Pourquoi la Silicon Valley est-elle dans la Silicon Valley? (13/02/02)

 

Vous allez nous parler de la Silicon Valley…

Comment faire autrement alors que vous recevez Marc Abélés. Mais je vais essayer d'aborder les choses d'un tout autre point de vue. Vous savez, on l'a dit, que la Silicon Valley est le cœur de l'industrie informatique, mais savez-vous pourquoi?

Non… Parce qu'il y a une université, du soleil, des centres de recherche…

Il y a des universités ailleurs et le soleil frappe dans bien d'autres endroits. Du reste, au début des années 80, il y avait aux Etats-Unis deux régions très en pointe dans le domaine des nouvelles technologies : la région de Palo-Alto, la Silicon Valley et la Route 128. C'est une autoroute dans la région de Boston autour de laquelle s'étaient installées des entreprises informatiques comme Digital ou Wang. Quand dans les années 80, on allait visiter les centres dédiés aux nouvelles technologies aux Etats-Unis, on allait voir les deux. La Route 128 paraissait la mieux armée pour emporter la compétition : on y trouvait de grandes entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies, des grandes entreprises susceptibles de tester les innovations, des universités prestigieuses qui produisaient chaque année de nombreux ingénieurs et finançaient des laboratoires de recherche très réputés. Il y avait là tout un tissu propice au développement des nouvelles technologies. Et c'est pourtant la Silicon Valley qui a pris le dessus.

Comme vous l'imaginez, ce succès a intrigué les économistes qui s'intéressent depuis longtemps à ce que l'on appelle depuis Marshall, un économiste britannique de l'époque victorienne, les districts industriels.

Et comment ont-ils expliqué ce succès?

Oh tout simplement : en expliquant que les hommes et les idées ont circulé plus vite dans la Silicon Valley qu'ailleurs, ce qui ne pouvait que favoriser l'innovation. L'histoire des nouvelles technologies est remplie de récits de salariés dont les idées n'étaient pas retenues par leur patron et qui ont décidé d'aller les exploiter ailleurs. Pour ne donner qu'un exemple, la société Adobe a été créée par deux ingénieurs qui travaillaient au centre de recherche de Xerox à Palo Alto. Les dirigeants de Xerox n'ont pas voulu investir dans leur projet, ils sont allés le porter ailleurs. En pratique, ils ont cherché et trouvé des fonds pour développer leur idée.

Peut-être était-il plus facile de trouver des fonds à Palo Alto qu'à Boston?

Ce n'est pas le cas. Ce qui amène à se demander pourquoi il est plus facile de développer des activités nouvelles dans la Silicon Valley qu'ailleurs. La première à s'être posé la question est une historienne qui a raconté la naissance et le développement de la Silicon Valley : Anna Lee Saxenian. Elle a répondu en disant : c'est une affaire de culture.

La culture hédoniste de la Californie se prêterait mieux à la mobilité que la culture plus rigoriste de la côte Est des Etats-Unis. C'est une explication qui a le mérite de la simplicité, mais le défaut d'être indémontrable et, pour parler comme les épistémologues, infalsifiable. On peut faire dire à la culture un peu ce que l'on veut.

Comme une circulation plus rapide des idées paraissait vraiment le motif du succès de la Silicon Valley, on s'est demandé pourquoi elles circulaient plus vite là qu'ailleurs. Se poser cette question, c'était se demander pourquoi les hommes circulaient plus vite là qu'ailleurs. Et la réponse est venue d'un économiste qui s'intéresse au droit, qui est un spécialiste de cette branche de l'économie qui s'intéresse aux institutions, au droit : Ronald Gilson.

Ce professeur d'économie qui enseigne à Stanford, c'est-à-dire à proximité de la Silicon Valley a tout simplement remarqué que le droit du travail californien facilitait la mobilité des salariés ou, plutôt, ne la freinait pas.

Cela demande quelques explications…

Vous savez qu'en France, comme un peu partout ailleurs dans le monde industrialisé, le chef d'entreprise a la possibilité de faire signer aux gens qu'il recrute des clauses de non concurrence qui interdisent aux salariés d'aller travailler pendant quelques mois ou quelques années chez un concurrent. Ces clauses sont très utilisée dans toutes les entreprises qui développent des connaissances ou des savoir-faire qu'elles ne peuvent pas protéger par des brevets. Ce qui a longtemps été le cas de l'industrie informatique qui ne pouvait :

Or, le droit du travail californien n'autorise pas les entreprises à utiliser ces clauses de non-concurrence. Elles ne peuvent donc pas empêcher les salariés qui les quittent à aller travailler pour un concurrent ou à devenir eux-mêmes concurrents. Ce qui favorise donc la circulation des idées.

A vous entendre, cette interdiction d'utiliser ces clauses de non-concurrence est propre à la Californie?

Tout à fait.

Et c'est un choix politique fait par le gouverneur ou le sénat californien pour favoriser le développement des nouvelles technologies?

