Les paradoxes de lâge
Bonjour, vous voulez nous parler ce matin de notre âge
Oui. Je voudrais vous parler de notre âge, du vieillissement de la population et de deux ou trois paradoxes que rencontrent ceux qui sintéressent à ces questions.
Je vais, pour commencer, vous proposer un jeu, un jeu sérieux, naturellement. Je vais vous demander un petit calcul de tête. Il faut, dabord, que vous preniez lâge que vous avez le sentiment davoir, non pas votre âge réel, mais celui que vous avez le sentiment davoir au fond de vous même. Puis vous calculez la différence entre cet âge et votre âge réel, celui de votre carte didentité.
Il y a probablement un écart entre votre âge réel et votre âge subjectif. Ce nest pas surprenant, il y en a toujours un. Daprès une étude réalisée tout récemment par un cabinet spécialisé, Interdeco, les adolescents de 15 à 19 ans se vieillissent en moyenne dun an et demi, les plus âgés se rajeunissent.
Tous ?
Tous, non, mais une forte majorité : de 60 à 75% des gens de plus de 60 ans se sentiraient, daprès dautres études, plus jeunes que leur âge.
Mais de beaucoup ?
Le sondage dInterdeco donne quelques chiffres sur ces écarts entre lâge réel et lâge subjectif :
Vous voyez, cest un phénomène assez courant quexprime bien cette banalité : " je suis jeune dans ma tête ".
Mais qui samuse à faire ce genre denquête ?
Les spécialistes du marketing. Et de manière plus générale tous ceux qui sintéressent au marché de ce quon appelle dun bien vilain mot, les seniors. De nombreuses études menées par des équipes de chercheurs indépendants donnent des résultats comparables. Cette notion dâge subjectif nest donc pas une invention farfelue.
Cest un phénomène récent ?
On nen sait rien. Difficile dinterroger des gens qui ne sont plus là pour savoir sils se sentent plus jeunes quils ne sont vraiment, mais votre question amène à sinterroger sur les raisons de ce comportement. Certains auteurs suggèrent que cest une réaction à un environnement social hostile aux vieux, ce qui ne me paraît pas très convaincant. Dautres parlent de linertie des comportements qui vieilliraient plus lentement que nos organes. Ce qui ne me paraît pas non plus très convaincant. En fait, je ne crois pas que lon sache vraiment lorigine de ce comportement. Jai découvert un texte de Paul Janet, un psychologue de la fin du 19ème siècle (cité in http://ourworld.compuserve.com/homepages/jmkenney/#LE), qui suggère que nous mesurons le temps qui passe en fonction de notre âge. Un an représente 10% de la vie dun enfant de 10 ans, ce qui est beaucoup, 5% de la durée de vie dun homme de 20 ans, ce qui est deux fois moins et seulement 2% de la durée de vie dun homme de 50 ans, ce qui est cinq fois moins. Plus nous sommes âgés, plus le temps passe vite, il passe si vite quon ne le voit pas défiler, si bien que lon continuerait de se voir plus jeune quon est vraiment. Mais ce nest quune conjecture.
Les femmes ont-elles plus que les hommes tendance à se voir et à se sentir jeunes ?
Certaines études le suggèrent, dautres disent le contraire. Si lexplication est à chercher du coté de la thèse de Paul Janet il ny a pas de motif que les femmes aient des comportements différents.
Derrière toutes ces études, il y a la croissance du marché du troisième age
Bien sûr. La tranche dâge des plus de 55 ans progresse beaucoup plus vite que toutes les autres, en général deux fois plus vite, et elle a un fort pouvoir dachat. Lenjeu est donc considérable pour tous ceux qui fabriquent et vendent des produits de grande consommation.
Mais si nous sommes plus jeunes dans nos têtes que sur notre carte didentité, il ny a plus de marché des seniors
Il peut y en avoir encore un, mais beaucoup plus étroit quon le pensait. Il ne suffit pas de se fier aux données démographiques pour évaluer la taille du marché. La ménagère de moins de 50 ans dont on nous rebat les oreilles peut avoir 60 ans. Ce qui change tout. Si ces calculs sont exacts, et ils le sont probablement, on peut offrir à une ménagère de 60 ans des programmes de télévision conçus pour une femme de 45 ans. Elle les appréciera puisquelle a subjectivement 45 ans.
Et si lon veut faire un programme pour une femme de 45 ans, il faut penser quelle a subjectivement 8 ans de moins
Sans doute. Et cela expliquerait le jeunisme dont on se plaint parfois. Si nous avons si souvent le sentiment que beaucoup de choses, notamment dans la mode, sont faites pour de très jeunes gens, cest sans doute à cet effet de cascade que nous le devons. On conçoit des modèles pour les jeunes parce que nous nous sentons jeunes.
