Nicolas Sarkozy sera-t-il le maillon faible du gouvernement?
Vous voulez nous parler de Nicolas Sarkozy, de la politique du gouvernement en matière de sécurité?
Oui, la sécurité est pour ce gouvernement un des enjeux forts. Du reste, le ministère de l'intérieur a été confié à un des hommes forts de la droite et à un de ses dirigeants qui passent pour très efficace
Ce qu'il n'est pas à votre avis, si j'en juge par le titre que vous avez donné à cette chronique
Pour autant que je puisse en juger, Nicolas Sarkozy est efficace et déterminé. Et ce n'est ni sa personne ni la politique qu'il mène que je veux ici analyser, mais les contraintes auxquels il doit faire face, contraintes qui risquent d'en faire le maillon faible d'un gouvernement qui a fait de la sécurité le cur de son action.
Pourtant, le sondage qu'a publié hier le Figaro semble indiquer un recul du sentiment d'insécurité
C'est exact, mais il ne faut pas faire dire à ce sondage plus qu'il ne peut. Il reflète peut-être tout simplement la plus grande discrétion de la presse et notamment de la télévision qui n'ouvre plus systématiquement ses journaux sur des crimes.
Vous pensez donc que Nicolas Sarkozy a peu de chance de réussir. Et pourquoi?
Je crois que son bilan sera probablement médiocre pour au moins trois motifs :
Tout cela demande des explications, surtout ce que vous dites sur les politiques qui favorisent le développement de la délinquance qu'entendez-vous par là?
Si vous avez lu les journaux la semaine dernière vous avez sans doute noté que le gouvernement avait décidé d'une nouvelle hausse de 15% du tabac, une hausse qui vient après une autre de 8%. Il s'agit, dans les deux cas, de renflouer le déficit de la Sécurité Sociale que les augmentations accordées au début de l'été aux médecins ont dangereusement creusé.
Ce n'est pas la première fois qu'un gouvernement utilise ce procédé
C'est exact, mais le poids des taxes est aujourd'hui tel que toute nouvelle augmentation favorise le développement de la contrebande. On commence à voir aujourd'hui en France des cigarettes vendues sous le manteau à la moitié du prix officiel, comme cela se produit depuis plus longtemps en Espagne ou en Italie. Or, cette contrebande assure des ressources importantes à des groupes délinquants qui prennent des risques très faibles. On parle déjà de milliards d'euros de recettes fiscales qui se seraient envolées en Europe du seul fait de cette contrebande. Et qui ira condamner à des peines de prison fortes des gens qui se sont contentés de vendre des cigarettes au prix auquel on les vend en Suisse? Laisser se développer la contrebande de cigarettes, c'est favoriser le développement de mafias, un peu à l'image de ce qui s'est produit aux Etats-Unis au moment de la prohibition d'alcool, et de la corruption : on achète les douaniers, les policiers
Ce n'est pas encore le cas en France
Ce l'est déjà ailleurs en Europe et je ne vois pas ce qui pourrait, à long terme, immuniser les fonctionnaires français contre la corruption. Or, il ne faut pas se faire d'illusions, ces mafias une fois installées multiplient leurs activités dans bien d'autres domaines. Et plus elles sont puissantes, plus il est difficile de les contrer parce qu'elles sont plus efficaces, qu'elles savent mieux se protéger.
Dans un registre complètement différent, le refus de régulariser les sans-papiers favorise le développement d'une population de clandestins qui ne peut survivre qu'en travaillant au noir dans une économie grise qui finit toujours par avoir partie lié avec les réseaux de blanchiment d'argent
Dans ces deux cas, mais on pourrait peut-être en trouver d'autres, la loi nourrit la délinquance et détruit en sous-main les progrès que le ministère de l'intérieur pourrait obtenir par ailleurs.
Parce que vous reconnaissez qu'il peut y avoir des progrès?
Bien sûr, mais c'est là qu'est la deuxième difficulté. On sait tous qu'il faudrait redéployer les policiers, les mettre là où ils seraient utiles, Nicolas Sarkozy y pense sans doute, mais je crains qu'il recule devant la difficulté ou qu'il ne progresse que très lentement.
Les effectifs policiers sont aujourd'hui très mal distribués sur le territoire national. Pour ne donner que cet exemple, il y a un policier pour 113 habitants dans Paris, un pour 395 habitants dans la petite couronne et un pour 595 dans la grande couronne. Le bon sens serait de réduire les effectifs parisiens pour augmenter ceux de banlieue. Mais imaginez les cris des dames âgées qui habitent le 16ème arrondissement et reçoivent régulièrement la visite de policiers qui s'inquiètent de leur tranquillité d'esprit. Et les protestations des élus des beaux quartiers. La tâche paraît à peu près impossible.