Pas du tout. Cette prohibition est ancienne. Elle date de la fin du 19ème siècle et est liée à l'histoire du droit californien qui combine de manière plus ou moins rationnelle les droits espagnols, mexicains et américains.

Du reste, je ne connais pas de spécialiste de ces questions qui diraient que l'impossibilité de protéger les inventions favorise l'innovation. On dit en général plutôt le contraire. Toute la théorie de l'innovation est basée sur l'idée que l'inventeur n'est incité à faire des efforts que parce qu'il sait que son invention sera protégée, qu'il disposera pendant quelques années d'un monopole sur ce qu'il vient d'inventer.

Autant dire que la victoire de la Silicon Valley n'était pas gagnée d'avance.

L'entrepreneur qui ne peut pas protéger son invention court le risque de voir un concurrent vendre le même produit moins cher, tout simplement parce qu'il n'a pas investi dans le développement de l'innovation. C'est au fond ce qui justifie le monopole provisoire que donne le brevet : il assure l'inventeur qu'il ne sera pas victime d'un concurrent capable de vendre le même produit moins cher.

Les entrepreneurs installés à Palo Alto ont trouvé une parade. L'inventeur qui ne peut pas protéger son invention dispose sur ses concurrents d'un avantage : il a quelques semaines ou quelques mois d'avance. S'il profite de ce délai pour fabriquer son produit en d'assez grandes quantités pour le vendre à un prix si faible que le concurrent ne peut gagner de l'argent en le vendant moins cher, il peut protéger son marché.

Ce qui a des conséquences :

Et c'est ce qu'ils ont fait?

C'est la stratégie qu'ont suivi tous ceux qui ont réussi et qu'a théorisée l'un des plus originaux de ces entrepreneurs : Adam Osborne, un journaliste qui a créé une des entreprises mythiques de la Silicon Valley : Osborne Computer. Il a fait faillite, mais il a eu la bonne idée d'écrire un livre dans lequel il explique cette stratégie qui a probablement favorisé le développement très rapide des nouvelles technologies. Qui dit vendre à prix faible, dit marché de masse. Dit également marché mondial. Et si aujourd'hui les micro-ordinateurs sont aussi bon marché, si nous sommes tous équipés de ces matériels, c'est parce que les industriels ont voulu saturer rapidement leur marché pour éviter de se retrouver victimes de la concurrence.

Mais la saturation du marché n'est pas une bonne chose : on ne vend plus…

Exactement. Et c'est le problème auquel se sont très vite trouvé confrontées ces entreprises. C'est le celui des fabricants de téléphone mobile ou de Palm Pilot aujourd'hui. Quand tout le monde est équipé d'un matériel, il n'y a plus d'espace pour croître.

Et comment se sont-elles sorties de cette difficulté?

En vieillissant artificiellement leurs produits. Vous disposez bien d'un ordinateur mais il ne met pas en œuvre les plus récentes innovations technologiques. Si voulez en bénéficier, il faut changer de matériel ou de logiciel. Autrement dit, ils se sont sortis de la difficulté en multipliant les innovations. Je ne crois pas qu'on ait vu beaucoup de secteurs industriels qui ait tant innové en aussi peu de temps.

Ces innovations étaient tout à la fois tirées par la saturation du marché et par les effets de cette spécialisation effrénée dont je vous parlais à l'instant.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais lorsque vous achetez un micro-ordinateur, vous achetez en fait toute une série de produits qui viennent de constructeurs différents : il y a le micro, le moniteur, l'imprimante, le disque dur, les logiciels, les modems… Pour que l'ensemble fonctionne bien il faut que tous ces éléments communiquent ensemble. Que l'un de ceux-ci change et ce sont les performances de l'ensemble qui se dégradent. Vous changez de version de logiciel et vous n'avez plus assez de mémoire. Vous changez d'imprimante et c'est votre logiciel de traitement de texte qui tousse… on pourrait ainsi multiplier les exemples qui conduisent les utilisateurs à renouveler leur installation. C'est diabolique. Et extrêmement efficace.

Vous voulez dire qu'on ne peut pas y échapper?

Exactement. Tous les deux ou trois ans, on voit apparaître une nouvelle innovation qui donne un sérieux coup de vieux à votre installation et qui vous force à en changer. Et personne ne s'en plaint parce que ces innovations sont en général utiles. Qui échangerait un ordinateur d'aujourd'hui contre un ordinateur d'il y a cinq ou six ans? Personne.

Mais est-ce que cela peut durer longtemps?

C'est une question que l'on peut se poser. Les entreprises spécialisées se sont battues pour que le droit de la propriété industrielle évolue, elles ont obtenu en partie gain de cause et l'on voit aujourd'hui multiplier les dépôts de brevets. Ce qui veut dire qu'elles tentent à se comporter comme les industriels traditionnels et qu'elles tournent le dos à ce qui a fait le succès de la Silicon Vallley. Mais c'est une autre histoire sur laquelle nous pourrons revenir une prochaine fois.

 


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