Quand l'art contemporain laisse rêveur (5/02/02)
Vous allez nous parler d'art?
J'avais prévu de parler de tout à fait autre chose mais puisque vous avez eu la gentillesse de m'avertir de la visite d'Aurélie Voltz je vais essayer de vous dire comment les sciences sociales, notamment l'économie, peuvent aborder la question de l'art contemporain, de ce que l'on voit au Palais de Tokyo.
J'ai visité le nouveau musée, mais aussi l'exposition sur la peinture qui est organisée au même moment au musée d'art moderne de la ville de Paris, juste en face : Urgent painting. Et cette confrontation, qui est probablement le hasard du calendrier, met mal à l'aise l'amateur parce qu'à dire vrai rien de ce que l'on voit dans ces deux expositions n'est beau, attirant, séduisant. Je dirai même plus : rien n'est intéressant, au sens où l'on dit d'une uvre que l'on ne comprend pas vraiment : c'est intéressant. Et du coup, on se demande : pourquoi ces expositions? A quoi correspondent-elles?
On a le choix entre deux positions :
Cette deuxième approche me paraît naturellement beaucoup plus pertinente.
Ces conservateurs peuvent se tromper comme les critiques qui se sont si souvent trompés.
Bien sûr. Ils se sont souvent trompés et se tromperont encore souvent, mais ils sont malgré tout mieux informés que nous de ce qui se passe dans les milieux de l'art aujourd'hui. D'où ma question : pourquoi nous montrent-ils des choses aussi déroutantes que ce qui est exposé au Palais de Tokyo?
Et les sciences sociales peuvent apporter des éléments de réponse à ces questions?
D'une certaine manière, oui, je crois.
Les sociologues, et je pense notamment à Howard Becker qui après avoir beaucoup écrit sur le jazz et sur les déviants s'est intéressé au monde de l'art, ont souvent insisté sur le fait que l'art n'était pas indépendant des contraintes économiques, politiques et organisationnelles. Il y a dans le livre de Becker sur les mondes de l'art des développements passionnants sur le rôle des marchands de couleur dans la production des chefs-d'uvre picturaux. L'uvre d'art est, nous dit-il, un produit collectif. Le musicien signe son uvre, mais le disque est fabriqué avec un ingénieur du son qui intervient dans le produit final, le peintre signe son tableau, mais il n'est jamais seul : il y a le fabricants de brosses et de pigments, mais aussi le marchand, le collectionneur, le conservateur de musée qui interviennent dans ses choix et participent plus ou moins directement à l'uvre. Et du coup, on est amené à s'interroger sur ce qui entoure les uvres, sur le tissu de contraintes dans lequel est pris l'artiste
Se lancer dans ce type de réflexion, c'est faire une place au raisonnement économique dans la réflexion esthétique. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais je vous avais il y a quelques mois parlé des travaux d'un économiste américain, David Galenson, qui se demandait pourquoi la peinture française de la fin du 19ème siècle avait produit plus de chefs-d'uvre que la peinture américaine de la deuxième moitié du 20ème siècle.
Question bizarre
Bien sûr. Il appelait chef-d'uvre les uvres le plus souvent citées et reproduites dans les publications des spécialistes. Cela peut paraître un peu naïf, mais ce n'est jamais que l'application au monde de l'art des techniques de bibliométrie qu'on utilise régulièrement dans le monde de la science : le savant le plus important est celui dont les travaux sont le plus souvent cités dans la littérature.
Galenson a donc trouvé des réponses à sa question en regardant le fonctionnement du marché de l'art :
En quoi ce raisonnement peut-il nous aider à comprendre ce qui est montré au nouveau musée d'art contemporain?
Il peut guider notre réflexion. Les uvres que nous montre le Palais de Tokyo ne sont pas destinées à la vente. Elles ne s'inscrivent pas dans un marché avec des marchands et des collectionneurs. Et cela modifie beaucoup de choses :
Mais est-ce encore de l'art?
Dans la mesure où c'est exposé dans un musée, où les professionnels de ce que Howard Becker appelle les mondes de l'art se l'approprient alors c'est effectivement de l'art. Mais pas tout à fait dans le sens dans lequel on l'entendait lorsque les artistes étaient pris en main par des mécènes, des marchands et des collectionneurs.
Une collection, c'est un assemblages d'uvres réunies au grès du goût, des amitiés, voire des obsessions du collectionneur. Ce que l'on nous montre au Palais de Tokyo, ce sont des choix faits par des conservateurs. Ce n'est pas propre au Palais de Tokyo. Les très belles expositions sur Dubuffet à Beaubourg ou sur la peinture comme crime au Louvre étaient aussi des uvres de conservateur. La peinture vit aujourd'hui ce qu'a vécu hier le théâtre quand on allait moins voir Racine ou Molière qu'Ariane Mnouchkine ou Roger Planchon et leur interprétation des classiques.
Vous êtes sûr? Personne ne connaît les noms des conservateurs qui organisent les expositions
En êtes vous si sûre? J'ai l'impression que les conservateurs ont commencé à sortir de l'ombre et que ce n'est qu'un début. Prenez ce que l'on voit au Palais de Tokyo. Qu'est-ce qui est intéressant? Ce que l'on nous montre? Ou ce que ce l'on nous dit de l'art contemporain qui se fait?
Quand on visite le nouveau musée, on a parfois l'impression de se trouver dans une décharge municipale, dans un chantier pas très bien entretenu. C'est d'autant plus frappant que le Palais de Tokyo est un bâtiment splendide, qu'il offre probablement les plus beaux espaces d'exposition de tout Paris. Et plutôt que de mettre en valeur le bâtiment, d'en repeindre les murs comme avait demandé de le faire Rauschenberg lorsqu'on y avait organisé il y a bien longtemps une rétrospective de ses uvres, on a volontairement laissé le bâtiment dans un état de dégradation avancé. On a l'impression d'être dans un squat, un squat policé puisque des tas d'affichettes nous demandent de ne pas écrire sur les murs, ce qui fait sourire, mais après tout on est dans un musée et il est resté dans l'air du bâtiment quelque chose du respect que l'on doit aux uvres d'art. Mais même policé, cela ressemble à un squat jusqu'aux horaires d'ouverture. Et ce n'est probablement pas un hasard. Beaucoup de jeunes artistes travaillent aujourd'hui dans des lieux qu'ils occupent sans titres de propriété. Et que ce musée ait pris l'allure d'un bâtiment abandonné pour sa première exposition fait sans doute écho à cette situation. Ce ne sont pas les uvres qui comptent, c'est le regard du conservateur qui les a choisies pour nous dire ce qu'il sait, ce qu'il pense de l'art qui se fait. Du reste que restera-t-il dans quelques mois de cette exposition? Rien, sinon un catalogue et quelques articles de presse ou archives de radio où l'on aura justement interviewé le conservateur.