Salaire au mérite pour les magistrats ?
Chronique du 07/10/03
Bernard Girard, bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin du projet de rémunération au mérite des magistrats que le ministre de la justice, Dominique Perben a présenté il y a une quinzaine de jours.
Oui, et vous lavez peut-être vu, ce projet a suscité beaucoup de réactions critiques. Les magistrats ne sont pas daccord
Et vous non plus, jimagine
Je crois effectivement que cest une mauvaise idée même si ce nest pas forcément une idée absurde. Après tout la rémunération au mérite existe dans le secteur privé et des millions de gens sen accommodent parfaitement. Jajouterai quintroduire un critère comme le mérite ou les performances aurait lavantage de mettre un peu dordre dans le système des primes de la fonction publique qui manque pour le moins, et cest un euphémisme, de transparence. Nul ne sait vraiment ce qui justifie que les fonctionnaires des finances aient des primes plus importantes que ceux de la culture, que tel ou tel ait plus de prime que tel autre.
La rémunération au mérite na pas que des défauts. Il y a, dailleurs, une très abondante littérature, dans le domaine de léconomie que dans celui du management, qui montre ses avantages.
Je ne connais pas cette littérature, mais jimagine quelle dit que la rémunération au mérite est une incitation au travail, quelle pousse les salariés à faire des efforts
Cest exactement cela. Vous avez parfaitement résumé largument avancé en faveur de ces mécanismes de rémunération qui associent une partie fixe, identique pour tous les salariés qui exercent un même travail, ont un même grade ou une même ancienneté, et une partie variable qui dépend de ses résultats, de ses performances, donc de ses efforts. Et cette partie variable a une vocation incitative : elle doit servir de carotte, conduire le salarié à faire des efforts. Lune des premières critiques que lon peut faire à la mesure Perben est quelle ne se situe pas complètement dans cette logique. On dit quon veut sanctionner ceux qui ne travaillent pas ou vraiment trop mal et qui sont apparemment très nombreux. Mais sanctionner et inciter sont deux choses différentes. Sil est vrai quil y a des magistrats incompétents ou vraiment très paresseux, et il semble que ce soit le cas, ce nest pas en introduisant dans leur rémunération un bout de partie variable que lon améliorera les choses. Il faut dire les choses simplement : les incompétents, ceux qui ne veulent pas travailler nont pas leur place dans des institutions que la collectivité finance. Il faut sen séparer.
Cest impossible dans ladministration
Je sais bien, mais ce nest certainement pas en jouant avec leurs rémunérations quon les rendra plus compétents ou plus travailleurs.
Cela dit, croyez-vous que lon puisse améliorer les performances de la fonction publique en introduisant des mécanismes de rémunération au mérite.
Cest effectivement la principale question. Et, je vous propose, pour y répondre de regarder ce qui passe, dune part dans le secteur privé, et, dautre part dans des pays qui ont mis ce mécanisme à luvre de manière assez systématique dans ladministration. Cest le cas, par exemple, de la Grande-Bretagne qui a introduit une paie au mérite pour de nombreux fonctionnaires, notamment pour les enseignants et les médecins.
Et cela marche ?
Oui et non. Il est très difficile de se faire une opinion. Ce qui nest, dailleurs, pas surprenant. Dans le secteur privé qui utilise ces techniques depuis longtemps, on a appris deux choses :
Vous pouvez nous donner des exemples ?
On a de nombreux exemples de lefficacité de ces mécanismes où lon voit les agents concernés répondre effectivement aux incitations qui leur sont données. Si tant dentreprises commerciales fonctionnent sur ce modèle, cest bien que cest efficace. Au moins dans certaines conditions.
Mais il y a aussi des contre-exemples ?
