L’abstention aux élections (26/03/02)

 

Les élections présidentielles approchent et vous voulez nous en parler de nouveau…

Oui, mais pour vous parler cette fois-ci du comportement des électeurs qui ne vont pas voter.

Des abstentionnistes…

Oui. Je me suis demandé ce qui les poussait à choisir de ne pas s’exprimer…

Ils sont de plus en plus nombreux…

C’est ce que l’on dit. Mais il faut probablement nuancer cela. L’INSEE a suivi 40 000 électeurs pendant la période 95-97 au cours de laquelle nous avons été appelés à voter 3 fois. Seuls 8% de ces électeurs se sont abstenus les trois fois, par contre un électeur sur deux s’est abstenu au moins une fois, à l’un des tours. Les électeurs sélectionnent les élections auxquelles ils participent, ce qui justifie qu’on s’interroge sur leurs choix et qu’on utilise donc les outils des économistes qui ont beaucoup réfléchi sur ces questions de choix.

C’est un sujet que les économistes traitent régulièrement ?

Les économistes s’intéressent depuis très longtemps aux élections. Ils ont beaucoup écrit dessus. Ils ont même développé des modèles de prévision des résultats, comme celui de l’Université d’Iowa qui prévoit la victoire de Jospin par une très très courte majorité, si courte qu’il pourrait bien perdre.

C’est un sondage de plus ?

Non. Ce n'est pas un sondage qui interroge les électeurs sur leurs choix, mais un modèle qui s’appuie sur des hypothèses de comportement des électeurs pour calculer un résultat. En l'espèce, les auteurs du modèle de l'Iowa font l'hypothèse que les électeurs récompensent ou punissent les candidats en fonction de la situation économique et politique. C’est donc une démarche toute différente.

Et ces modèles sont fiables ?

Guère plus que les sondages. Le statisticien qui a développé ce modèle de l’Iowa avait correctement prédit la victoire de la droite aux dernières législatives et celle de Clinton, mais aussi celle de Gore aux dernières présidentielles américaines à très large majorité (56%). On sait ce qu’il en est advenu.

Mais comment peut-on modéliser les comportements des électeurs ?

Mais comme on modélise ceux des agents économiques, en faisant l’hypothèse qu’ils sont rationnels, ce qui veut dire qu’ils choisissent en toutes circonstances ce qui est le mieux pour eux, ce qui leur rapporte le plus.

Ce n’est pas forcément ainsi que nous nous comportons en toutes circonstances…

On pourrait effectivement en discuter et dire, par exemple, que l’on vote pour afficher ses opinions, ses valeurs. C’est ce qui expliquerait, par exemple, le vote pour des candidats qui n’ont aucune chance d’être élu. C’est la thèse de Raymond Boudon. Mais je voudrais simplement montrer ce matin comment l’approche économique classique peut offrir des pistes d’explication à ce phénomène un peu mystérieux qu’est l’abstention.

On dit qu’elle pourrait être importante lors des prochaines élections.

Oui et on explique en général cela en disant que les électeurs sont dégoûtés de la politique, qu’ils n’ont plus confiance en une classe politique qui ne tient pas ses promesses et est parfois corrompue. On dit encore qu’aucun des candidats n’est séduisant ou que les programmes sont tellement voisins qu’il est bien difficile de choisir… Tout cela est possible, mais on peut proposer d’autres pistes.

On peut, d’abord, appliquer au vote le principe du passager clandestin : si un candidat est favori, certains de ses électeurs peuvent aller à la pêche se disant : pourquoi me donner le mal d’aller voter alors qu’il va gagner. C’est probablement ce qui explique le fort taux d’abstention lors du référendum sur le quinquennat : tout le monde savait que le oui allait l’emporter, près de 70% des électeurs ont pensé qu’il était inutile de se déplacer. Naturellement, si un trop grand nombre d’électeurs tiennent le même raisonnement le favori peut perdre l’élection.

Ce n’est pas aujourd’hui le cas

Non. Et l’incertitude quand au résultat final peut inciter les électeurs à se déplacer comme en 1974 où le taux d’abstention a été particulièrement faible (<13%). Encore faut-il qu’ils y aient intérêt. Ce qui amène à appliquer au vote un raisonnement de type coût bénéfice : déposer un bulletin dans une urne représente un certain coût : il faut se déplacer, perdre une matinée… que l’on ne consent que si on y trouve un intérêt.

Ce raisonnement expliquerait que l’on vote plus volontiers pour les élections locales où on peut espérer peser sur le résultat que pour des élections européennes où le bulletin que l'on dépose dans l'urne va être perdu entre des millions d’autres.

C’est un peu ce qui se produit…

Et c’est sans doute l’une des explications du fort taux d’abstention aux élections européennes. Mais on peut appliquer cet argument coût/bénéfice sous un autre angle. On investirait d’autant plus facilement dans une élection qu’on serait plus intéressé par une bonne gestion des affaires publiques, parce que l’on paie des impôts ou parce que l’on est gros consommateur de biens publics et donc très attachés à leur qualité.

Mais nous sommes tous également intéressés à la qualité des biens publics

Vous croyez ? Je n’en suis pas si sûr.

Nous ne consommons pas tous les mêmes biens publics. Les gens bien éduqués sont beaucoup plus attentifs à la qualité de l’éducation que ceux qui n’ont pas fait d’étude et n’ont pas envie d’en faire faire à leurs enfants.

