Déclassés, intellectuels précaires : le bloc charnière

 

Bonjour, vous allez nous parler des déclassés et des intellectuels précaires…

En fait, je comptais vous parler du livre que Dominique Strauss-Kahn vient de publier : la flamme et la cendre, et dont on parle beaucoup, mais je n'ai pas terminé de le lire et il m'est de ce fait un peu difficile d'en faire le compte-rendu et la critique…

Vous pouvez peut-être nous en dire quelques mots…

Bien sûr. Il y a dans ce livre des analyses brillantes sur tout ce qui touche aux sujets économiques, notamment sur la mondialisation, l'aide au développement et la taxe Tobin, ce qu'il dit sur ce sujet mériterait d'être très largement connu, et rien que pour cela il faut acheter ce livre, mais on y trouve aussi quelques gamineries et un peu de conformisme.

C'est sévère…

Ce livre a manifestement été écrit trop rapidement, Strauss-Kahn le dit d'ailleurs lui-même, et dans une perspective trop électorale, d'où ce que j'appelais à l'instant des gamineries…

Vous pouvez nous en donner un exemple…

Bien sûr. Dans un passage sur la nature du capitalisme, il cite Marx et Jospin dans la même phrase. Ce n'est pas faire injure au premier ministre que de dire que son analyse du capitalisme ne se mesure pas à celle de Marx. Dans d'autres passages, il donne impression de faire d'allégeance au candidat probable. Mais tout cela vient de ce que ce livre a été écrit dans la perspective des élections présidentielles et n'a pas beaucoup d'importance. L'analyse qu'il fait de la société française me gêne plus. La société est, dit-il, divisée en trois classes :

Et il nous dit que si la gauche veut l'emporter elle ne doit pas désespérer les classes moyennes. Ceux qui ne soucient que des plus pauvres, des exclus, en clair le PC et l'extrême gauche se trompent. Cette classe prolétaire, qu'il évalue à 20% de la population est composée pour l'essentiel de gens qui ne peuvent pas porter la gauche au pouvoir. Soit parce qu'ils sont immigrés et ne votent donc pas, soit, s'ils sont Français parce qu'ils s'abstiennent massivement ou votent à l'extrême droite. Le bloc décisif, celui auquel la gauche doit être attentive, est donc celui des classes moyennes qui souffrent aujourd'hui, qui paient trop d'impôts et sont coincés dans un ascenseur social qui paraît en panne. Les mécanismes qui ont assuré sa mobilité, notamment l'école, ne sont plus aussi efficaces.

Ce diagnostic n'est pas très nouveau…

Je sais bien et c'est pour cela que je parle de conformisme. Mais ce n'est pas le manque d'originalité de cette analyse qui me gêne, c'est plutôt son manque de finesse. Elle laisse de coté ce qui est probablement le phénomène marquant de ces vingt dernières années : l'émergence d'un bloc de déclassés. De gens qui ont commencé voire fini des études supérieures et qui, du fait du chômage, n'occupent pas des emplois correspondant à leurs ambitions ou à celles de leurs parents.

Pensez à Olivier Besancenot, le jeune candidat aux élections présidentielles de la Ligue Communiste Révolutionnaire : il a une licence d'histoire, ce qui veut dire qu'il a fait trois ans d'études après son baccalauréat, qu'il a pour parler comme les infirmières, un Bac+3 et il est facteur. J'ajouterai, pour "aggraver" son cas, que ses parents sont enseignants et qu'on l'aurait plutôt attendu avec une agrégation ou un diplôme d'ingénieur. Son cas n'a rien d'isolé. On trouve dans toutes les grandes organisations, à la Poste, à la RATP, à la SNCF, mais aussi dans les entreprises privées… des gens surqualifiés pour les emplois qu'ils exercent ou qui occupent des emplois qui ne correspondent pas à ce que leurs diplômes leur promettaient lorsqu'ils étaient plus jeunes. Je parlais à l'instant des infirmières, leur malaise vient probablement pour beaucoup de là. Dans la récente grève des médecins généralistes, on a souvent entendu cette petite musique de la déception. C'était patent dans le portrait que Libération a tracé du patron du syndicat le plus engagé dans cette lutte,.

Ce déclassement a fabriqué des frustrations, des mécontentements qui auraient pu se traduire par un vote d'extrême-droite, comme pendant l'entre-deux guerres. Or, ce n'est pas ce qui s'est produit. Bien au contraire, et comme le montre l'exemple d'Olivier Besancenot, ces déclassés se sont plutôt tournés vers la gauche ou l'extrême-gauche, on les trouve chez les écologistes, dans les mouvements gauchistes, à Attac…

Et pourquoi?

