La croissance américaine et les inégalités en France

 

Bernard Girard, bonjour. Vous voulez ce matin nous parler de la croissance américaine mais aussi des inégalités en France. Quel est le rapport ?

Vous savez que l’économie américaine est actuellement en plein boom. Le troisième trimestre a été proprement ébouriffant avec une croissance 8,2% en rythme annuel.

Très loin de la croissance en France…

Très, très loin, en effet. Vous savez, d’ailleurs, que le gouvernement compte sur cette croissance américaine pour tirer l’économie française et la sortir de l’ornière dans laquelle elle s’est enfoncée depuis quelques mois…

Et c’est possible ?

Ce n’est pas impossible. L’économie américaine dopée par des baisses d’impôt massives et la guerre d’Irak peut effectivement tirer l’économie mondiale et jouer le rôle de locomotive. Mais il ne faut pas en attendre de miracle. Le dollar est faible, ce qui facilite les exportations américaines, renchérit les exportations européennes et rend donc plus difficile la reprise chez nous. D’après l’OCDE, la France devrait connaître une reprise graduelle à partir de 2004 avec une croissance de 1,7% du PIB, puis 2,4% en 2005, après 0,1% en 2003. Vous voyez, on est loin des chiffres américains. Mais je voudrais attirer votre attention sur un effet pervers ou, du moins, inattendu et rarement souligné de cette très forte croissance américaine : la montée en puissance des inégalités dans la société française.

Quel est le rapport ?

La reprise américaine se fait sur fond de gains de productivité importants. A ce point important qu’elle n’a pas, jusqu’à présent, entraîné de création massive d’emplois. Ce qui inquiète, d’ailleurs, aux Etats-Unis. Or, si vous avez une croissance vive sans augmentation des effectifs, vous avez une augmentation rapide des bénéfices, des profits. C’est bien ce qui se produit. On estime que les bénéfices des sociétés américaines pourraient augmenter de 15% en 2003. C’est l’hypothèse que font, par exemple, les analystes d’Axa.

Et en quoi est-ce que cela peut entraîner une croissance des inégalités ?

Il faut, pour comprendre le mécanisme, revenir un peu en arrière. Vous savez que lorsqu’une entreprise fait des bénéfices, elle les partage avec ses salariés, elle leur en fait profiter.

Vous êtes sûr de cela ?

Oui, oui. Dès les années 50 des économistes ont fait observer que des salariés possédant les mêmes compétences avaient des rémunérations qui variaient fortement d’un secteur à l’autre. Plusieurs études réalisées dans les années 90 sur des données américaines et européennes ont montré qu’il y a une corrélation positive entre les niveaux de salaires pratiqués dans un secteur et les profits de ses entreprises. Les rémunérations dépendent de la capacité à payer. Et il semble même que cet effet soit important. D’après Blanchflower et Oswald qui ont travaillé sur des données américaines, le doublement des profits dans un secteur entraînerait à moyen terme une hausse des rémunérations de l’ordre de 8%. L’impact est, vous le voyez, significatif. Ils disent, dans le même papier, qu’à peu près le quart des inégalités salariales observées aux Etats-Unis, seraient dues aux différences de profitabilité selon les secteurs et les entreprises. D’autres auteurs disent que l’impact serait plus important encore et que l’essentiel des écarts de rémunération entre salariés ayant les mêmes compétences mais travaillant dans des secteurs différents serait lié à ce partage des bénéfices.

Ce qui veut dire que si l’on veut de bons salaires, il faut aller dans des entreprises ou des secteurs qui font de gros bénéfices…

C’est effectivement le conseil que l’on peut donner à des jeunes gens qui s’interrogent sur leur carrière.