Certains consomment plus de biens publics que d’autres : les gens qui vont au musée, fréquentent les bibliothèque et vont dans les théâtres subventionnés, ceux qui profitent des aides au logement, partent souvent en vacances et utilisent les routes… consomment plus de biens publics que ceux qui ne profitent de rien de tout cela.

Si votre raisonnement tenait, les gens riches et bien éduqués voteraient plus que la moyenne…

D’après les spécialistes, on observe un peu partout dans le monde une corrélation entre les revenus, le niveau d’éducation et la participation au vote.

On voterait donc plus dans les sociétés peu inégalitaires que dans les sociétés avec de fortes inégalités?

Vous ne croyez pas si bien dire! Des chercheurs qui ont fait le même raisonnement que vous à l'instant ont regardé s'il y avait corrélation entre inégalités économiques et participations au vote : ils ont fait cela en comparant des indicateurs d’inégalités et des taux de participation dans différents pays. Le résultat est positif : on vote moins dans les démocraties inégalitaires que dans les autres. Dans les pays développés faiblement inégalitaires, les taux de participation sont en moyenne de 77%, ils sont seulement de 59% dans les démocraties très inégalitaires d’Amérique latine.

On pourrait donc expliquer la croissance de l'abstention par la montée des inégalités ?

On pourrait effectivement se demander s’il y a un lien. Dans l’étude dont je vous parlais tout à l’heure, l’INSEE avait calculé qu’un diplômé de l’enseignement supérieur de 60 ans, propriétaire de sa maison avait 1% de chance de s’abstenir à l’une des trois élections de 95 à 97, quand un employé avec un contrat précaire et sans diplôme en avait 19%. Les sondages confirment ce phénomène puisqu’ils montrent des écarts nets entre les niveaux de mobilisation des différentes catégories professionnelles : d’après Ipsos 89% des cadres supérieurs disent qu’ils iront voter aux prochaines élections présidentielles contre 68% des employés et seulement 60% des ouvriers.

Ces différences de comportement posent d'ailleurs un vrai problème. S'il vrai que les classes moyennes participent plus que d'autres au processus électoral, alors les programmes que proposent les politiques ont de fortes chances d’être plutôt orientés vers la satisfaction de leurs attentes. Ce qui est le cas. Tout le monde parle actuellement de baisse de l’impôt sur le revenu que ne paie que la moitié des ménages. Les préoccupations des classes moyennes ont envahi tous les programmes.

Ce qui favorise les partis qui les représentent…

Le parti socialiste gagne les élections depuis qu’il est devenu le premier parti chez les cadres supérieurs! Ceci dit, expliquer l'explication de la montée de l’abstention par la montée des inégalités n’est pas complètement convaincante. Après tout les plus pauvres consomment également des biens publics : RMI, CMU… et auraient plutôt intérêt à voter pour les candidats qui proposent de renforcer ces aides.

Si la montée des inégalités n’explique pas complètement la croissance de l’abstention, comment la comprendre?

On peut effectivement se demander ce qui pourrait conduire des gens qui votaient hier à s’abstenir aujourd’hui. Toujours en restant dans la logique coût/bénéfice, on pourrait, peut-être, tout simplement dire qu’ils ont trouvé d’autres moyens que le vote d’obtenir ce qu’ils souhaitent.

Le vote serait donc mis en concurrence avec d’autres stratégies ?

C’est un peu cela. Ce qui permettrait d’ailleurs de comprendre pourquoi on rencontre le plus grand nombre d’abstentionnistes chez les jeunes de 25 à 35 ans. Plus jeunes, ils votaient, plus âgés, ils vont se remettre à voter, mais il y a dans cette période un creux. C’est l’âge où l’on reçoit ses premières augmentations, ses premières promotions. On progresse rapidement et on a l’impression qu’on n’a besoin de personne pour obtenir ce que l’on souhaite. Lorsque l’on découvre que les choses sont un peu plus compliquées, on se préoccupe plus de la gestion de l’Etat.

On retrouve un peu le même mécanisme avec le corporatisme qui ronge les sociétés contemporaines et permet de faire efficacement pression sur le gouvernement, sur n’importe quel gouvernement, de droite ou de gauche. Pourquoi voter quand il suffit de descendre dans la rue pour atteindre ses objectifs. Les médecins qui ont obtenu l’augmentation du prix des consultation par la grève ont moins besoin de voter pour des partis favorables à leurs thèses.

Cela ne veut pas dire qu’ils vont s’abstenir…

Non, mais cela peut conduire une minorité à s’abstenir. Quant à la majorité qui va aller voter, elle peut plus facilement choisir des candidats silencieux sur la santé, mais dont les propositions les séduisent par ailleurs : écologistes, chasseurs… cela pourrait expliquer la dispersion des voix à laquelle on assiste aujourd’hui.

 

Tout le monde n’a pas la possibilité d’obtenir comme cela du gouvernement ce qu’il souhaite.

Sans doute, et cela pourrait inciter des gens qui n’appartiennent à aucune corporation à s’abstenir. Pourquoi aller voter alors que le gouvernement que je vais élire fera, sous la pression des groupes professionnels, une autre politique que celle qu’il m’a annoncée? Le corporatisme empêche les politiques de tenir leurs engagements. En ce sens, il donne du grain à moudre à tous ceux qui reprochent aux politiques des promesses trop rarement tenues.

Autant dire qu’il y a beaucoup de motifs de s’abstenir. Mais y aura-t-il beaucoup d’abstentions le mois prochain ?

Si Jospin et Chirac réussissent à susciter en nous ce désir et cette passion dont ils parlent, il y en aura peu, sinon…


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