Privatisations : le temps du bilan
Vous voulez nous parler des privatisations ce matin
Oui et pour deux motifs. D'abord, parce que c'est un sujet d'actualité, ensuite parce que l'on commence à pouvoir faire le bilan d'un mouvement engagé dans les années 80 qui a concerné des pays un peu partout dans le monde, en Europe mais également dans les anciens pays socialistes et dans le Tiers-Monde. Ces privatisations massives resteront sans doute comme l'un des grands changements de la fin du siècle dernier. Elles ont représenté des volumes financiers considérables que l'on a évalué en 1999 à 1 trillion de dollars, ce qui représente 1018 dollars, ou si vous préférez un milliard de milliards de dollars.
Et comment explique-t-on ce soudain engouement pour ces privatisations?
Il y a eu la chute du mur de Berlin et l'effondrement du communisme, l'action des organisations internationales, notamment du FMI qui a souvent lié ses prêts à la privatisation. Chez nous, il y a eu l'ouverture des frontières, des marchés qui ont incité à casser les monopoles nationaux. Et si nous parlons aujourd'hui de la privatisation de la Poste, des chemins de fer ou d'EDF, c'est dans cet esprit. Mais comme je le disais il y a quelques semaines, le ton a changé, l'enthousiasme est retombé.
Parce qu'il y a eu des échecs comme en Grande-Bretagne?
Bien sûr, mais aussi parce que l'on n'est plus si sûr que la privatisation améliore forcément les performances des entreprises. Il y avait, au fond deux idées qui justifiaient les privatisations :
Et c'est sur ce second point que les esprits ont le plus évolué?
Oui. Et parce qu'on a commencé à tirer le bilan de toutes ces privatisations et que l'on s'est aperçu qu'elles n'étaient pas toujours synonymes d'amélioration des performances. Dans son dernier numéro, la Revue Economique a publié un article tout à fait intéressant d'un universitaire bordelais, spécialiste de ces questions, Daniel Labaronne, qui a fait une recension de toute la littérature sur le sujet. Sa bibliographie occupe une dizaine de pages et recense plus de 200 titres, dont beaucoup d'études empiriques réalisées sur les expériences de des pays de l'Est, de la Russie, du Tiers-Monde Labaronne a donc beaucoup lu et la première chose qui ressort de ses lectures est que l'amélioration des performances n'est pas une conséquence automatique des privatisations.
Il s'agit d'études qui comparent les performances des entreprises publiques et des entreprises privatisées quelques années après leur privatisation?
C'est cela. On s'attendait à ce que ces études concluent presque toujours à la plus grande efficacité des entreprises privatisées. Or, ce n'est pas le cas. Beaucoup de ces études empiriques montrent que les entreprises privatisées n'ont pas forcément de meilleures performances que les entreprises publiques. Et lorsqu'elles en ont, ce qui arrive tout de même assez souvent, on peut s'interroger sur l'origine de ces améliorations.
Les analyses réalisées en Tchéquie montrent que les entreprises privatisées y sont plus efficaces que les entreprises publiques. Mais est-ce parce qu'elles ont changé de régime de propriété ou parce que l'Etat tchèque a d'abord privatisé les entreprises publiques les plus performantes? On peut se poser le même type de question dans les pays dans lesquels l'Etat a investi massivement dans les entreprises qu'il avait l'intention de vendre pour séduire les investisseurs : d'où viennent les améliorations? Du changement de régime de propriété ou des efforts faits pour rendre la mariée plus belle?
Si je vous entends bien, les économistes ne sont plus aussi certains que la propriété privée donne de bien meilleures performances économiques que la propriété publique?
Ces résultats jettent certainement une ombre sur la thèse classique qui veut que la propriété privée soit plus efficace que la propriété publique pour des motifs que l'on souvent entendus :
Ce qui a des conséquences politiques
Cela retire effectivement un argument de poids aux avocats des privatisations, mais attention! cela ne signifie pas que les entreprises publiques sont plus performantes. Cela veut simplement dire que la modification du régime de propriété ne garantit pas automatiquement l'amélioration des performances. Peut-être n'est-elle efficace que sous certaines conditions
On sait lesquelles?
