans les enquêtes qu'a réalisées en 2000 cet institut on a vu augmenter de 5 points les réponses à la question "j'ai l'impression d'avoir eu moins de chances dans la vie que d'autres de mon âge" et de 7 points les réponses à la question : "Je sens en moi trop d'énergie qui ne sert à rien."

La dégradation des conditions de travail, ce que certains ont appelé le néo-stakhanovisme, a renforcé ce malaise. Bien loin de disparaître, les organisations du travail les plus pénibles, je pense au travail à la chaîne, se sont imposées dans de nouveaux métiers, comme ceux de la viande. Dans l'industrie automobile, le pourcentage d'ouvriers travaillant sur des chaînes a augmenté. Dans les services, on a multiplié les emplois en contact direct avec les clients qui sont particulièrement stressants puisqu'ils mettent les travailleurs sous surveillance permanente.

On critique aussi souvent les organisations du travail mises en place à l'occasion des 35 heures…

La dégradation des conditions de travail était antérieure aux mesures Aubry. Les 35 heures ont certainement favorisé cette flexibilité, mais la croissance était aussi à ce prix : dans le monde dans lequel nous vivons, les entreprises compétitives sont flexibles. Et c'est l'une des raisons des difficultés que nous connaissons aujourd'hui : on pouvait espérer que le retour de la croissance améliore les conditions de travail or, ce n'est pas ce qui s'est produit. Ce qui donne le sentiment de passer à coté de la croissance. Dans l'enquête Cofremca que je citais à l'instant, les réponses positives à la question "depuis deux ou trois ans, ma vie personnelle ne s'est pas modifiée du tout" ont augmenté de 4 points. Ce sentiment a naturellement été renforcé par la modération salariale qui a pu donner l'impression de passer à coté de la reprise alors même que l'on entendait par ailleurs parler des rémunérations fantastiques de dirigeants comme Jean-Marie Messier.

Pour résumer, il y a conjonction de deux phénomènes :

Cela ne fabrique pas forcément un vote extrémiste…

Non, mais cela peut expliquer le rejet d'un premier ministre dont la politique a favorisé la croissance, je rappelle qu'elle a été plus rapide en France que chez nos voisins, et le sentiment d'injustice que l'on a souvent entendu exprimer à gauche. Ceal peut également éclairer certains comportements électoraux. Ce sont les électeurs dans la tranche d'âge 25/34 ans qui ont le plus voté Le Pen au second tour (à 22%). Il s'agit d'une génération qui est arrivée sur le marché du travail au plus fort de la crise et qui a plus que d'autres accepter des emplois ne correspondant pas forcément au niveau de formation.

Cela dessine également des pistes pour le futur. Ces analyses montrent que des politiques économiques favorables à la croissance ne suffisent pas. Il faut également traiter les problèmes qui accompagnent la reprise. Et si l'on fait l'hypothèse que nous sommes sortis de la période de dépression des années 80, ce devrait être la priorité des années qui viennent et la solution pour réduire le votre extrêmiste.

Si je m'en tiens aux analyses que je viens d'esquisser, deux types de questions se posent :

Ce ne sont pas des questions faciles. Ce sont des questions qui prennent à revers les politiques, de gauche comme de droite.

Ce n'est pas en améliorant les prestations sociales, en augmentant le RMI ou en le donnant aux jeunes de moins de 26 ans, comme proposaient de le faire les écologistes, que l'on fera participer à la croissance ceux qui sont aujourd'hui laissés sur le bas-côté. Au contraire, on risque de les enfermer un peu plus dans cette situation malsaine où l'on s'habitue aux aides sociales et où l'on développe un ressentiment à l'égard d'une société qui vous nourrit, vous soigne et vous protège mais vous laisse sur le bas-côté. C'est peut-être, à l'inverse, en forçant les chômeurs de longue durée à faire des efforts, à reprendre des recherches d'emploi qu'ils ont pour beaucoup abandonnées depuis longtemps qu'on peut les aider à sortir de cette zone de toutes les désespérances. Encore faudrait-il qu'ils aient une chance de retrouver un emploi, ce qui n'est pas aujourd'hui évident.

C'est d'autant plus compliqué que les réponses ne sont pas seulement du coté des politiques. Elles sont aussi à rechercher du coté des acteurs économiques, des entreprises. Ce sont elles qui recrutent, pas les pouvoirs publics. Peut-être faudrait-il trouver de nouveaux moyens de les inciter à augmenter leurs effectifs. Les 35 heures qui n'ont pas épuisé leur capacité de création d'emplois devraient y aider. Encore faut-il trouver la solution pour les amener à recruter plus massivement. Est-ce en réduisant les charges? En introduisant plus de flexibilité sur le marché du travail? En liant baisse d'impôts sur les sociétés et création d'emplois? En forçant l'administration à sous-traiter les tâches qui n'ont rien de spécifique à des entreprises qui pourraient recruter? Les pistes sont nombreuses…

On retrouve l'emploi…

Bien sûr. Notre société est d'abord malade du chômage. Mais cela on le sait depuis longtemps.


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