Mais les entreprises ne donnent pas spontanément ces augmentations par pure bonté d’âme…

Non, mais plusieurs facteurs les incitent à céder aux pressions des salariés :

Mais en quoi est-ce que cela peut contribuer à augmenter les inégalités en France…

On n’avait, jusqu’à présent, observé ce partage des bénéfices avec les salariés que dans des entreprises nationales. Or, des travaux récents indiquent que ce phénomène existe aussi dans les multinationales. Si une multinationale augmente ses bénéfices, les salariés de ses filiales étrangères en profitent également. L’augmentation des bénéfices des entreprises américaines devrait donc bénéficier aux salariés qui travaillent dans leurs filiales à l’étranger et, notamment, en France.

On a envie de dire tant mieux pour ces salariés…

Je dirais tant mieux si ces augmentations étaient équitablement réparties entre tous les salariés de ces filiales. Or, nous le disions à l’instant, les entreprises n’accordent pas spontanément ces augmentations. Elles le font sous la contrainte, parce que les salariés se battent et réclament des augmentations. Or, il y a deux manières de le faire : une manière collective, au travers de l’action syndicale, et une manière individuelle, au travers des négociations salariales individuelles.

Et si je parle de poussée des inégalités, c’est que je crains que ces augmentations soient pour l’essentiel accaparées par les cadres dirigeants.

Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Mais tout simplement qu’ils sont mieux armés que les autres salariés pour obtenir et négocier ces augmentations. Les salariés ordinaires dépendent, pour leurs augmentations de l’action syndicale. Or on sait qu’elle est quasi inexistante dans le secteur privé. Personne n’organisera leur action collective, n’ira argumenter en leur faveur alors que les cadres dirigeants qui négocient directement pour leur propre compte peuvent beaucoup plus facilement obtenir gain de cause.

Et pourquoi ?

Je vois au moins trois facteurs qui jouent en leur faveur :

C’est ce qui me fait dire que l’on risque de se trouver dans une situation où les cadres dirigeants partageront les bénéfices avec les actionnaires tandis que les salariés n’auront que des miettes. D’où cette croissance des inégalités dont je parlais au début de cette rubrique.

Mais cela ne concerne que les salariés des filiales de multinationales étrangères, américaines. Cela ne concerne pas les entreprises françaises…

Vous avez raison. Dans un premier temps au moins, cela ne concerne que les dirigeants des multinationales d’origine américaine. Mais très vite, ces augmentations des dirigeants devraient se diffuser dans toutes les grands entreprises. Je faisais à l’instant allusion aux chasseurs de tête qui aident les entreprises à recruter des cadres dirigeants. Imaginez une entreprise française qui souhaite recruter un directeur financier. Elle s’adresse à un chasseur de têtes qui fait le tour des candidats potentiels et demande à chacun ses prétentions salariales. Les candidats venus des entreprises multinationales demanderont une rémunération au moins équivalente à celle qu’ils perçoivent aujourd’hui. Ce qui tire vers le haut les salaires de ces professionnels qu’ils travaillent dans une entreprise française ou une entreprise étrangère. Alors même que les salaires des cadres moyens, des employés, des ouvriers restent stables. On est donc dans une situation où les inégalités peuvent se creuser sous l’influence de l’étranger, de la mondialisation, de la globalisation.

Si ces inégalités se creusent, ce serait donc de la faute de la globalisation ?

Non, non. Les choses sont plus complexes. La globalisation nous fait profiter de la progression des bénéfices des sociétés américaines. Mais la faiblesse des organisations syndicales dans le secteur privé rend la distribution de cette augmentation de la masse salariale inégale. La globalisation n’est pour rien dans ce mécanisme de production d’inégalités salariales que j’ai décrit.

L’augmentation des bénéfices des sociétés américaines nous donne l’opportunité d’augmenter les rémunérations des salariés des entreprises multinationales. Si l’on découvre, demain, que seuls les dirigeants de ces entreprises en ont profité, ce ne sera pas de la faute des Etats-Unis ou de la globalisation, mais plus simplement de nos institutions qui rendent l’action syndicale dans le secteur privé extrêmement difficile.


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