Il n'y a pas que le redéploiement géographique. Il y a aussi celui des métiers. Depuis le début des années 70, notre police est très axée sur le maintien de l'ordre. Nous avons beaucoup de CRS et de gardes mobiles qui ne servent plus à grand chose alors que nous aurions, par exemple, besoin d'une vraie police de la route. Mais les syndicats ne l'entendent pas de cette oreille. Et ils sauront freiner le ministre s'il veut vraiment faire évoluer les choses, s'il décide, par exemple, de supprimer des compagnies de CRS.
Dans un registre un peu différent, la police française emploie à peu près 10% de personnel administratif. Ce qui est peu puisque nos voisins en emploient environ 30%. Ce qui veut dire que le travail administratif est réalisé par des fonctionnaires actifs.
Est-ce gênant?
Ce ne le serait pas s'ils étaient formés à ces activités et s'ils ne coûtaient pas plus cher. Mais un policier actif coûte à peu près 50% de plus qu'un agent administratif. Autant dire que l'Etat jette l'argent par les fenêtres. Mais ce n'est pas en annonçant des créations d'emplois administratifs qu'on répondra aux attentes de ceux qui veulent plus de policiers.
Vous voulez dire qu'on ne peut pas faire évoluer la police, qu'on ne peut pas réformer l'Etat
Que c'est, en tout cas, très difficile. Que cela demande beaucoup de temps, beaucoup d'énergie, beaucoup plus d'énergie que peut en offrir un politique qui quoiqu'il arrive ne restera pas à ce poste très longtemps. Et même les meilleures idées peuvent tourner court.
Nicolas Sarkozy a annoncé qu'il recevrait régulièrement les responsables qui auront obtenu les meilleurs et les plus mauvais résultats pour les motiver. Ce qui paraît de bonne méthode. Mais cette bonne idée pourrait bien être rapidement détournée. La difficulté vient de ce que les fonctionnaires que le ministre veut évaluer sont à la fois juge et partie. Ils sont jugés sur des statistiques qu'ils produisent et peuvent facilement manipuler. Pour ne citer que cet exemple, le même vol de téléphone mobile peut être selon les circonstances qualifié de vol simple ou de viol avec violence. Ce qui est tout différent. Et on peut parier que les fonctionnaires qui voudront éviter la stigmatisation et l'opprobre feront tout pour agir sur les statistiques dans le sens qui leur sera le plus favorable.
Mais tout ce que vous dites serait également vrai pour n'importe quel ministre de l'intérieur
Mais c'est bien pourquoi je vous disais que je jugeais moins le ministre que le contexte, la situation. Il y a un point, cependant, sur lequel, la politique de Nicolas Sarkozy peut poser problème.
Il a choisi, avec le gouvernement de mettre l'accent sur la petite délinquance, celle dont on nous dit qu'elle produit l'insécurité quotidienne. Il aurait pu choisir de lutter contre le grand banditisme, contre la délinquance en col blanc. Cette politique se traduit par la multiplication, depuis quelques mois, de textes, lois et décrets qui durcissent les sanctions contre les jeunes délinquants qui seraient responsables de ce sentiment d'insécurité. On reparle, par exemple, de supprimer les allocations familiales des familles dont l'un des enfants a trop souvent affaire avec la police. On va pouvoir poursuivre en justice les enfants qui insultent leurs enseignants
Mais en même temps qu'il prend ces mesures qui pénalise les familles les plus fragiles, celles qui ont le plus besoin des allocations familiales, celles qui ont le plus de mal à élever leurs enfants, le gouvernement en annonce d'autres pour favoriser l'emploi de personnel à domicile. Il relance l'Aged, cette aide fiscale pour les parents qui font garder leurs enfants par une jeune fille au pair
En même temps qu'il favorise les plus riches, il pénalise les plus pauvres, les plus fragiles. Le rapprochement est terrible et il peut, demain, se révéler dévastateur. D'autant plus dévastateur, d'ailleurs, que le sentiment d'insécurité aura plus reculé. C'est cela et cette montée prévisible des mafias contre laquelle on ne se bat pas qui me font dire que Nicolas Sarkozy risque de se révéler le maillon faible du gouvernement. Un maillon d'autant plus faible que le métier de policier est dangereux et qu'il se prête aux bavures, aux excès, aux images qui retournent l'opinion. Souvenez-vous des CRS attaquant à la hache les portes de l'Eglise Saint-Bernard ou de Malik Oussékine, ce jeune homme tué par des policiers pendant une manifestation étudiante en 1986.