Sur les 35 heures (16/04/02)
Vous voulez nous parler des 35 heures ?
Cest redevenu, avec la campagne électorale un sujet dactualité. Les candidats, les journalistes en parlent très régulièrement dans la presse
Pour en dire plutôt du mal
Oui, mais vous remarquerez que personne ne propose de les supprimer, ce qui pose dailleurs un vrai problème : si des candidats pensent vraiment que cest une mauvaise chose, une erreur économique, il faut quils proposent de les supprimer, de revenir en arrière.
Mais ils ne peuvent pas : la mesure est trop populaire.
Mais ce nest pas parce quune mesure est populaire quil faut la maintenir si on la juge inefficace, contre-productive ou dangereuse. La peine de mort était populaire, cela na pas empêché François Mitterrand dannoncer quil labolirait sil était élu. Cela ne la pas empêché de lêtre.
Ils pensent peut-être revenir dessus de manière discrète, cest ce dont les accuse Lionel Jospin
Cest effectivement ce quils proposent plus ou moins explicitement lorsquils parlent dassouplissement, mais ce serait une erreur. Cela conduirait en effet à créer deux France :
Augmenter la dualité de la société française nest certainement pas souhaitable.
Mais sur le fond, les 35 heures ont-elle été une bonne ou une mauvaise chose ?
Jaurais plutôt tendance à penser que cela a été une bonne chose. Jen veux pour preuve les bons résultats de léconomie française ces trois dernières années. Que ce soit sur le recul du chômage, la baisse de linflation, les investissements étrangers ou la croissance la France a fait mieux que ses partenaires. Et ceci alors même que ses entreprises étaient soumises au choc des 35 heures. Ces succès répétés ont dailleurs surpris tous les spécialistes qui pensaient que la réduction du temps de travail entraînerait une véritable catastrophe. Ce paradoxe na dailleurs pas manqué dintriguer les économistes. Et on a vu se multiplier les tentatives de lexpliquer dans les milieux spécialisés, dans des centres de recherche universitaires aux Etats-Unis, dans des journaux comme The Economist, qui est la bible des milieux daffaires, des tentatives.
Et quelles explications donnent-ils si elles ne sont pas trop compliquées ?
Plusieurs explications sont en général avancées :
Si aucune de ces explications ne vous convient, quelle est donc celle que vous retiendriez ?
On ne peut, bien sûr, pas éliminer complètement ces explications qui ont toutes une part de vérité, mais il en est une autre qui me paraît plus convaincante et plus proche de ce qui sest effectivement passé. Les chefs dentreprise confrontés à la réduction du temps de travail ont été pris en tenaille entre deux contraintes :
Et lorsque lon parle avec des chefs dentreprise de ces questions, ils vous disent exactement cela : jai recruté parce que je ne pouvais pas faire autrement, mais jai tout fait pour limiter ces recrutements au maximum : jai investi et acheté de nouvelles machines.
Or, si lon regarde bien, on a les deux moteurs de la croissance :
Ces deux moteurs fonctionnent en général lun après lautre. Or, là, ils ont été activés simultanément : la consommation a augmenté en même temps que linvestissement. doù cette croissance qui sest faite sans inflation du fait de la modération salariale, des baisses de charges et de louverture de léconomie qui met les industriels français sous la pression constante de leurs concurrents étrangers.
Est-ce que cela veut dire que léconomie sen est bien sorti ?
Cest un peu tôt pour le dire. Si les premiers effets ont été bénéfiques, on ne peut pas exclure des effets moins favorables à moyen ou long terme. Plusieurs questions se posent et, dabord, celle de lorganisation. Je vous disais à linstant que les entreprises nont pas toutes mis au point des organisations satisfaisantes. On peut se demander si elles réussiront à le faire.
Vous pensez aux PME ?
Bien sûr, mais pas seulement. Les grandes entreprises ont aussi des difficultés à se réorganiser. Mais le plus difficile risque de venir de la fonction publique qui a aujourdhui beaucoup de mal à passer aux 35 heures comme le montrent les grèves qui sy multiplient.
Et à quoi lattribuez-vous ?
Trois facteurs rendent, je crois, les choses très difficiles :
Et comme, par ailleurs, le gouvernement a décidé de ne pas recruter, sinon à lhôpital, on est devant de vraies difficultés que devraient aggraver les départs massifs de fonctionnaires dans les années qui viennent.
On doit donc sattendre à une dégradation de la qualité des services publics ?
On peut certainement sattendre à une évolution forte. Est-ce que cela veut dire dégradation ? Ce nest pas certain. Prenez les musées. Aujourdhui, des salles de musée sont fermées faute de gardiens en nombre suffisant. Mais quest-ce qui interdit aux musées de confier ces salles à des associations, à des bénévoles qui en organiseraient les visites. Après tout, faut-il vraiment que les gardiens de musée soient des fonctionnaires ?
Vous parlez ce matin de léconomie informelle. On a beaucoup craint que les 35 heures ne la favorisent. On ne peut pas dire aujourdhui que ce soit vraiment le cas, mais la dégradation des prestations du service public peut amener au développement dactivités qui ne seraient pas forcément toutes rémunérées et qui viendraient se substituer à des activités aujourdhui prises en charges par des salariés à temps plein. Je citais le cas des gardiens de musée, mais on peut imaginer des cas similaires avec dautres professions, comme, par exemple, les pompiers : des volontaires venant remplacer des professionnels. Ces volontaires pouvant dailleurs être des professionnels qui interviennent pendant leurs périodes de repos.
Lorsque lon cite ces exemples, les syndicats parlent de démantèlement de lEtat, ce qui nest pas complètement faux. Mais en même temps, cest le modèle quutilise depuis de nombreuses années lEtat dans le domaine sanitaire et social quand il confie à des associations sans but lucratif le soin de gérer lhébergement des SDF, les soins aux personnes âgées, les secours sur la route