Est-ce que ce jeunisme nest pas absurde. Est-ce que ce nest pas un peu ridicule de porter à 50 ans des vêtements conçus pour des gens qui ont 15 ans de moins ?
Est-ce vraiment ridicule ? Ce nest pas le sentiment que lon a lorsquon se promène dans la rue. Et cest un autre paradoxe.
La population a, chacun le sait, beaucoup vieilli. Et, cependant, cela ne se voit pas. Il y a un jeu que lon peut jouer à deux ou trois qui permet den faire lexpérience. Vous vous installez dans un autobus, dans un jardin public, sur une terrasse de café, cest la saison, et vous donnez un âge aux gens qui passent. On peut jouer à cela de façon très sérieuse en mettant des bâtons sur une grille : moins de 20 ans, de 20 à 30 ans, de 30 à 40 ans mais on peut aussi le faire de façon plus informelle, en bavardant. Peu importe, le résultat est le même : vous verrez que la population que vous avez observée est en moyenne beaucoup plus jeune que ce que disent les démographes. On ne vois pas dans la rue le vieillissement de la population. Ou, on ne le voit pas se produire aussi vite que nous le disent tous les spécialistes.
Cest, peut-être, que seuls les jeunes se promènent dans les jardins publics et les rues
Mais non, vous le savez bien. La population que vous observez est plus jeune que la population moyenne, ce qui ne veut pas dire quil ny ait dedans que des jeunes. Et cela tient à la difficulté de donner un âge aux gens. Regardez les comédiens, on est souvent très surpris de leur âge : ils sont souvent plus âgés quon pensait.
Cest quils sentretiennent.
Exactement. Mais ils ne sont pas seuls dans ce cas. Il y a tout un marché des produits et méthodes pour rester jeune.
Mais nous avons jusquà présent surtout parlé de la mode, de la télévision, des produits de beauté. Ce nest quun petit bout de léconomie.
Cest vrai, mais ces questions intéressent des spécialistes du marketing qui travaillent pour des secteurs qui nont absolument rien à voir avec la publicité ou la mode. Les assureurs et les banquiers sintéressent tout particulièrement à ces questions. De nombreux modèles économiques reposent sur lhypothèse que les seniors ont des comportements financiers et boursiers différents de ceux que peuvent avoir les plus jeunes. Or, ce nest pas toujours le cas, ce que peut expliquer cette notion dâge subjectif.
Pour ne prendre quun exemple tout bête : un homme de 55 ans qui se voit avec 10 ans de moins naura pas les mêmes comportements dépargne que celui qui se voit avec son âge réel et pense à sa retraite.
Ce même concept pourrait aider à comprendre le succès des préretraites. Tous ces gens qui partent volontairement avant lâge légal ne le font pas parce quils se sentent trop vieux, mais au contraire parce quils se sentent assez jeunes pour commencer une nouvelle vie au cours de laquelle ils pourront enfin réaliser tout ce quils nont pas pu faire à cause du travail. Ce qui est naturellement une illusion : leur âge biologique a vite fait de les rattraper.
Cette différence entre lâge subjectif et lâge réel est dailleurs une idée que lon retrouve dans plusieurs recherches sur ces questions. Dun coté, les seniors se sentent jeunes et il convient donc de leur proposer des publicités correspondant à leur âge subjectif. Mais leur mémoire, leur capacité dattention, leur esprit critique aussi, semble-t-il, dépendent de leur âge biologique et ont donc tendance à se dégrader.
Ce qui pourrait rendre les publicités moins efficaces ?
Cest effectivement ce qui peut se produire si les consommateurs les plus âgés retiennent ou comprennent moins bien les messages quon leur adresse. Si lon veut obtenir de bons résultats, il faut donc leur offrir des publicités originale, qui ressemblent à celles conçues pour des gens plus jeunes, mais adaptées à un public plus âgé.
Cest ce qui se fait ?
Pas à ma connaissance, en tout cas pas de manière systématique, mais cest dans cette direction que sorienteront sans doute les spécialistes qui se tiennent informés des progrès de la recherche en marketing. On remarquera, et je terminerai sur cette remarque, que cela peut expliquer un dernier paradoxe : les seniors qui sont la classe dâge au pouvoir dachat le plus élevé, qui sont donc la première cible des publicitaires sont à peu près absents des publicités quon leur adresse.