C'est effectivement une question qui mérite examen. Je crois qu'une des explications est à chercher du coté de la formation de l'idéologie des classes sociales. Cette idéologie est en général produite, portée par un groupe qui dispose de moyens de communication, de relais dans la société qui lui permettent de diffuser ses idées. On retrouve bien ce groupe dans la population des déclassés, il est constitué de ces "intellectuels précaires" auxquels Anne et Marine Rambard viennent de consacrer un livre : journalistes pigistes, intermittents du spectacle, auteurs, enseignants ou chercheurs à mi-temps qui travaillent pour des salaires de misère dans les métiers de la communication, de l'édition, aux franges de l'université et de l'administration notamment de l'Education Nationale. Si ces intellectuels avaient versé dans l'extrême droite, il est probable que beaucoup de déclassés auraient suivi la même pente. Il se trouve qu'ils penchent plutôt à gauche. Probablement parce qu'ils sont moins frustrés que ceux qui exercent des activités plus traditionnelles : ils ont choisi des métiers qui ont toujours été très difficiles, ils le savent comme ils savent que le succès peut venir tard. Probablement aussi parce qu'ils travaillent pour des institutions, journaux, écoles, théâtre… qui ne toléreraient pas une expression trop droitière.

A-t-on une idée du nombre de ces déclassés?

Je n'en ai aucune idée. Anne et Marine Rambard parlent d'au moins100 000 intellectuels précaires. Ce qui peut paraître beaucoup mais n'est probablement pas exagéré. Tout notre système favorise le développement de cette population :

Si l'on ajoute à ces 100 000 intellectuels précaires tous ceux qui occupent des emplois qui n'ont rien d'intellectuel, on doit atteindre des chiffres importants.

Pour ceux-là, c'est le chômage de ces vingt dernières années qui est à incriminer.

Certainement! Les jeunes diplômés qui ne trouvaient pas de travail ont du accepter des emplois ne correspondant absolument pas à leurs qualifications.

Mais il n'y a pas que le chômage. Il y a aussi des facteurs plus structurels : on a vu se développer ces dernières années toute une série de métiers qui associent compétences élevées et tâches simples. Pensez aux gens qui, dans des entreprises comme Mondial Assistance, aident les voyageurs avec des problèmes de santé à l'autre bout du monde à trouver une solution. Ils sont devant un standard téléphonique, mais il leur faut des compétences médicales et la connaissance de langues étrangères. On pourrait multiplier les exemples de ces emplois qui ne peuvent que susciter des frustrations.

Ce n'est pas tout à fait la même chose de travailler dans un centre téléphonique et de faire des piges dans un journal…

Ce n'est pas la même chose, mais les intellectuels précaires et les déclassés qui ont choisi d'occuper un emploi qui ne correspond pas à leurs qualifications se connaissent, se croisent. Pour tous les déclassés, la vraie vie est ailleurs que dans leur travail. Ils investissent dans des associations de toutes sortes où ils rencontrent les intellectuels précaires qu'ils ont souvent connus sur les bancs de l'université et dont ils auraient pu choisir la carrière. Ils partagent les mêmes valeurs, ce qui fait la force de ce bloc.

Si je vous ai bien compris, vous reprochez à Dominique Strauss Kahn de ne pas intégrer ces déclassés dans ses analyses, mais en quoi cela modifierait-il la donne?

Les déclassés occupent une position toute particulière sur l'éventail politique. L'histoire a souvent montré qu'ils étaient une force de changement. Ce sont eux qui ont fait 1789, 1917, qui ont porté les fascistes au pouvoir dans l'entre-deux guerres. Plus près de nous, ils ont été très sensibles au discours de Chirac sur la fracture sociale. Ce sont eux encore qui ont le plus investi dans la défense des sans-papiers qui faisaient la grève de la faim à Saint-Bernard.

Vous leur prêtez beaucoup…

Beaucoup, sans doute, mais pas trop. Les déclassés sont presque par définition dans une situation très particulière :

Leurs comportements politiques sont volatils. Parce qu'ils sont très critiques, ils sont également impatients et impitoyables. Ils peuvent changer rapidement d'opinion et dans une société où gauche et droite ont à peu près le même poids faire pencher la balance d'un coté ou de l'autre. C'est ce qui me fait dire que Strauss-Kahn se trompe en ne les intégrant pas dans son analyse.

Imaginons un instant que Strauss-Kahn les écoute, quel type de programme devrait-il développer?

Sans aller jusqu'à parler de programme, il me semble qu'il est des thèmes auxquels ils devraient être particulièrement sensibles. J'en vois trois :

Mais il y en a probablement d'autres, comme tout ce qui touche à la culture, aux loisirs. Les 35 heures leur offrent des perspectives de se réaliser en dehors du travail. Si les politiques avaient des choses à dire sur ces sujets ils pourraient intéresser tous ces déclassés.


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