De nombreuses études ont abordé cette question. On a notamment comparé les privatisations par vente de l'entreprise à des actionnaires extérieurs, à des capitalistes et celles par vente aux salariés. On s'attendait à ce que les entreprises vendues à des actionnaires soient plus efficaces.
Et pourquoi?
Pour au moins trois motifs :
Et les entreprises vendues à des capitalistes sont plus performantes?
Difficile à dire. Les études empiriques ne permettent pas, là non plus, de trancher de manière définitive. Dans certains pays, dans les anciens pays d'Europe l'Est, les entreprises vendues à des actionnaires sont en général plus efficaces. Ailleurs, en Mongolie, par exemple, ce sont les entreprises vendues aux salariés, au management qui ont les meilleures performances.
En fait, si on en croit les différentes études que cite Daniel Labaronne, les performances sont moins liées au régime de propriété ou à la manière dont la privatisation s'est faite qu'à l'environnement institutionnel, à la manière dont l'économie fonctionne, dont elle contraint le management à faire des efforts pour rendre les entreprises plus performantes.
L'environnement économique compterait donc plus dans les performances que la forme de propriété
C'est effectivement ce que suggèrent les travaux que cite Labaronne. Il s'agit en général d'études conçues pour vérifier une hypothèse faite il y a une vingtaine d'années par Janos Kornaï, un économiste hongrois qui a fait l'essentiel de sa carrière sous le régime socialiste. Dans les régimes socialistes, explique ce théoricien qui enseigne aujourd'hui à Harvard, les managers échappaient aux contraintes budgétaires dures. Quand une entreprise était en difficulté, on ne la sanctionnait pas, on ne la mettait pas en faillite. Bien au contraire, on l'aidait, on lui donnait de nouvelles subventions, les banques lui accordaient de nouveaux prêts. On le faisait d'autant plus volontiers que le management ne faisait souvent que répondre aux injonctions des politiques qui contrôlaient les banques Les politiques empêchaient, par exemple, les entreprises de licencier le personnel en surnombre pour éviter le chômage. Mais du même coup, ils acceptaient la dégradation des performances.
Il a suffi que ces managers soient soumis, dans les années qui ont suivi la chute du mur de Berlin, à une contrainte budgétaire plus dure pour que s'améliorent aussitôt les performances des entreprises, que disparaissent les plus fragiles et que se renforcent les plus solides. De la même manière, l'ouverture des marchés à la concurrence, aux produits étrangers a discipliné les entreprises, leur a imposé de faire des efforts et d'améliorer leurs résultats.
Vous rappeliez au début de cette chronique que les privatisations étaient à l'ordre du jour. Mais en quoi ces analyses nous éclairent-elles sur ce qu'il faudrait faire?
Ces analyses ont un intérêt théorique évident pour tous les économistes qui s'intéressent aux firmes, aux entreprises. Elles peuvent également inciter les politiques à une réflexion sur l'usage à faire des recommandations des économistes. Les conseils qu'ils ont donnés dans les années 80 et 90 ont beaucoup fait pour accélérer les programmes de privatisation. On a vu qu'ils n'étaient pas forcément pertinents. Dans les domaines qui, comme l'économie, touchent tout à la fois à la science, à l'idéologie et à la gestion des affaires, les politiques devraient probablement y regarder à deux fois avant de suivre les conseils des experts. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut les ignorer.
Mais pour en tenir à l'actualité française, en quoi nous sont-ils utiles?
Ces bilans nous sont utiles dans la mesure où ils nous forcent à approfondir les arguments dans le débat sur la privatisation. Ils donnent de nouvelles armes aux adversaires de la privatisation, mais ils ne les exonèrent pas d'une réflexion sur l'amélioration des performances car, encore une fois, si ces études montrent que la privatisation n'est pas une garantie d'efficacité, elles ne disent jamais que les entreprises nationalisées sont plus efficaces.