Bien sûr. Il y a des gens indifférents à la rémunération monétaire, soit parce que celle-ci est trop faible, soit parce quils ont choisi de travailler dans ladministration pour dautres motifs que le salaire. Vous connaissez la phrase : " si javais voulu faire fortune, je ne serais pas devenu professeur. " Il est probable que beaucoup de gens sont dans cette logique. Les incitations monétaires peuvent dailleurs devenir, dans leur cas, contre-productives. On en a un bel exemple avec le don du sang. On a pu montrer que le volontariat et la gratuité étaient plus efficaces que lachat. Il y a des gens qui donnent leur sang parce quils pensent que cest une bonne chose de le faire et qui cessent de le donner lorsquon le leur achète. Ce que lon fait volontairement gratuitement, on ne le fait plus forcément lorsque cest rémunéré. Si, pour ne prendre que cet exemple, on décidait de rémunérer le temps que les professeurs passent aujourdhui gratuitement avec les parents, il est probable que beaucoup cesseraient tout simplement de les recevoir.
Mais il ny a pas que cela. Pour quun système de rémunération au mérite fonctionne, il faut que les responsables, les supérieurs hiérarchiques jouent le jeu. Or, ce nest pas toujours le cas. On observe très souvent, et cest probablement ce qui se produira au ministère de la justice, des dérives. Les responsables hiérarchiques chargés de mettre en uvre ces mesures les détournent, les affadissent. Cest ce quils font lorsquils décident de :
On peut lutter contre cela, en essayant de trouver des indicateurs, des critères objectifs qui évitent lintervention du responsable.
Cest ce que lon fait souvent dans le privé. On indexe, par exemple, la rémunération des commerciaux sur leur chiffre daffaires ou sur la croissance de celui-ci, sur latteinte dobjectifs qui leur ont été donnés mais lapplication de ces critères dans le monde des services, dans le monde de ladministration se heurte à de nombreuses difficultés :
Au delà de ces difficultés de mesure, on rencontre des effets pervers. Les salariés sont bien sensibles aux incitations et ils font des efforts pour améliorer leur rémunération, mais ces efforts naméliorent pas les performances de linstitution.
Vous pouvez nous donner des exemples ?
Le cas le plus classique, que lon connaît bien dans les milieux industriels, est la confusion entre quantité et qualité : on demande aux salariés daugmenter leur production, ce quils font sans se soucier de la qualité : on produit de plus en plus, mais de plus en plus mal, il faut donc jeter au rebut ce qui nest pas conforme aux normes. Sous couvert daméliorer la production on gaspille, on détruit des richesses. Cétait le grand défaut du stakhanovisme.
Mais on peut naturellement trouver bien dautres exemples.
Bien sûr. Je vous disais à linstant que lon a introduit un mécanisme de rémunération au mérite dans lenseignement en Grande-Bretagne comme, dailleurs, dans dautres pays. De manière assez logique, on a basé la mesure des efforts des enseignants sur les résultats de leurs élèves aux examens. Ceux dont les élèves ont de meilleurs résultats à des examens et tests sont mieux notés, ont une meilleure prime que ceux dont les étudiants sont moins brillants. Résultat : les enseignants ont concentré leurs efforts sur la préparation de ces épreuves au dépens de tout le reste. Leurs élèves ont mieux réussi leurs examens, mais leurs résultats dans les concours internationaux qui ne sont pas conçus tout à fait de la même manière ne se sont pas améliorés. Ce qui veut dire quils ont privilégié une de leurs missions, celle qui leur assurait de meilleures notes, en lespèce la préparation aux examens, au dépens dautres missions. Cest un peu lhistoire de ces boites à bac qui font bachoter leurs élèves pendant toute lannée : ils ont bien le bac à la fin de lannée, mais ils nont pas les bases nécessaires pour réussir leurs études supérieures.
Imaginez, dans un contexte différent, que lon rémunère les policiers sur les résultats de leurs enquêtes. Il est probable quils multiplieraient les interpellations, quils pousseraient les juges aux mises en examen prématurées et que lon verrait se multiplier les scandales, les affaires bâclées, les arrestations dinnocents
La rémunération des fonctionnaires au mérite ne vous paraît donc pas une bonne solution ?
En faisant cette proposition, le ministre, Perben, soulève un vrai problème : celui de lincompétence et du manque de travail de certains magistrats. Et il a raison de le faire. Est-ce en introduisant des mécanismes de rémunération au mérite quil améliorera les choses ? jen doute. Mais on aurait tort de condamner cette initiative sans plus y réfléchir. Parce quil est vrai quil est anormal que des fonctionnaires incompétents ou paresseux restent en poste de longues années sans la moindre sanction.